Introduction de La ballade de Baby

Par Heather O’Neill

Roman Muradov

Montréal, octobre 2015

 

Le temps, comme un accordéon, prend des accents lancinants et mélancoliques en s’allongeant. C’est ainsi que les événements passés peuvent paraître tragiquement lointains. Lorsqu’on repousse le soufflet, l’accordéon produit un son puissant, vif et immédiat. Il arrive de la sorte que les épisodes d’une vie se bousculent comme un groupe d’écoliers qui se marchent sur les pieds et se donnent des poux.

La publication de Lullabies for Little Criminals remonte à dix ans. J’ai du mal à croire qu’une décennie s’est écoulée mais, paradoxalement, il me semble que cela s’est produit dans une autre vie. J’ai beaucoup d’affection pour le livre maintenant qu’il appartient entièrement à mon passé. Adoucis par la patine de la nostalgie, ses défauts me serrent le coeur, comme une photo de classe un peu gauche. Si les toupets de travers, les dents croches, les cols papillons, le velours côtelé rouge vin nous paraissent adorables, c’est parce qu’ils nous rappellent le temps de notre jeunesse.

J’avais trente-deux ans à la parution du livre. Je ne m’attendais pas à ce qu’il connaisse le succès. Pourtant, j’avais déjà quelques accomplissements à mon actif. Je trimballais avec moi un énorme recueil de comptines hérité d’une arrière-grand-mère à l’âge de cinq ans. Je les mémorisais pour les réciter à mon père pendant qu’il nourrissait les oiseaux vêtu d’une veste d’armée et d’un bonnet en peau de mouton. Il me disait que j’étais un génie. Mes enseignants avaient écrit maints commentaires élogieux dans les marges de mes compositions. Je possédais un contenant Tupperware plein de badges de bonne forme physique. Je gardais une plaque en bois datant du secondaire, qui rappelait que j’avais obtenu la plus haute note en anglais. J’avais décroché mon diplôme de McGill à vingt ans.

Après l’obtention dudit diplôme, les choses se sont légèrement compliquées parce que j’ai entrepris d’écrire un roman. J’y ai consacré des années, m’y attelant quand je n’étais pas occupée à laver des couches en coton, à chasser des ratons laveurs du balcon, à faire cuire des oeufs brouillés, à découper des photos de Keanu Reeves dans des magazines et à les coller sur le frigo avec des aimants en forme de cerises et de piña coladas.

La seule chose que l’on peut faire quand on tente de découvrir son style et son esthétique, d’apprivoiser ses thèmes et de décider ce qui est important pour soi, c’est écouter sa voix intérieure. Que cette voix puisse trouver un écho auprès de quelqu’un, c’est chaque fois un pari. J’ai choisi de décrire tant de choses bizarres appartenant à l’univers marginal et misérable où j’ai grandi que je craignais d’aliéner les lecteurs. Je savais que je les amenais dans des lieux où ils n’avaient jamais mis les pieds, et que dans ces lieux ils seraient mal à l’aise. Des rues qu’ils n’auraient jamais empruntées. Je leur offrais des clefs à plonger dans la serrure de portes qu’ils n’auraient jamais rêvé de pousser. Je les forçais à écouter des gens à qui ils auraient refusé d’adresser la parole. Je les coinçais sur des lits étroits, dans des appartements minuscules avec des fleurs sur la tapisserie alors qu’ils auraient sans doute préféré rester tranquillement chez eux.

Le fait que les gens se soient pris d’affection pour Baby est l’une des choses les plus magiques qui me soient jamais arrivées. Le livre a tout de suite commencé à avoir une vie bien à lui. Il a trouvé des lecteurs et a connecté avec eux. En fait, j’ai été dépassée par les événements. J’ai cessé de répondre au téléphone. J’ai cessé de répondre aux courriels. On me retrouvait quand même.

Une femme en file derrière moi à l’épicerie, avec dans les bras un jambon et un sac en plastique plein d’oranges, m’a dit qu’elle avait vraiment aimé mon livre. Une fille blonde s’est approchée rue Sainte-Catherine alors que j’attendais sous une marquise pour me dire que j’étais son écrivaine préférée. À la bibliothèque, un homme âgé a entrepris de m’expliquer combien il avait aimé Lullabies for Little Criminals, mais la bibliothécaire est arrivée et lui a fait chut. Dans un café, une serveuse a apporté son exemplaire avec l’addition, et m’a demandé de le dédicacer. Un homme en train de manger un sandwich sur son balcon, vêtu uniquement d’un caleçon, m’a crié qu’il aimait mon roman. Un homme aux cheveux noirs coiffés en banane, lunettes de soleil sur le nez, qui tenait un gros sac de bagels, en a sorti un et me l’a offert, les grains de pavot volant dans tous les sens, en prétendant qu’il me le devait tellement mon livre était bon. Dans un café, un homme imposant, vêtu d’un complet vert pâle, son poméranien assis à côté de lui, m’a montré ses deux pouces en l’air. Une fille avec un manteau de cuir noir vintage au col en fourrure, le nez tout rose à un arrêt d’autobus, m’a murmuré au sujet du livre quelque chose que je n’ai pas compris. À la clinique, un médecin à grosses lunettes qui s’adressait à tous ses patients comme s’ils avaient six ans et qu’ils craignaient de recevoir un vaccin a dit qu’il le trouvait remarquable. Une fille s’est approchée dans le métro, m’a pris la main et a dit : « Je ne serais pas en vie aujourd’hui sans votre livre. »

Les gens tenaient à reconnaître Baby en moi. Ils voulaient la retrouver adulte, vivant à Montréal, parfaitement bien. Comme on ne peut trouver Baby dans le monde réel, je suppose que ce qui s’en approche le plus, c’est moi : debout dans la cour en bottes de caoutchouc et en robe de chambre effilochée, en train d’étendre du linge sur la corde avec mes deux chiens qui jappent. Ou bien assise à l’arrêt d’autobus, en train de croquer une pomme tout en lisant un livre de poche.

À mes yeux, ce roman est constitué de choses minuscules, comme les babioles et les brindilles que collectionne un oiseau pour construire son nid. Je me souviens d’avoir été fascinée par les boîtes en verre de Joseph Cornell pendant que je l’écrivais. J’aimais ses dioramas miniatures fourmillant d’oiseaux découpés dans des magazines, de boutons et de boîtes d’allumettes. Tout, dans mon roman, pourrait figurer dans l’une de ces boîtes, de la pharmacie de la salle de bain jusqu’au frigo dans la cuisine. Tout, dans le roman, est touché par la grâce, l’importance et la beauté, parce que tout est décrit par une enfant qui est innocente.

Quand ils viennent me voir, toutefois, les gens ne m’interrogent pas sur le livre, mais me racontent plutôt ce qu’ils en ont pensé et le sens qu’ils y ont trouvé. C’est un arrangement qui me plaît. Il ne m’appartient pas de dire comment fonctionne le roman. Il y a suffisamment d’élèves du secondaire qui s’échinent à élucider les diverses significations de Lullabies for Little Criminals

pour leurs rédactions sans que j’aie besoin de m’y mettre aussi. Et je ne m’en sens pas l’autorité.

Chaque fois que des musiciens jouent une partition, ils l’interprètent de façon différente et unique. Ils la jouent d’une manière qui leur est propre — propre à ce qu’ils sont —, exposant du coup leurs fragilités, leurs habiletés, leurs préférences, leurs expériences. Chaque lecteur fait de même avec un texte. Dans la tête de chacun des lecteurs, Baby a une voix différente. Le livre est une forme artistique fondée sur la collaboration entre l’écrivain et le lecteur. C’est pourquoi je dis : bienvenue, lecteur. Voici une étrange berceuse que j’ai composée il y a dix ans. C’est maintenant à votre tour de la transformer en une mélodie qui aura du sens pour vous.

Heather O’Neill