L’absence – vue à travers les yeux d’un chat

Inédit | Par Hélène Vachon

Tous les chats sont fous, a déjà écrit quelqu’un. Peut-être. Mais on les comprend.

Un brin ermite, un brin misanthrope, je n’ai pas trop souffert du confinement. Mon chat, oui. Créature silencieuse et posée, il est devenu en quelques jours à peine cette chose fébrile et sournoise qui sursaute au moindre bruit et miaule à tout propos. Et tandis que, jour après jour, j’essayais de me convaincre que tout n’allait pas trop mal – la pandémie, après tout, vous tient à distance des dentistes, des médecins et des voisins envahissants −, tandis que je me répétais que tout irait bien, que tout cela passerait, la vie s’est plus ou moins détraquée : plus un instant de paix, un chat qui vous suit comme une ombre, se coule, s’enroule et se love contre vous, louvoie entre vos chevilles, se fige brusquement en haut de l’escalier que vous vous apprêtez à descendre, il faut le contourner, l’enjamber, lui dire de ne pas rester là, c’est dangereux, l’équilibre est précaire, surtout avec des mains pleines de draps à laver qui renoncent à la sécurité de la rampe, rester droite, ne pas tomber, en tout cas pas maintenant.

Difficile !

Tous les chats sont fous, a déjà écrit quelqu’un. Peut-être. Mais on les comprend. Domestiqués malgré eux, confinés dans des salons douillets, eux que le confort indiffère, condamnés à l’immobilité, eux si mobiles. Au lieu du grand air, des fenêtres étanches et des portes closes, au lieu du mulot à la chair dense, d’insipides et inodores croquettes, au lieu de l’oiseau qui se débat entre leurs mâchoires serrées, des boas en plumes, des balles en laine, des souris en peluche.

Alors oui, qu’importe qu’ils soient fous, ils sentent les choses mieux que nous, ont vu venir la catastrophe bien avant nous, compris que l’absence serait longue, que personne ne franchirait le seuil de leur maison pendant des mois et qu’il fallait de toute urgence se coller à ce qui tenait encore debout, moi, bien sûr, humanoïde solitaire scotchée à son livre, à la télé ou à l’ordinateur, que ni les voix, ni les photos, ni les vidéos ne contentent plus, qui prend le chat contre elle et le réconforte, murmure autant pour elle que pour lui, ils vont revenir, calme-toi, ils vont revenir…

Et ils sont revenus. Petit à petit, individuellement ou en groupes, avec des kilomètres d’espace entre eux mais heureux, soulagés, et le chat se calme, passe de l’un à l’autre sans se presser, sans se lasser, insatiable et ravi, ce qu’il croyait perdu à jamais lui est restitué au centuple, d’autres odeurs, d’autres caresses, d’autres mains, petites ou grandes, des voix enfin, des rires.

Et lui le solitaire, le farouche, le sauvage, l’animal libre de toute entrave qui sort été comme hiver avec le monde pour horizon, lui qui pourrait si aisément traverser le pont de l’île, gagner Québec, un paquebot, aborder au Moyen-Orient, en Égypte ou en Grèce et rejoindre les siens, ces milliers de chats errants qui hantent les rues d’Athènes ou d’Istanbul, lui qui pourrait disparaître comme par enchantement et se refaire une vie ailleurs, il reste là, étrangement silencieux, aussi placide et secret qu’un sphinx.