Des penseurs qui vivent dans les marges de l’existence

Inédit | Par Madeleine Thien

Justine Latour

Mais peu ont noté que c’est Beyrouth elle-même qui constitue le terrain de jeu de l’auteur, qui réécrit la ville pour en faire un monde de miroirs et de mirages. Beyrouth est le lieu de toutes les révélations, et Hage a fait de Beyrouth la patrie de tous.

« Nous autres, dans l’ombre, perdus parmi les grouillots et les garçons coiffeurs, nous constituons l’humanité […] ceux que la vie a oubliés sans les consacrer», écrit Bernardo Soares dans Le livre de l’intranquillité, le chef-d’oeuvre de Fernando Pessoa. Soares, un employé de bureau lisbonnais, éprouve de la solidarité pour « les amorphes », les êtres informes. J’imagine qu’il se serait trouvé des affinités avec Pavlov, fils de croque-mort et personnage principal de La Société du feu de l’enfer de Rawi Hage. Car Soares et Pavlov sont tous deux des penseurs qui vivent dans les marges de l’existence.

En pleine guerre civile au Liban, Pavlov reçoit la visite d’un professeur libertin surnommé El-Marquis. Il vient demander à Pavlov de l’aider à commettre un acte illégal : procéder à un enterrement hors des institutions religieuses. Il y en a d’autres comme lui, lui révèle El-Marquis, des hommes et des femmes souhaitant décider de la manière dont on disposera de leur corps. Ils appartiennent tous à la Société du feu de l’enfer.

Des funérailles laïques : une bien petite liberté, semble-t-il. Mais pour certains membres de la Société, ostracisés en raison de leurs croyances, de leur sexualité ou de leur identité, il n’y a aucun autre recours. Leurs communautés respectives n’acceptent pas leurs corps. La Société du feu de l’enfer traite autant de la liberté que les uns refusent aux autres que de celle que l’on recherche pour soi.

Au fil du roman, les personnages connaissent toutes sortes de fins, des morts douces aux morts ridicules, des pompeuses aux tragiques. C’est un livre d’une drôlerie brutale, un livre sur la mort où la vie saute aux yeux. Tandis que la guerre fait rage et que les corps s’empilent, ceux que « la vie a oubliés sans les consacrer » aspirent à un épilogue grandiose ou, à tout le moins, approprié, tel l’éclat fulgurant d’une étoile au moment de s’éteindre. Mais les morts dépendent des vivants, les « grouillots et les garçons coiffeurs », les fossoyeurs, chauffeurs de corbillard, amants et amis fidèles qui orchestreront leur sortie, qui boucleront la boucle.

Au fil des ans, les critiques ont tenté de cerner les influences de Rawi Hage; des universitaires ont évoqué Kafka, Les mille et une nuits et le réalisme magique. Mais peu ont noté que c’est Beyrouth elle-même qui constitue le terrain de jeu de l’auteur, qui réécrit la ville pour en faire un monde de miroirs et de mirages. Beyrouth est le lieu de toutes les révélations, et Hage a fait de Beyrouth la patrie de tous.

La Société du feu de l’enfer pousse le lecteur à prendre acte de ce que le fantastique éclipse, et de ce que l’exagération rend possible. C’est à Rex, le chien bien-aimé mort décapité, qu’échoit la responsabilité de nous éperonner et de nous déconcerter, de nous rappeler à quel point les sensibilités humaines sont limitées. Ce chien qui aime sauter dans le vide est tout à fait à sa place dans un roman gouverné par le vol, où les phrases s’élancent du haut des pages et planent jusqu’au bas, où les images fusent d’un chapitre à l’autre. Les personnages, à la manière d’Homère, viennent et chantent leur existence. C’est par la polyphonie et l’ensemble, le collectif, que Hage érige sa ville de miroirs et de mirages.

Le refus de Rawi Hage de se positionner comme témoin – ou d’être catégorisé comme un survivant de la guerre, un artiste dont les romans tirent leur légitimité de l’identité de leur auteur – a donné lieu à une oeuvre qui déconcerte les spécialistes du Moyen-Orient et les orientalistes. Car Hage ne propose pas un traité de l’âme arabe, musulmane, chrétienne, druze ou autre; ses écrits peuvent difficilement être instrumentalisés ou mis au service d’une thèse, d’une polémique ou de l’analyse d’une altérité étrangère. Les questions que soulèvent ses livres sont complexes et pleines de ramifications : en l’absence d’un système, comment peut-on croire en quoi que ce soit ? Un individu peut-il affronter un système oppressif en s’appuyant sur un autre système inconstant, voire incohérent? Comment sommes-nous censés exister dans le déluge de l’Histoire ? Tout désir finit-il inévitablement par être codifié ? Le but ultime de tout système est-il d’engendrer la honte du corps ?

Dans La Société du feu de l’enfer, les chiens sans tête conversent et les membres des défunts disparaissent. Les cigarettes se fument, le café se verse, les histoires éclatent. L’exubérance des exagérations de Hage est un pied de nez au réalisme conventionnel, celui des bombes qui tombent, des milices qui se battent et des petites rivalités qui se trament sous le couvert de la guerre civile. La guerre, sous la plume de Hage, est tout cela, certes, mais c’est aussi une crise cardiaque simulée par un collectionneur français dans le but de se retrouver allongé sur un tapis rare et d’en sentir l’odeur ; c’est le gros Moustapha, un croque-mort loyal envers ceux qui, sans bruit, creusent et transportent; ce sont des têtes volatilisées. Hage utilise les actes violents – ou plutôt, se les approprie – pour lever le voile sur ce que la violence du monde veut cacher : dépendance au spectacle, performance d’identités mythiques, orgueil et honte, faux intellectualisme, insultes et affronts, gestes irréfléchis, manques criants d’imagination. On n’échappe ni à la comédie ni à la tragédie, et l’une exacerbe l’autre, nous forçant à nous arrêter pour réfléchir.

Ce roman parle d’un monde où les humains semblent déterminés à s’offenser de la foi, de la langue, du corps, de la sexualité, des paroles d’autrui, mais sont tout à fait prêts à accepter, voire à glorifier la vulgarité de la guerre. Le puissant réalisme de ce livre réside dans une vérité à la fois non dite et évidente : le fait que l’existence d’une Société du feu de l’enfer est actuellement impossible à Beyrouth. Une telle liberté d’exister – avec ou sans dignité, laborieusement, comiquement, héroïquement, irrévérencieusement, dans une vie factice, honnêtement – est de plus en plus confinée à la fiction qui, envers et contre tout, accueille tous les modes d’existence. Dans ce livre, tous ont voix au chapitre, même les ogres. Et Pavlov, patient et attentif, accepte chaque histoire, sans pour autant pouvoir racheter qui que ce soit. Ainsi, La Société du feu de l’enfer laisse partir chacun de ses personnages. Ce roman nous confronte à notre liberté de mortels dans toute sa douleur et sa créativité ; Pavlov n’a pas peur du deuil, et il n’a pas peur des fins.

* Traduction par Françoise Laye