Sagesse de l’absurde (extraits illustrés)

Extrait de La ballade de Baby | Par Heather O'Neill

Publiée à la suite de La ballade de Baby, Sagesse de l’absurde est une série de leçons iconoclastes apprises par Heather O’Neill auprès d’un père criminel à la petite semaine. Pascal Girard nous a fait le grand bonheur d’illustrer le prélude et les deux premières leçons.

© Pascal Girard

Prélude

Quand j’avais cinq ans, mes parents ont divorcé. Ma mère a fait mes bagages et m’a assise sur la banquette arrière de notre voiture bourgogne. Elle a jeté les affaires de mon père en dehors du coffre et nous avons roulé jusqu’en Virginie. Après deux ans et demi de déplacements, elle m’a dit qu’elle avait changé d’idée et qu’elle ne voulait plus être ma mère. Elle m’a mise dans un avion et je suis revenue à Montréal.

Dans son enfance, mon père était un criminel à la petite semaine. Son travail consistait à se faufiler par les fenêtres pour le compte de vieux bandits endurcis, et il a passé une année en prison à l’âge de onze ans. Adulte, il est devenu concierge, mais il était convaincu de posséder la sagesse de la rue. Il se tenait au courant des nouvelles grâce à une petite radio transistor qu’il attachait à sa ceinture. Il l’écoutait si souvent qu’il s’estimait aussi intelligent que les gens les plus brillants.

Mon père était déterminé à s’occuper de moi comme il faut. Il préparait des crêpes et des biscuits, et raccommodait mes vêtements. Il avait en fait un don singulier pour la couture. Il était un peu moins doué pour ce qu’il considérait être une part intégrante du boulot de parent : dispenser des conseils de vie. C’était néanmoins l’une de ses activités préférées.

Il aimait passer du temps avec moi parce que j’étais obligée de l’admirer. Je n’avais que sept ans. Il me traitait comme si j’étais sa jeune associée. Il avait plusieurs règles dont il ne démordait pas.

© Pascal Girard

 

Leçon numéro 1 :

Ne jamais tenir de journal

Quand j’avais huit ans, le frère de ma mère m’avait offert un journal. J’aimais bien les livres de toutes sortes ; celui-là était rempli de pages blanches attendant que j’y inscrive les mots. J’adorais le sentiment que j’éprouvais à détailler mes aventures quotidiennes dans ce journal noir. Les événements de ma vie me semblaient y gagner en importance, comme s’ils étaient dignes de figurer dans un roman.

Mon père insistait pour que j’arrête. Il me disait que c’était une très mauvaise habitude, parce que ce qu’on écrivait dans un journal finissait par être utilisé contre nous en cour. Il considérait le fait de comparaître devant un tribunal comme un rite de passage auquel tout un chacun devait se plier à un moment ou à un autre.

Je me demande s’il se sentait exposé. Je me demande si ça lui donnait l’impression d’être sous surveillance. Comme s’il me serait possible de revenir à ces journaux, une fois adulte, pour juger de ses actes et de son comportement. Mais il avait beau jeter les journaux les uns après les autres, je continuais à écrire dans ces cahiers. J’y écris encore aujourd’hui.

© Pascal Girard

Leçon numéro 2 :

Apprendre à jouer du tuba

Quand j’étais au secondaire, mon père insistait pour que j’apprenne à jouer du tuba. Il disait que le monde manquait de joueurs de tuba et que, par conséquent, ceux-ci seraient toujours très demandés. Le travail ne pouvait jamais venir à manquer quand on jouait du tuba.

Ça m’inquiétait beaucoup d’être capable de gagner ma vie. Si on me permettait de jouer du tuba dans mon cours de musique, mes problèmes seraient réglés dès l’âge de onze ans.

Les filles dans ma classe me dirent que j’étais trop maigre pour jouer du tuba, et que l’instrument était toujours offert à l’élève plus costaud. J’étais pourtant sûre d’être capable de le tenir. Je songeais que ce serait comme d’avoir tout le temps un bébé éléphant sur les genoux. Et ça me semblait une bonne chose. Je lorgnais le tuba avec concupiscence, comme si c’était un millionnaire bien gras en costume taillé sur mesure qui pourrait prendre soin de moi pour le reste de ma vie.

Mais il n’y avait qu’un seul tuba, et il a été donné à un très gros garçon. Pour ma part, j’ai plutôt reçu une trompette. J’ai sangloté en jouant de la trompette pendant les trois premiers mois. La prof disait que ma façon de jouer dégageait une tristesse particulière. J’ai eu un A dans le cours de musique, même si je pense que je ne le méritais pas.