Ça ne finit jamais

Inédit | Par Sean Michaels

Pascal Girard

Maître dans l’art d’insuffler du surnaturel à l’ordinaire, Sean Michaels présente « son » Montréal dans ce texte en forme de contrepoint à son plus récent roman Les coups de dés, dans lequel la famille du personnage principal, Theo Potiris, tient une petite épicerie de quartier. Après Corps conducteurs, vibrante histoire d’amour voguant sur les ondes du thérémine et couronnée par le prix Banque Scotia Giller, il a concocté un roman d’aventures sur la chance qui nous entraîne du Mile End au désert marocain et pose un regard fascinant sur notre foi en notre bonne étoile.

L’hiver a duré six mois. La première neige est tombée en octobre, et on a encore eu des flocons ce matin. Rendu là, tout le monde est plus qu’impatient : la tristesse et la colère ont cédé la place à une sorte de nihilisme absurde. Sous le ciel blanc, on frissonne en se disant « D’la marde ! Y a rien qui compte, de toute façon ! » N’empêche que. Même après six mois, par un 20 avril glacial, le désespoir épuisé de Montréal s’accompagne d’autre chose : l’effervescence, le frisson de l’été à venir. On secoue la tête, feignant d’avoir baissé les bras face à l’existence, la météo, le sens de la vie… mais au fond de nous, on sait que tout sera parfaitement clair une fois en juillet – la valeur étincelante de l’existence, la météo, le sens de la vie –, lorsque les crépuscules se feront tardifs et que le parc Laurier se couvrira de pique-niques, comme un jardin follement carreauté.

La neige tient les gens à distance. La neige, le français : voilà ce qui garde la ville intacte, empêchant ou retardant le genre de réinvention qui se propage à Toronto, Vancouver, Hamilton, Halifax, ou même L. A. ou New York. En dépit des nouveaux bars à vin et boutiques de vapotage, ce Montréal vieux et étrange est difficile à déloger. Pour la plupart des Canadiens, il y a davantage d’opportunités ailleurs. Les hivers n’en valent pas la peine. La ville peut sembler grossière ou gauche, inefficace, et arrogante dans son inefficacité grincheuse et gauche. Mais la vérité, c’est que je suis gauche. Et parfois grincheux. Certainement inefficace. Et bien que je peste contre les vices de Montréal autant que n’importe quel visiteur, je reconnais la vertu de vivre dans un endroit qui ne dissimule pas ses humeurs ou son caractère, qui ne joue pas la comédie, ne simule rien et n’essaie pas trop fort. Un lieu qui est lui-même avec nous, avec tout le monde : généreux, naturel, intrépide, ludique, têtu, rempli d’élan, d’une joie de vivre saisonnière. Montréal sera toujours parsemée de graines de pavot et de sésame. Elle tambourinera ses casseroles. Elle poussera ta voiture pour la sortir du banc de neige. Cette ville ne fera que le strict minimum, à part toutes les fois où elle réfute cette impulsion et décide d’en faire trop, de faire tout. Le canal et les ruelles, les cafés et les terrasses, les salons et les escaliers périlleux, même le sentier serpentin de la montagne, tout cela déborde de volonté, de vœux, d’un amour absolu. Les autoroutes tombent en morceaux. Les vieux établissements ferment leurs portes. Les trous dans le sol s’élargissent. Les mini-charrues démantibulent nos vélos. Mais la ville ne changera pas, jamais. Je pense que personne ne pourrait l’y contraindre. Si on survit au mois de février, on peut survivre à tout. « Cette année encore, l’hiver ne nous a pas tués ! »

 

Parfois, les gens disent qu’ils doivent quitter Montréal pour « devenir adultes », mais en vérité, la ville est déjà adulte, elle en a vécu des merdes. Les gens qui l’ont construite l’ont assise sur des choses qui durent : café, pistes cyclables, promenades nocturnes, bagels et croissants, droits des locataires, casse-croûtes, le ravissement d’un bouton de tulipe en avril. Ce qui compte vraiment est déjà important, ici, cousu dans nos parkas. Ne me demandez pas d’énumérer ces principes. La liste paraîtrait mince ou chétive, comme une voile décrochée d’un bateau. Il suffit de s’asseoir dehors par un chaud mardi de printemps en buvant un allongé, les joues rosissantes, en se demandant « C’est qui, ces gens-là ? Ils n’ont pas de job ? Ils ne sont pas attendus quelque part ? » Ils sont comme vous, magnifiques imbéciles. On se débrouille.

Il n’en reste pas moins que ça change. Les vieux établissements ferment leurs portes, les nouveaux ouvrent les leurs. Les vitrines restent vides, souvenirs asséchés. Le Cagibi a déménagé, ses vieilles étagères arrachées, passant du Mile End à la Petite Italie où les propriétaires-prédateurs sont – pour l’instant – plus circonspects. Les matins et les minuits sont différents : finis les Drones nights ou les partys au Red Bird, finies les parties de billard au Olimpico ; finis les déjeuners interminables au One-Man Show ou les concerts précaires dans le sous-sol du premier Phonopolis. Il y a maintenant trois magasins de vinyles sur Bernard, et un bar ping-pong où on joue très peu au ping-pong. Des banh-mi hipsters, des tacos hipsters, des falafels hipsters. Mais je peux tolérer un quartier qui se transforme, qui évolue, tant que le meilleur de la vieille garde ne bouge pas : le bien-aimé euro-déli Batory et ses pierogies duveteux, le(s) comptoir(s) de bagels, les deps qui vendent des mochi balls et à l’occasion des citrouilles, les bouchées au rhum hassidiques, les fleurs de Tammy, le noble Monastiraki, une bonne dose de boutiques de pacotille offrant des bijoux de fantaisie aux flâneuses. Le secret de Montréal réside dans la manière dont le chic, le miteux, le défraîchi et le branché cohabitent, partagent la même plomberie, se régalent des mêmes pâtisseries. Même les quartiers les plus cools paraissent délabrés et décolorés, les éléments les plus tendance dominés par ce qui est sincère ou quétaine, ou simplement obstiné.

C’est assez pour devenir dingue, par moments, cette impression de médiocrité, de taverne louche, de bas de gamme, le sentiment qu’une vie plus glamour se vit ailleurs… Jusqu’à ce qu’on tombe en amour avec un boui-boui à poutine ou une friperie décrépite, un vieux barbier, une femme en vêtements griffés qui fume sur un banc de parc en plein mois de décembre. Je suis heureux que cette ville soit faite de goudron, de brique et de calcaire. Je me méfie du verre ou du ciment neuf. Nos horribles rues défoncées par la neige se font rafistoler chaque printemps, et il y a du mérite même là-dedans, une leçon à tirer de ces cahoteux rappels quotidiens que tout ce qui dure nécessite tôt ou tard des réparations. 

 

Et vite comme ça (claquement de doigts), le printemps est venu. Un changement digne d’un truc de magie : ce lieu gris meurtri soudainement revêtu d’or, tout le monde en beauté, dehors sur les trottoirs, sous les arbres surpris encore dénudés, le soleil en cascade, l’air qui sent la terre sèche, l’eau de fonte, le soulagement total. Des amitiés entières, des groupes d’amitiés déployés sur les coins de rue ; des poubelles qui débordent de verres à café, des familles à vélo à la queue leu leu, la brise dans le dos, du CAFÉ GLACÉ, déjà du café glacé ! Les températures qui s’éparpillent du point de congélation aux premiers nombres à deux chiffres et on se comporte comme si on était en août, triomphants, nos verres fumés reflétant la chair blême de la ville. Tout ce hasard emmagasiné, véritable carburant à collisions, miracles, retrouvailles avec de vieux amis. Les envies de crème glacée – le gars de Kem Coba qui balaie la saleté du seuil de sa boutique. Bientôt, bientôt ! Le genre de bientôt qui semble déjà naissant, une chanson sur nos lèvres. Maintenant que le printemps est là, ma patience est renouvelée. Je suis capable d’attendre un peu s’il le faut, le temps de faire le ménage du jardin, de laver les planchers, de faire une mise au point du vélo.

Un des attributs principaux et plus heureux de Montréal est sa capacité à générer l’incrédulité. On marche dans la ville, zigzagant à travers nos obligations, et tout à coup, on se retrouve face à quelque chose de sérieusement tiré par les cheveux, de curieusement beau, loufoque ou pas pratique, d’incongru, ou juste crissement bizarre. Quelque chose qui ne devrait pas arriver mais qui arrive, juste là : une fanfare de nonni qui joue la sérénade à tue-tête ; une soirée dansante en plein hiver, les manteaux empilés à côté de la porte ; les funambules sur leurs cordes lâches ; les bonnes sœurs sur des balançoires ; les Juifs hassidiques en manteau noir, chapeau de fourrure et pantoufles au moelleux sophistiqué ; leurs enfants le jour de Pourim, habillés comme des rastafaris ; un Spider-Man excessivement souple qui danse sur du Daft Punk ; des guerriers brandissant des épées, vêtus d’armures en duct-tape ; les monocycles, tous les monocycles ; de la grappa et du limoncello dans des shooters en plastique inexplicablement offerts à la boucherie ou à l’épicerie ; des matantes qui jouent aux échecs ; des mononcles qui jouent au backgammon ; des femmes en Bixi chaussées de talons périlleux ; un feu de joie bon enfant près de la voie ferrée ; tous les mautadits marionnettistes ; le barman à moitié édenté à l’Idée fixe (RIP) qui montait toujours le son de « Perfect Day », et le soir où, pour une raison X, il a fait un barbecue, servant du blé d’Inde grillé gratis ; les policiers, solennels dans leurs pantalons d’armée rose fluo ; les pirouettes des patineurs sur les patinoires extérieures ; les indomptables cyclistes hivernaux ; la sonorité du camion de l’aiguiseur de couteaux ; les chauffeurs de déneigeuse déments et, de manière générale, les opérations déneigement ahurissantes de la ville ; les voitures de collection devant l’Orange Julep ; l’Orange Julep elle-même ; les Ruelles vertes cachées partout, jardins secrets, vire-vents et pierres de traverse ; les magiciens du pantalon chez Jeans Jeans Jeans ; l’élégante et entêtée boutique de boutons de la rue Gilford ; Coco (RIP) du Snack N’ Blues (double RIP) et nos snacks préférés respectifs ; un gars qui pratique le cor français dans un parc en décembre ; une fille qui jongle avec des bâtons dans un parc en février ; le concept de « la ville souterraine » ; le charriot improvisé de Saint-Viateur bagels, l’échangeur Turcot en forme de spaghetti ; la persistance des coupeurs de clôture aux abords de la voie ferrée ; le parc de sculptures illicite de la rue Van Horne ; le logo de la Maison de l’aspirateur ; les danseurs de breakdance de l’AMC Forum et le clinquant Cinéma l’Amour et l’école de cirque de réputation internationale. Il y a un bar impopulaire du Mile End où la toilette des femmes inclut une plaque honorant le premier « urinoir féminin » de la municipalité. (L’urinoir lui-même est disparu depuis belle lurette.) Certains jours, on peut parcourir Montréal avec l’incrédulité en tête, en faire un but plausible. On peut presque s’attendre à être stupéfait, comme lorsqu’on achète des billets pour un spectacle de jazz et qu’on est assis dans la première rangée.

Si on m’avait demandé quelles qualités je recherchais le plus de la part d’une ville, je ne suis pas certain que j’aurais nommé l’effronterie. Mais on ne sait pas toujours ce qu’on va aimer. On aperçoit une personne à l’autre bout d’une pièce, en plein milieu d’un geste, et quelque chose dans ce balayement de chevelure, dans ce tour de paume nous scie en deux. Une ville comme celle-ci s’empare de nous un pas après l’autre, une soirée après l’autre, une cloche d’église après l’autre, un chat errant après un moineau après un bourdon après un papillon, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus s’imaginer vivre ailleurs.

Peut-être que je devrai un jour déménager. La vie peut prendre des tours étranges, qui sait. Mais la force gravitationnelle qui agit ici s’est imprimée sur moi, elle a courbé mes os, renseigné ma posture. Même les yeux bandés je peux vous montrer la montagne – . Même dans le blizzard le plus épais.

Le vrai nord, c’est là où pointe Saint-Laurent.

J’ai entendu quelque part que tous ceux qui se sont installés à Montréal ont une ombre de la même couleur. « De quelle couleur ? », j’ai demandé. La couleur de notre première nuit en ville.

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Ce texte est une version mise à jour et abrégée du texte d’un zine intitulé IT LASTS FOREVER (ÇA NE FINIT JAMAIS), écrit, imprimé, photocopié et distribué à Montréal en avril 2018. Des exemplaires de la version anglaise, brochée et en noir et blanc, peuvent encore être trouvés dans les étagères du fond des librairies Drawn & Quarterly ou Le port de tête.