Saint-Sauveur mon amour

Inédit | Par Charles Quimper

Charles Marier

Chronique de quartier, romance de voisinage, Une odeur d’avalanche détricote les petits et les grands miracles, les cataclysmes et les joies qui font et défont les communautés.

Charles Quimper (Marée montante) y dépeint le quartier Saint-Sauveur, à Québec, comme le lieu d’amours dévorantes et d’indéfectibles amitiés. Un territoire familier qui a connu toutes les catastrophes et où les gens disparaissent, happés par le hasard.

Pour faire écho à ce texte d’une rare douceur, qui nous rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour croire à la magie, l’auteur signe cet hommage poétique au quartier qu’il habite et qui l’inspire.

Février, dans Saint-Sauveur, ça veut souvent dire nos peurs disséminées dans la toile au-dessus de nos têtes, ça veut parfois dire le manque de sous dans le fond de nos poches, la fin d’une soirée, la fin d’une chanson ou, pire, la fin d’une danse qui avait pourtant si bien débuté.

Dans Saint-Sauveur, seuls les oiseaux nous réveillent. Les bêtes au corps ténu, aux ailes souillées d’aurore fredonnent fort entre quatre et six, le larynx taché par les jours de chants et les orages de cent mille volts.

Le vieux presbytère a été construit en 1926. C’était bien avant que l’église choisisse de s’y cramponner tant bien que mal pendant des décennies. Aujourd’hui, ce secteur scellé sous vide comme du jambon pressé est écumé par les voleurs de batteries de char et les revendeurs de patins à glace.

Les écureuils noirs courent sur les fils électriques au cœur de l’hiver et font sauter les transformateurs pour se réchauffer. Le feu lèche leur fourrure. Les gens du coin se rassemblent autour de leurs carcasses étendues dans la rue pour faire griller des guimauves et des saucisses Hygrade.

Les gens de Saint-Sauveur cachent leurs mains dans les poches de leurs manteaux en tentant d’éviter les pièces de monnaie congelées qui y sommeillent. Ils soufflent de la fumée qui virevolte en l’air puis disparaît sans dire au revoir.

Les égouts se rebellent, eux aussi.
Ils crachent des nuages de vapeur chaude, les pieds des passants font crisser la neige sur les trottoirs mal entretenus. C’est février partout.

En guise d’épouvantail, on dispose d’énormes crucifix aux quatre points cardinaux, des croix destinées à refouler le diable jusque dans ses derniers retranchements ou, du moins, jusqu’en Haute-Ville.

En guise de guirlandes de Noël, on suspend des tresses d’ail aux fenêtres des maisons afin d’écarter le mauvais œil. Le vendredi soir, après les nouvelles du soir, on se tient tranquille. On se cache dans les remises et dans les placards à balai. On y passe la nuit debout dans la noirceur afin de se soustraire au mal qui mine le territoire depuis les débuts de la colonie. On récite des prières en latin, en grec ancien, en espéranto.

Certains tapent du pied, d’autres frappent leurs mains dans la fraîcheur afin de chasser le frimas.

On prie la Vierge du Cap, on espère un lendemain meilleur.
Si possible fait de branches de rosiers et de chicorées, de jonquilles et de centaurées.

On convoque les blongios des cèdres, les orioles au poitrail jaune vif, les éperviers de Cooper, les moqueurs-chats.

Par-dessus tout on s’aime. Malgré la violence des vents, les failles dans les croûtes terrestres, les calmars géants qui dorment au fond de la Saint-Charles. On tente de ne plus rien oublier, plus jamais.