Pour mémoire

Extrait | Par Dominique Fortier et Rafaële Germain

À l’aube des grands travaux haussmanniens, alors qu’on s’apprêtait à raser des quartiers entiers de la ville de Paris jugés insalubres, on confia à un architecte, Gabriel Davioud, la tâche de dresser un relevé des bâtiments destinés à être détruits. Il passa des mois à arpenter les rues, crayon et calepin à la main, pour étudier soigneusement ces constructions auxquelles personne ne s’intéressait plus trop, mais qu’il s’attachait à reproduire avec une minutieuse fidélité, recopiant jusqu’aux enseignes des boutiques, afin que de ce passé bientôt disparu il reste au moins une trace. Ses croquis ont été réunis dans le troublant Paris pour mémoire, où ils sont repris tels quels, sans notes ni explications : une ville fantôme où on se promène avec le même émerveillement que dans le vrai Paris qui s’élève sur les ruines de l’ancien ; une ville de papier.

De la même façon, nous avons voulu sauver, dans ce qui nous entoure, une chose par jour, image, parole ou oiseau, et l’épingler sur le papier avant qu’elle ne s’évanouisse. C’est ainsi que nous avons cueilli au fil de deux saisons, tantôt dans la pénombre et tantôt dans la grisaille, une petite lumière qui scintille : phare, étoile ou mouche à feu, l’oeil d’un grand héron, la nacre d’un coquillage, les paillettes sur la jupe d’une fillette de quatre-ans-bientôt-cinq pour qui le monde entier est encore brillant comme un sou neuf. Cet ouvrage est un répertoire de miracles fragiles et minuscules que nous avons choisi de garder comme on conserve les fleurs entre les pages d’un livre pour pouvoir continuer à les admirer en hiver – une manière d’antidote au cynisme, à l’absurde, au découragement qui nous assaillent du dedans comme du dehors. Un tout petit acte de résistance.

Il y a près de la maison un petit boisé que la route traverse. Il s’étend d’un côté jusqu’à la rivière, et de l’autre jusqu’à l’arrière d’une propriété qu’on ne devine qu’en hiver, quand les feuillages touffus et indomptés ont disparu. Une large dépression le creuse là où un ruisseau devait passer autrefois. La rivière vient la remplir au printemps, même de l’autre côté de la route surélevée, où la nappe phréatique remonte au rythme de la crue. On n’y a donc rien construit, on n’y construira jamais rien, et les arbres et les mûriers sauvages y poussent en toute quiétude.

Les gens qui ont là leur maison se sont fait une petite cour, en créant un remblai qu’ils ont entouré d’une clôture de troncs que personne n’a pris la peine d’équarrir et qu’on a fixés à des poteaux plantés à intervalles irréguliers. Au fond, là où le terrain remonte naturellement à la hauteur de la cour, on aperçoit en hiver et aux derniers jours de l’automne un cabanon ouvert, construit à la main, comme la clôture. On devine une chaise, des objets disparates et utiles accrochés aux murs, un panache de chevreuil. Entre la route et le cabanon : le terrain accidenté, les troncs nus des frênes et des trembles, de larges plaques de neige étalées çà et là sur le tapis de feuilles mortes.

Je passe là plusieurs fois par semaine lorsque je vais courir et toujours, tant que les feuilles n’ont pas caché cette petite vue de leur écran vert, je m’arrête. C’est un tableau qui me procure une joie profonde et sereine, quelque chose qui s’apparenterait au bien-être, pour ne pas dire à la félicité.

Je t’envie ton boisé, ta rivière, ton ruisseau fossile, tes arbres et tes mûriers. Depuis toujours, il me semble, je rêve de vivre à la campagne : avoir à moi un bout de champ ou de forêt que j’arpenterais tous les jours jusqu’à en connaître par toutes les saisons chaque terrier, chaque nid dans chaque arbre.

Il y aurait posé au milieu de tout ça une vieille maison en pierres au toit pentu, dans le genre du manoir où Saint-Denys Garneau passait ses hivers fin seul à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Je m’y promènerais tranquille avec son fantôme, nous ne rentrerions qu’une fois frigorifiés pour nous chauffer auprès du feu en buvant du thé noir dans des tasses en étain; le fantôme repartirait écrire, je resterais à la fenêtre à regarder la neige tomber. Le soir, à la lueur des bougies, nous écouterions le vent souffler à travers les sapins, venu de très loin, peut-être d’aussi loin que Laval-Ouest.

Chaque fois que je viens à Lachute, je pige quelques livres dans la bibliothèque du bureau de mon père, que ma mère ne peut se résigner à rénover (tout est encore là : les photos qu’il avait collées sur son babillard, les petits bibelots dont il aimait s’entourer, ses douze dictionnaires et les cartes géographiques anciennes que je lui offrais souvent pour son anniversaire).

Je tombe ce matin sur un petit recueil paru au Mercure de France, Le goût de la marche. Je l’ouvre au hasard et m’arrête sur ces lignes de Nicolas Bouvier : « le goût des mots m’est venu lorsqu’il a fallu les choisir, drus, lourds dans la main, polis comme des galets pour enluminer mes modestes icônes avec l’or, le rouge, le bleu qui convenaient ici pour tenter de faire du spectacle de la route un de ces Thesaurus Pauperum à majuscules ornées d’églantines et de licornes. »

Bon. Je ne sais pas trop pour Nicolas Bouvier, mais il me semble qu’il est temps de remettre les majuscules ornées d’églantines et de licornes à l’ordre du jour. Il est temps de souligner de nouveau qu’un livre est d’abord et avant tout magique.