La méduserie de verre

Inédit | Par Martine Desjardins

Par une nuit sans lune de mai 1853, au large des Açores, un homme était accoudé au bastingage du navire qui le ramenait d’Amérique, où il avait cherché, inconsolable, à se distraire de la perte de son épouse bien-aimée.

Brisé par le deuil, l’idée lui vint d’en finir sur-le-champ. Il s’apprêtait à se jeter à la mer lorsque, du fond des eaux noires, lui parvinrent des lueurs d’espoir  qui se révélèrent être des méduses aux ombrelles bioluminescentes…

Léopold Blaschka ne pouvait manquer d’être fasciné par la beauté hyaline de ces créatures marines. Son père était un maître verrier de Bohème, spécialisé dans les instruments de laboratoire et les yeux de verre. Lui-même était joaillier et fabriquait de fausses pierres précieuses pour les bijoux de fantaisie. À la vue des méduses transparentes, il eut une inspiration qui allait redonner sens à sa vie: les représenter sous forme de petits modèles en verre. Et comme il était naturaliste amateur, il sortit son carnet de croquis et se mit à les dessiner…

On ne saurait minimiser la passion de l’époque pour la conservation de la nature – que cette dernière soit épinglée dans des boîtes, pressée dans des herbiers, fossilisée dans la pierre, préservée dans le formol ou empaillée sous une cloche de verre. Or, les invertébrés se prêtent mal à la taxidermie : ils racornissent au séchage, et ils perdent leurs couleurs dans l’alcool. Dès son retour à Dresde, Léopold Blaschka se vit donc confier, par le Musée d’histoire naturelle, la mission de créer en verre toute une ménagerie marine : méduses, anémones, étoiles de mer, nudibranches, pieuvres et calmars.

Son fils Rudolph le rejoignit bientôt. Ensemble, ils allaient fabriquer durant trente ans pas moins de dix mille modèles de sept cents espèces différentes, qu’ils vendraient par catalogues aux musées et aux universités d’Europe, d’Australie ou des États-Unis. Cette prolificité allait être d’autant plus impressionnante que leurs modèles, outre leur achèvement artistique, étaient des prouesses techniques d’une remarquable exactitude scientifique.

Les Blaschka, il faut le dire, pouvaient compter sur l’aide de leur ami Ernst Haeckel, sommité en biologie marine et auteur d’un monumental ouvrage illustré sur les méduses. Ils conservaient aussi des spécimens vivants dans leurs nombreux aquariums pour parfaire leurs observations.

Leur technique, inégalée à ce jour, consistait à travailler le verre opalin ou coloré au chalumeau. Les parties anatomiques étaient fabriquées séparément, puis assemblées à la colle, à la résine ou au fil de métal, avant d’être peintes à l’émail. Ce travail de précision exigeait des loupes puissantes, les modèles ne mesurant que quelques centimètres et certaines de leurs tentacules étant aussi fines qu’un cheveu.

Une telle fragilité, hélas, a été fatale pour plusieurs des pièces. Celles qui ont survécu dorment aujourd’hui dans les vitrines des musées, témoins silencieux d’une technologie révolue.