La Règle d’or

Inédit | Par Lori Lansens

Avec Cette petite lueur, Lori Lansens touche plusieurs cordes sensibles et n’hésite pas à dénoncer la droite religieuse qui, dans son roman, s’impose en autorité. Elle prête sa voix à Rory, une adolescente de 16 ans qui revendique entre autres le droit des femmes à disposer de leur corps comme elles l’entendent. Inquiète à cause des mouvements antiavortement qui prennent de l’ampleur, notamment aux États-Unis, Lansens a écrit ce roman pour sa fille, lui livrant ainsi un vibrant plaidoyer féministe.

Chaque fois que j’entends des fanatiques s’opposer à l’avortement, je repense à mon éducation chrétienne et à la Règle d’or.

Je suis une femme de 57 ans. J’ai grandi dans une communauté rurale du sud-ouest de l’Ontario, non loin de la frontière avec Détroit. Je suis l’enfant du milieu; j’ai un an de moins que mon frère aîné et un an de plus que mon cadet. Je suis la fille de gens humbles et travaillants. Enfant, je fréquentais une école catholique dans une paroisse où le curé agressait des petites filles. Personne n’était au courant. Enfin, il y a au moins une personne qui l’était. Cet homme est mort en prison, alors qu’il purgeait sa peine pour 47 agressions sexuelles sur des enfants, étalées sur plusieurs décennies. Avant que ces crimes abjects ne soient révélés au grand jour, j’étais une fervente croyante. Le précepte que j’affectionnais le plus était la Règle d’or : « Traite les autres comme tu voudrais qu’on te traite. » Je priais tous les soirs, j’allais à la messe avec plaisir et, dans la chorale de soeur Claire, je chantais des hymnes folk, parce qu’on était au début des années 1970. Mon préféré était We Are One in the Spirit. J’aimais beugler le refrain : « And they’ll know we are Christians by our love / By our love / Yes, they’ll know we are Christians by our love*. »

À l’école et à l’église, sous le regard de Dieu, on nous apprenait (entre autres leçons discutables mais marquantes) que faire l’amour avant le mariage était un péché et que l’avortement était un meurtre. J’avais une foi absolue en ce qu’on m’enseignait, et pour cette raison, j’observais avec beaucoup de curiosité les jeunes femmes qui entraient et sortaient du foyer pour mères célibataires, à quelques rues de chez nous. À l’époque, il était courant d’envoyer les adolescentes enceintes dans des établissements tenus par des ordres religieux, où le « péché » pouvait être caché et les adoptions, gérées par le diocèse. Ces résidentes temporaires, dont plusieurs n’étaient guère plus âgées que moi, sortaient deux par deux ou en petits groupes, tête basse, la bedaine dépassant de leurs manteaux d’hiver à moitié boutonnés ou vaguement dissimulée derrière d’énormes sacs à main, en été. Elles ne nous regardaient jamais dans les yeux. Je supposais que c’était parce qu’elles avaient honte. On m’avait dit de ne pas les dévisager, mais je le faisais quand même. Dans mon esprit d’enfant, ces femmes aux joues roses et aux regards fuyants étaient des pécheresses, mais aussi, ultimement, des saintes. Car, sachant qu’il était possible de se faire avorter clandestinement et d’éviter ainsi d’être internée dans un de ces lieux, je croyais que ces mères célibataires avaient choisi de subir leur grossesse, choisi de quitter leur école, leurs amis et leur foyer, choisi de vivre un accouchement en guise de pénitence pour leur indéniable péché : avoir eu des relations sexuelles hors des liens sacrés du mariage.

Influencée par le dogme catholique, je ne pouvais concevoir que le choix et le péché fussent des concepts relatifs, déterminés par les privilèges, l’ethnicité, le genre, la culture, l’argent, le pouvoir, la politique et, bien entendu, la religion. Il m’a fallu quelques années de plus, et une rupture totale avec ma foi (provoquée en partie par ce prêtre qui supervisait notre éducation religieuse), pour commencer à comprendre la complexité de la notion de choix, et d’autres années encore, ainsi qu’une expérience de la vie digne de ce nom, pour tirer au clair mes sentiments à l’égard de l’avortement. C’était un sujet dont on parlait beaucoup, dans les années 1970. Au secondaire, tout le monde faisait l’amour, et quelques filles de mon entourage s’étaient fait avorter. Je ne les percevais plus comme des pécheresses ni comme des meurtrières, et je ne croyais plus que les pensionnaires de la maison pour mères célibataires étaient vertueuses de poursuivre leur grossesse. Je comprenais désormais que la plupart d’entre elles n’avaient sans doute pas eu le choix.

La controverse autour du droit des femmes à gouverner leur corps fait toujours rage aujourd’hui, tout comme le débat sur le rôle de la foi dans les affaires de l’État. La religion n’a pas sa place en politique, et pourtant elle y est, et à l’avant-scène. Doux Jésus. À 20 ans, j’ai déménagé à Toronto où j’ai vécu plus de deux décennies. Les premiers temps, je passais souvent devant la clinique d’avortement Henry Morgentaler, zigzaguant à vélo entre les manifestants en colère qui s’y rassemblaient. Ces foules de fanatiques religieux m’inspiraient peur et dégoût, mais en même temps, je comprenais profondément les origines de leur passion et de leur bigoterie. Lorsqu’une attaque à la bombe a frappé la clinique Morgentaler au début des années 1990, on a soupçonné un groupe antiavortement américain d’être derrière cet acte terroriste. Les explosions dans les cliniques n’ont pas empêché les femmes de se faire avorter.

Je vis aux États-Unis depuis 13 ans, et le sujet provoque ici plus de tensions et de divisions que jamais, particulièrement à l’heure où les droits reproductifs des femmes sont menacés, restreints ou entièrement révoqués dans certains États. Peu de débats sur l’avortement échappent à la mention de deux choses : Dieu et les impôts. Les chrétiens d’extrême droite qui s’y opposent se disent pro-vie, mais ce terme est invalidé par plusieurs de leurs autres principes et politiques qui font fi de la souffrance de beaucoup de leurs concitoyens, fi des vies de ceux qui demandent l’asile, de celles des personnes âgées, des vétérans, et ainsi de suite. Face à ces radicaux qui veulent anéantir les droits des femmes en soutenant que l’argent de leurs impôts ne devrait pas servir à financer la contraception, les soins de santé des femmes et les avortements, on peut se demander : comment envisagent-ils l’avenir ? Les prisons pour femmes débordent déjà – c’est une autre histoire – et plus de 60 % de ces détenues ont au moins un enfant à l’extérieur des murs. Le gouvernement est-il censé utiliser l’argent des impôts pour construire d’autres établissements et y enfermer les milliers de femmes qui se feront prendre à essayer d’obtenir des avortements illégaux ? Créera-t-on une escouade policière pour les crimes reproductifs ? Les États devront-ils recommencer à financer les maisons pour mères célibataires ? Tout cela semble très coûteux. Dieu du ciel. Nos impôts.

Vivre aux États-Unis m’a ouvert les yeux, réveillant mon esprit rebelle et ma colère mais, curieusement, cela m’a aussi rendue plus sensible aux croyants. D’expérience, car j’ai côtoyé bien des chrétiens ici, je peux affirmer qu’ils ne sont pas tous comme ceux qu’on voit à la télé. Ils ne sont pas tous comme ceux que j’ai voulu clouer au pilori dans mon roman Cette petite lueur, une histoire qui se passe cinq ans dans le futur, où deux jeunes filles faussement accusées d’un crime odieux doivent fuir des fanatiques chrétiens armés de « carabines du Walmart ». Une de mes meilleures amies américaines est chrétienne, une chrétienne du même genre que Pete Buttigieg, ouverte et progressiste, défenseure des droits des femmes ainsi que de la diversité sexuelle et de genre. Au sujet de l’avortement, elle dit : « Je ne pourrais pas. Je ne le ferais pas. À cause de ma foi. Mais je ne jugerai pas une autre femme pour un choix qu’elle est en droit de faire selon ses propres croyances. » Ah, la Règle d’or. J’espère que la voix des chrétiens modérés et sages enterrera la rhétorique haineuse et misogyne de l’autre camp bien avant que Numéro 45 quitte la Maison-Blanche, la queue entre les deux jambes. Ces voix nous sont nécessaires. Et pas seulement à l’église. Quel était cet hymne folk que nous chantions, déjà ? Ah oui. They’ll know we are Christians by our love.

* C’est à notre amour qu’ils sauront que nous sommes chrétiens. À notre amour. Oui, c’est à notre amour qu’ils sauront que nous sommes chrétiens.