Voyage au bout d’un cri

Inédit | Par Sébastien Chabot

Dans ce texte inédit, l’auteur de Noir métal et du Chant des mouches déterre les racines et suit les rhizomes de la musique noire à travers les âges, des borborygmes primitifs à Black Sabbath.

1er cercle 
« Un saint mélomane inquiet »

Nous sommes entre l’an 410 et 430. Un certain évêque d’Hippone réfléchit au temps qui devient chair : comment expliquer, se demande-t-il, que la musique puisse faire vibrer le corps ? Dehors, des hordes barbares bruyantes articulent des borborygmes. Augustin, qui s’ignore saint, va écrire dans le désordre du crépuscule romain un traité où il développe l’idée « de la musique comme une harmonie inférieure préalable à l’harmonie divine ». Ce grand art abattrait donc les cloisons sèches entre le monde muet des pierres et celui de l’être de tous les chants possibles. La musique noire ne l’oubliera jamais.

2e cercle
« Glissant comme un triton »

Fin du Moyen-Âge. Une plus grande technique musicale force à extraire le bruit de l’harmonie. Que se cache-t-il derrière la mécanique des sons ? On réfléchit… Si le monde est l’anagramme du démon et que la musique est dans le monde, donc, le démon est dans la musique. DIABOLUS IN MUSICA ! Le diable se cachait dans un accord ! Au 13e siècle sont portées au bûcher les partitions fautives. Il s’agit d’un intervalle de trois tons entiers qui déstabilisent l’univers de son harmonie. Le do n’a rien à se reprocher, le fa dièse n’a pas commis le crime, jusqu’à ce qu’ils se rapprochent l’un de l’autre pour engendrer le diable ! Ce diviseur à l’oreille fine qui se cachera dans les opéras du grand siècle romantique. La musique noire s’en délectera.

3e cercle
« L’enfer en formule tout inclus »

1320 : le poète Virgile fraîchement ressuscité est fatigué, a besoin de vacances. Dante, passant par là, lui propose : « Mon ami, allons nous faire dorer dans le Sud profond. Très profond. » La divine comédie où il s’agit de décrire le lieu présent dans un intervalle. L’enfer et ses neuf cercles, où les vents mauvais balaient les luxurieux, où les malheureux sont baignés dans la fange, griffés par le Cerbère, où les épicuriens et les hérétiques sont brûlés vif, où les violents sont trempés dans un fleuve bouillant de sang, où les suicidés, transformés en arbustes, sont déchiquetés par des harpies et où, enfin, les sorciers se font retourner la tête vers l’arrière. Le tout se faisant dans des cris et des grincements de dents hautement harmonisés, car Lucifer, depuis le triton, est un grand mélodiste du hurlement. La musique noire saura lui plaire.        

4e cercle
«
 Hurler silencieusement dans un tableau »

L’enfer fut entendu, puis décrit, il fallait maintenant le voir. En 1495-1505, Le jardin des délices de Jérôme Bosch invente le désordre organisé. Peintre quantique, il sut cristalliser ces moments d’horreur où les prisonniers de l’enfer sont martyrisés éternellement par des instruments de musique ! Scène de crucifiements sur une cithare et une harpe. Un damné est enfermé dans une vielle à roue qu’actionne un autre personnage. Un tambour utilisé par un être hybride et dans lequel un malheureux est enfermé. Une cornemuse posée sur la tête d’un homme immense. L’embouchure du tuyau mélodique d’une cornemuse en action englobe la tête d’une femme. Un homme désigne les fesses d’un personnage sur lesquelles une partition a été tatouée. Derrière le paysage officiel s’agitent des monstres qui tiennent ensemble notre réalité en carton-pâte. La musique noire lancera l’appel à ces habitants de l’outre-monde.

5e cercle
« Le premier cadavre exquis
 »

René de Chalon ne refuse pas de mourir. Il est bien trop occupé pour penser à ce désavantage passager. Pourtant, un jour qu’il n’y pense toujours pas, il meurt lors du siège d’une ville fortifiée. Nous sommes en 1547. Homme prévoyant malgré tout, le duc avait considéré l’inconvénient d’être mort en parlant avec le sculpteur Ligier Richier, qui eut une soudaine inspiration : « Mourir, certes, est une mauvaise idée et pour le prouver, je la montrerai dans toute sa splendeur horrible. » Sur la tombe du duc de Chalon, une statue de lui en état de mort avancée, faisandé et décharné et brandissant au ciel son cœur dans un bocal. Un transi. La mode de ces sculptures se répandra dans le sud de la France. Foin des tombeaux ornés de nobles pétant de santé : la mode sera au laid dans toute sa noire beauté ! Voilà les disparus conservant intact l’assemblage complexe de leurs os dans une grimace ultime. La musique noire trouvera dans les transis son costume de scène.    

6e cercle
« Festin pour une statue, une sorcière et un dieu »

1787, l’avant-dernière scène du Don Giovanni d’Amadeus Mozart : une statue prend vie et est en appétit. Cela tombe bien puisque notre Giovanni est en pleine révolte métaphysique et ne demanderait pas mieux que de pouvoir festoyer avec un monument vivant érigé, qui plus est, en l’honneur de celui que notre séducteur impénitent a assassiné. Dans le film de Miloš Forman, la scène de l’opéra se remplit de diables venus chercher Don Giovanni pour l’emmener avec eux en enfer. Surgit alors le cri noir métal d’un homme prêt à se damner pour défier l’ordre du monde. La musique noire ne cessera de sculpter dans ce dernier hurlement d’un condamné.

En France, en 1827, un certain Hector Berlioz se laisse inspirer par l’opium, l’amour et la nuit pour écrire La symphonie fantastique. Autobiographie musicale, le quatrième mouvement est intitulé « Songe d’une nuit de sabbat ». Cauchemar du compositeur, il se retrouve au milieu d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rire, cris lointains auxquels d’autres cris répondent. L’aimée du compositeur revient sous forme d’une mélodie d’une danse ignoble, triviale et grotesque : c’est elle qui vient au sabbat… Rugissement de joie à son arrivée… Elle se mêle à l’orgie diabolique… Glas funèbre, parodie burlesque du Dies iræ, ronde du sabbat, etc. La musique noire n’oubliera jamais que les sons servent d’abord à planter le décor.

Et c’est en 1876 qu’on redécouvre Midgard. Richard Wagner vient de terminer sa tétralogie. Tous les dieux scandinaves répondent présents. Nous sommes dans un univers de fin du monde, à la veille du Ragnarök, où les dieux et les géants vont se battre à mort pour ne laisser qu’un couple humain qui aura pour mission de repeupler la terre. À un moment, le chant du monstre Fafner rugira, tandis que la Valkyrie donnera un visage nouveau à la force brute ! La musique noire aimera cette guerrière et se voudra Siegfried pour être digne de la fille d’Odin.

7e cercle 
« Ce que l’on entend à la croisée des chemins »

À la fin des années 1930, Robert Leroy Johnson se couche, une autre fois, en n’étant qu’un musicien au talent médiocre. Après une nuit agitée, il se réveille un peu barbouillé, l’écume aux lèvres et les yeux bouffis. Accessoirement, il est devenu aussi le plus grand musicien de tous les temps. Questionné sur ce soudain gain de talent, il racontera s’être perdu à une croisée de quatre chemins et, que là, il a rencontré un homme effrayant qui lui a arraché la guitare des mains pour l’accorder et y jouer quelques airs démoniaques. Le diable toujours caché dans le triton s’empara des tempi, les accéléra et créa le blues. La guitare de Robert Leroy Johnson brillera sous le soleil de Satan et fera connaître à son propriétaire une gloire éphémère jusqu’à sa mort mystérieuse à vingt-sept ans – inaugurant ainsi le tristement célèbre « Forever 27 Club » ! D’ailleurs, un certain Jimi Hendrix redécouvrirait ce musicien possédé et contracterait la malédiction de la croisée des chemins. Comme quoi le diable a la mémoire longue et le bras lent ! La musique noire embrassera la malédiction de Johnson et désaccordera ses guitares, et jouera le blues des damnés.

8e cercle
« Un pas-si-clown sérieux »

On ne s’ennuie pas dans les années 1970, ce qui n’est pas une raison pour ne pas s’intéresser à l’occultisme. Rosemary’s Baby d’Ira Levin annonce l’arrivée prochaine d’un diable en couche, au regard rieur et aux joues dodues. Seul détail, il a des yeux de serpent. Mais qui n’a pas de défaut ? Anton LaVey peut-être ? Après tout, il lui fallait être immaculé pour fonder et se placer à la tête de la toute première église sataniste officielle. Scandale dans une Amérique encore croyante, LaVey monte une organisation qui essaimera dans le monde des milliers de chapelles plus ou moins fidèles, plus ou moins radicales. Cette fois, c’est la figure de Lucifer qui est sortie de l’ombre. Le porteur de Lumière, celui qui éclaire, celui qui place son père Dieu en porte-à-faux. Individualité totale et transcendance vers le bas assumée ; les satanistes seront légion à peupler les salles de concerts enfumées. La musique noire comprendra qu’elle était, d’abord et avant tout, de nature spirituelle. 

9e cercle
« Et si on bouffait des chauves-souris ?
 »

Par une nuit très sombre et orageuse, en banlieue de Londres, de jeunes musiciens ralentissent les tempi d’une chanson pour faire tomber la pluie dans la musique et inviter le diable dans leur premier album, où tout est déjà là. Black Sabbath. Nous y sommes, la trinité maudite :
la chanson « Black Sabbath » sur l’album Black Sabbath par le groupe Black Sabbath. La légende veut que si on le répète trois fois devant un miroir éclairé d’une chandelle, Ozzy apparaît et offre une aile de chauve-souris. Malgré les croix placées sur scène et les paroles « Oh no, no, please God help me » lancées par un Osbourne terrifié par sa découverte de la musique noire, tout converge vers ce sabbat où même le diable bat la mesure avec sa tête cornue, tandis que déjà on le salue de la main en imitant ses cornes avec les doigts.
La musique noire ne reculera plus jamais à partir de cet instant et s’invitera partout où on l’attend le moins, même dans certaines phrases d’un certain roman…