Narguer le désastre

Inédit | Par Christine Eddie

Stéphane Bourgeois

Presque 6 ans se sont écoulés depuis la parution de Je suis là et il va sans dire que nous avions hâte de retrouver la douceur et la tendresse de Christine Eddie. Porté par une voix vive et inspirante, Un beau désastre est un roman d’apprentissage lucide et drôle, où le béton n’empêche pas l’herbe de pousser. C’est un appel à l’espoir et à la solidarité lancé dans une époque qui oscille entre désastres et promesses.

 

J’écris à tâtons. Un mot ou une phrase en appelle d’autres. Quand l’ombre d’une histoire apparaît, je la suis de près, au cas où ça vaudrait la peine de l’entretenir. Je ne tiens pas de journal de création et, bien que j’aie déjà accumulé des notes, documenté un sujet, j’oublie systématiquement d’y recourir. J’improvise. Une démarche qui opère parfois avec magie. Parfois pas.

Les premières pages d’Un beau désastre datent de l’automne 2011. Durant l’été, j’avais rendu visite à une jeune femme, Angèle, que les complications très rares d’un accouchement venaient de condamner à un fauteuil roulant. Tout à fait consciente, elle ne pouvait cependant communiquer qu’avec ses yeux. J’ai voulu tisser un fil entre nous, la ramener du côté des vivants, l’impliquer dans la vie active. Je lui ai suggéré de me proposer un prénom à partir duquel j’écrirais une nouvelle histoire. Elle a réfléchi. Puis sa mère a décliné l’alphabet et Angèle a cligné des paupières pour épeler sa réponse : PAUL.

J’ai attendu une Paule, une Pauline, une Paulette. Je négocie plus facilement avec les personnages féminins. Mais non. C’était un garçon et il s’appellerait Paul. Angèle souriait. À moi de me débrouiller.

Revenue chez moi, je me suis empressée d’en faire un patronyme plutôt qu’un prénom. Le héros d’Un beau désastre se nomme Monsieur- Junior Paul. Je sais, c’est un nom à coucher dehors. Mais pourquoi pas, puisque M.-J. n’allait pas incarner un enfant ordinaire? Il serait curieux et brillant, comme beaucoup d’autres, mais extrêmement sensible, introverti, peu fortuné, solitaire, doté de parents nébuleux… Pas forcément armé pour affronter le tumulte et la souffrance.

Pendant que je faisais grandir M.-J., le 21e siècle poursuivait sur la lancée du précédent, belliqueux, égoïste et cupide. Stupide, même, en réagissant mollement au réchauffement climatique qui, nous expliquait-on chaque jour plus clairement, est dû à notre mode de vie. Ici, on bataillait avec les rivières. Là-bas, on éteignait les feux. Ailleurs, on ne pouvait déjà plus respirer. La fête semblait bel et bien finie.

C’est l’époque où j’ai lu Jours de destruction, jours de révolte de Chris Hedges et Joe Sacco, une BD-reportage qui parle sans détour des effets dévastateurs du capitalisme sauvage. L’époque, aussi, où les livres d’Alain Deneault sont entrés dans ma bibliothèque. L’époque d’Occupy Wall Street, des carrés rouges, d’Idle No More et de Stephen Harper. Dans ma ville, Québec, il n’était question que d’applaudir un amphithéâtre vide, d’élargir les autoroutes et de construire le plus haut des gratte-ciels.

Je m’apprêtais à plonger mon jeune héros dans une époque noir foncé. Le ton serait grinçant et la colère retentirait derrière chaque virgule. Puis, dans ma famille, deux miraculeux petits garçons sont nés. Leur génération allait devoir se frayer un chemin dans une jungle autrement plus compliquée que celle qui m’a été proposée. Je n’avais plus envie de lancer un cri supplémentaire de désespoir. Des cris de désespoir, il en pleuvait de tous les côtés.

L’exergue est une boussole qui indique la destination d’un texte au lecteur, mais qui peut aussi aiguiller l’auteure. J’en ai changé plusieurs fois pour ce roman, jusqu’à ce moment béni où je suis tombée sur les mots d’Ariane Mnouchkine qui allaient m’accompagner dorénavant, que je relirais tous les matins en ouvrant mon ordinateur : Disons à nos enfants qu’ils arrivent sur terre quasiment au début d’une histoire et non pas à sa fin désenchantée…

L’espoir, donc. Mais l’espoir, cette chose magnifique, est une denrée rare, difficile à cultiver. J’avais quelquefois l’impression que le désastre ne cesserait pas d’enfler. En 2016, une élection américaine a renversé la planète et, la veille, Leonard Cohen mourait, comme si nous avions besoin d’une blessure supplémentaire. J’étais à mille lieues d’imaginer que, deux ans plus tard, Greta Thunberg se lèverait, plus grande que ses 16 ans. Qu’un jet de lumière filtrerait.

Dans mon roman inachevé, M.-J. venait précisément de célébrer ses 16 ans. Un âge parfait pour prendre le désastre par les cornes et tenter de lui insuffler un peu de poésie. Mon clavier s’est délié. J’avais compris qu’une étincelle peut allumer un phare. L’histoire de M.-J., que j’ai souvent délaissée et chaque fois reprise, avait enfin trouvé son chemin.