Pas même le bruit d’un fleuve

Extrait | Par Hélène Dorion

Hélène Dorion

La réputation d’Hélène Dorion n’est plus à faire. En plus de trente-cinq ans, l’auteure a construit une œuvre qui sonde l’intime de l’être et invite à méditer sur la splendeur du monde. Avec Pas même le bruit d’un fleuve, elle nous donne un roman qui emporte dans son sillage son lot de révélations, de miracles et de mystères et dont les voiles sont gonflées par la poésie.

La nuit a eu le temps de tomber

Juliette est venue me rejoindre. Je l’ai appelée deux jours après mon arrivée ici, et aussitôt qu’elle a entendu ma voix, elle m’a dit qu’elle prenait le bus le lendemain matin.

Elle est arrivée en fin d’après-midi. Je m’étais promenée toute la journée dans le village, ma mère avait marché elle aussi sur le sable froid, elle avait ramassé des coquillages restés intacts et des pierres lissées par la mer, comme moi elle était allée sur le quai, s’était assise tout au bout, les jambes ballantes, et le vent avait créé des nuages dans nos yeux.

J’ai apporté deux des cartons remplis de photos, de carnets et de coupures de journaux. Maintenant je sais, sur la photographie, ce n’est pas un oncle ou un cousin, c’est lui, Antoine, plus tout à fait un jeune homme à côté de ma mère qui a sans doute à peine vingt ans et semble si heureuse. Ce pourrait être la seule photo qu’elle avait de lui, l’unique preuve de leur amour.

Parfois elle allait peut-être ouvrir le tiroir de sa table de chevet et poser son regard dans celui d’Antoine pour retrouver cette force qui devait lui manquer, le soir, lorsqu’elle se glissait sous les couvertures et rejoignait son mari en lui tournant le dos – cette force lui manquait-elle le matin lorsqu’elle préparait le petit déjeuner pour mon père et moi, et les nuits de Noël, en sortant de la messe, le coeur vacillant, croyait-elle à la résurrection des âmes et à la rémission des péchés, pensait-elle qu’à la fin il ne reste de nous que cette poussière de cendre faite de chair chiffonnée, d’organes alanguis et de quelques ossements grugés par la terre ? Concevait-elle qu’on puisse être emporté au fond d’une mer qui exerce une telle cruauté que toute idée de foi en quelque chose d’invisible ou d’immatériel est aussitôt expulsée ?

Simone avait plusieurs visages. Le premier, triste et ténébreux, celui des bords de mer et des crépuscules, le deuxième, coléreux, celui des corvées ménagères et de l’existence matérielle, le troisième, radieux, celui de l’apéro et des soirées bien arrosées entre amis, celui aussi des voyages avec son amie Charlotte ou avec sa soeur Agathe, quand elle se laissait porter loin de sa réalité – Málaga, Grenade, Lisbonne, Faro –, elle en rapportait de la force, des fous rires et des éclaircies pour le coeur.

Enfant, quand on partait pour les vacances, je retrouvais ma peur de l’océan. Je redoutais l’instant où mon père allait me prendre par la main pour qu’on se baigne ensemble, les vagues semblaient si hautes et si fortes, mais je ne laissais rien paraître de mes appréhensions, je souriais en me demandant pourquoi ma mère ne venait jamais avec nous. Elle restait plutôt sur la grève, le regard éteint jusqu’à ce qu’elle ouvre un livre ou un cahier et se mette à écrire. J’avais oublié ce souvenir, mais je la revois maintenant qui pose sur ses genoux son sac de plage rempli de toutes ses inquiétudes et ses précautions, nous dit, à mon père et moi, d’aller marcher sans elle, et quand nous revenons, elle s’empresse de refermer le cahier.

Quand Juliette est arrivée, on est allées manger au restaurant que j’avais trouvé la veille, et qui donnait sur le fleuve.

Durant tout le trajet pour venir te rejoindre, me dit Juliette, j’ai pensé à ce que tu m’as raconté. Je comprends que tu sois si ébranlée. Défricher, creuser, tamiser, ratisser, c’est toujours une manière de s’exposer au recommencement.

Quand je peins un tableau, poursuit Juliette, je dispose d’abord les couleurs à grands coups de pinceaux. Puis je laisse sécher légèrement la surface avant d’y revenir et de la lisser avec une sorte d’instrument métallique que j’ai moi-même fabriqué. Je laisse de nouveau durcir un peu la peinture. Chaque étape de séchage et de lissage déplace le tableau, le dégage de ce qu’il était pour l’emmener vers ce qu’il peut encore devenir, ajoutant une nouvelle histoire à celles qu’il porte. Je retouche ainsi la surface jusqu’à ce que ces repentirs s’épuisent et se transforment en un recommencement qui appelle un nouveau tableau.

Au milieu de la soirée, on est rentrées à l’hôtel et j’ai ouvert avec Juliette les boîtes qui allaient emmener ailleurs le lien que j’avais eu jusque-là avec ma mère.