Les confidences de Samuel

Inédit | Par Larry Tremblay

Lino

Fable romanesque cinglante sur la domination des sexes, Le deuxième mari de Larry Tremblay raconte l’histoire de Samuel, qui vit sur une île où l’homme obéit à sa femme. Il ne sait rien de Madame, celle qu’il va épouser, et de ce que la vie maritale lui réserve.

Comme il l’a fait avec Le Christ obèse et L’orangeraie, Larry Tremblay a abordé l’écriture de ce roman en « demandant au personnage principal en gestation de lui raconter son histoire ». À l’occasion de la sortie du livre en format CODA, voici un extrait de ce que Samuel lui a glissé à l’oreille :

J’ai une bonne voix,

un peu rauque

mais bien timbrée.

À treize ans,

quand je commence à muer,

mon père est soulagé.

Son fils possède une voix pleine de promesses

pour enchanter sa future épouse.

C’est sa façon de parler.

Pour lui, le plaisir que l’homme donne à une femme

se trouve annoncé dans la caresse ferme de sa voix.

Mais il prend soin de me mettre en garde :

« Apprends vite, mon fils, à la maîtriser. »

Maîtriser sa voix,

un art difficile,

surtout quand la nature vous l’offre

avec cette petite dose de brutalité,

ce déferlement de cailloux dans la gorge.

J’apprends à ne pas élever la voix,

à la retenir, à l’arrondir, à la polir,

à verser du miel dans mes phrases.

Je ne suis pas parfait, je commets des erreurs,

j’accumule les bévues, les petites fautes de goût.

Mais je veille à courber l’échine,

Madame est prompte à me réprimander.

Un rien l’irrite, elle a la main impatiente.

Les rares fois où j’oublie ma place dans ce monde,

elle me le fait savoir

avec tout son amour et sa radicalité.

C’est une personne droite, Madame.

Elle a des principes inaltérables

où elle puise sa force et sa brutalité

que je suis supposé apprécier.

Sinon, dit-elle, je serais perdu,

j’aurais des pensées inappropriées

qui me précipiteraient dans un abîme.

Je dois surveiller ce que ma tête d’homme produit.

Là-dedans, ça pense, pense.

Et parfois, contre Madame.

Je dois être sur mes gardes

et fermer ma tête et le cerveau qu’elle abrite.

Pas facile de dresser mon cerveau d’homme.

J’ai besoin d’aide, alors je me prosterne

et, au contact de la dalle froide du plancher,

je reprends mes esprits.

Je me remets dans le droit chemin.

J’essaie de le visualiser,

puis de ne voir que ce chemin

fait d’une seule ligne droite.

 

 

La première nuit où je vais avec Madame,

son premier mari m’observe.

Je l’entends chuchoter près du grand lit.

Il me terrorise avec son rire étouffé.

Madame le fait taire d’un regard,

mais il ne quitte pas la chambre.

Il se délecte de mon malaise,

observe mon corps tendu comme un arc.

Comme je n’arrive pas à donner le plaisir

que Madame réclame à grands cris,

il vient à la rescousse.

Je connais la honte et la défaite.

Je me reprends par la suite.

J’apprends, j’apprends vite.

J’arrive à donner le plaisir demandé.

« Tu es vigoureux, me dit-elle,

plus vigoureux que mon premier mari. »

Pour cette raison, son premier mari me jalouse.

Il me rabaisse, me calomnie, me dénonce.

Surtout,

il est jaloux de ma barbe.

La mienne est à présent bien fournie,

« un buisson », comme Madame aime le répéter.

Rien de plus apaisant, pour elle,

que de la caresser doucement,

de l’effleurer de ses lèvres

avec l’excitation d’un danger imminent.

 

Malgré son âge,

Madame demeure exigeante, pointilleuse.

Ses appétits ne diminuent pas,

ils sont quotidiens.

Parfois son premier mari et moi unissons nos efforts

pour donner à son extase une durée convenable.

Le regard du premier mari me frappe alors,

au point où j’en ai des frissons.

Il y a dans ses pupilles noires

une telle froideur, une telle absence de vie,

que je me demande comment son sexe

peut encore se gonfler de sang.

Il ne s’est pourtant jamais plaint.

Madame a la réputation d’être une personne juste.

Nombreux sont les gens qui parlent de notre chance :

nous sommes les maris d’une femme équitable.

Beaucoup d’hommes nous envient,

se lamentant sur leur sort.

Ils sont mariés à des femmes

qui n’hésitent pas à les frapper,

les priver de nourriture,

les dégrader par des humiliations publiques,

les répudier, les jeter dans la rue,

les retourner à leurs familles.

 

On dit que j’ai la force d’un taureau.

Je m’exerce en conséquence,

mais aucun entraînement

n’arrive à muscler ma volonté.

Je suis le contraire de ce que mon corps,

par sa musculature, indique.

Mes cuisses, mes bras sont forts.

Mes abdominaux le sont aussi,

mais pas moi,

pas ce qui palpite sous ma peau.

Ma force est au service de Madame.

Je ne peux pas l’utiliser pour moi-même.

Je n’arrive pas à saisir

le mécanisme qui inverserait

cet étrange jeu de forces.

Et personne, dans cette ville,

et au-delà de cette ville,

n’a envie de changer quoi que ce soit

à cette aberrante situation.

Personne.

Je suis venu au monde pour ça :

offrir mon corps à une femme

en sachant qu’il faudra par la suite

le cacher aux yeux de toutes les autres.