La liste de mes ici et de mes ailleurs

Inédit | Par Matthieu Simard

Design de Luke Bird

Ici, ailleurs est un roman tragique, mais rempli de lumière. Une berceuse silencieuse, un chemin vers l’automne aux embranchements mystérieux. Marie et Simon sont venus dans un village isolé pour ne pas être ailleurs. Ils n’en repartiront pas.

À l’occasion de la sortie en format CODA de son roman sans musique, Matthieu Simard a replongé dans les dessins qui ont été à l’origine de son écriture. Avec l’humour et la sensibilité qu’on lui connaît, il dresse la liste de ses ancrages et de ses fuites.

Je voulais intituler ce texte Chenil no 5, juste parce que. « Parce que», cette bonne raison universelle. Mais je ne me permets plus ce genre de libertés, ce genre de choix déraisonnables que je ne peux justifier à un éditeur.

« Nous sommes venus ici pour ne pas être ailleurs », disait Simon à la page 16. Longtemps, l’écriture a été mon ici. Quand j’étais jeune, je me réfugiais dans les mots, dans leur gratuité, dans leur chaleur, pour ne plus avoir à affronter la vie, cette vraie chose qui fait souvent mal. J’écrivais pour ne pas faire autre chose. C’était un refuge dans lequel personne ne pouvait me voir, me juger, me questionner. À cette époque-là, j’aurais placé tout en haut un Chenil no 5 sans le moindre doute, sans le moindre sentiment que s’il n’y a pas un chien quelque part, ça ne veut rien dire et que si ça ne veut rien dire, ça ne peut pas exister.

Aujourd’hui je ne le fais plus parce que l’écriture n’est plus un ici. C’est un ailleurs.

*** 

Il y a quelques années, j’ai dessiné dans un cahier la carte d’un village inventé, né de toutes les banalités. Je traçais une route, puis une autre, et j’y ajoutais des bâtiments, des cours d’eau, la forêt autour. Il y avait un vieux poste d’essence, puis un restaurant avec des serveuses sexy, puis des maisons, une école vide, une petite épicerie, une cabane rose, une église, une vieille maison mal entretenue, et personne pour y habiter, parce que je ne sais pas vraiment dessiner des gens.

Avec cette carte, je ne plaçais pas du tout la fondation d’un projet d’écriture. Je n’avais pas d’histoire, pas de personnages, juste le plaisir de dessiner sans même avoir l’objectif d’écrire sur ce village dont je traçais la vie dans mon cahier de notes. C’était, au contraire, un refuge pour ne pas écrire. Un nouvel ici.

Quelque part au cours des dernières années, les mots ont cessé d’être un abri, parce qu’ils ne m’appartenaient plus. Je les faisais apparaître pour d’autres que moi, c’était parfait, mais je n’avais plus de cachette, plus d’endroit doux pour oublier la réalité. Ils étaient devenus la vie, celle dont je voulais parfois me sauver, loin de tous les jugements.

Je me suis mis à dessiner pour ne pas écrire.

Il y a eu cette carte d’un village, je ne le savais pas mais elle allait quand même devenir la fondation de ce roman qui m’est si cher. Dans mon ici, j’avais dessiné l’ici de Simon et Marie. Pendant l’écriture de la première version, sinueux chemin aux odeurs d’humidité et de feuilles mortes, j’ai souvent eu besoin de m’enfuir au plus creux de moi, et je le faisais en dessinant. Des personnages. Des lieux. Des odeurs. Tout ça sans la moindre réflexion sur une pertinence, sur un sens, sur une qualité. Tout ça sans l’espoir que quelqu’un trouve ça beau, sans le désir que chaque croquis soit meilleur que le précédent. Des dessins Chenil no 5 sans le moindre chien ni le moindre doute.

Au sortir de ma cachette, j’avançais quelques mots supplémentaires qui arrivaient à me faire du bien, parce que j’aime écrire, j’aime encore écrire, ça ne changera pas, même si maintenant ça m’effraie. Quand la peur devenait trop grande, je replongeais dans les griffonnages de visages ou de ballerines ou de charrette tirée par des chevaux difformes et le cycle se répétait jusqu’au dernier chapitre.

Avec les révisions et les réécritures, mes dessins ont aussi changé. Ils étaient toujours importants dans le processus, mais comme le roman devenait concret, ils prenaient eux aussi une forme absurdement concrète : c’était des couvertures, jamais des vraies, jamais même l’ébauche de véritables idées à transmettre à l’éditeur. Des couvertures pour moi, pour ressentir le roman plutôt que l’écrire. L’évolution de mon ici, loin loin loin du clavier.

Ce roman, je crois, est un dessin.

Un jour, je le sais, cet ici deviendra un ailleurs, et les dessins cesseront d’être assez opaques pour m’abriter des regards.

Et je me mettrai alors à chanter, sans doute.

(Tous aux abris.)