Mademoiselle Samedi soir

Extrait | Par Heather O’Neill

Kerascoët

Les jumeaux Nouschka et Nicolas Tremblay, frère et soeur désespérément immoraux au charme irrésistible, n’ont jamais pu se résoudre à céder à l’ordinaire. À la veille de leur vingtième anniversaire, leurs pulsions autodestructrices finissent par les rattraper quand Nouschka accepte le rôle de reine de beauté au défilé de la Saint-Jean-Baptiste. Avec Mademoiselle Samedi soir, Heather O’Neill, fée marraine des marginaux, enchante le récit d’une famille famille éclatée qui se déchire pour mieux se recoller, et qui s’aime fort sous le ciel de Montréal.

J’ai fini par gagner un concours de beauté ce jour de 1994. J’avais dix-neuf ans. Ce n’était pas un concours très important. Il n’y avait même pas beaucoup de concurrentes.

J’ai toujours pensé que mon frère jumeau, Nicolas, était le plus beau de nous deux. Il se faisait souvent aborder par des agents de mannequins dans le métro. Grand et mince, il avait un long nez aristocratique et des yeux bleus. Il levait les yeux au ciel pour indiquer qu’il s’emmerdait, et il avait une bonne centaine d’expressions pour traduire le dédain. Ça le rendait très beau et éthéré. Il croisait les jambes, s’assoyait le dos rond et secouait la tête comme si le monde le dégoûtait, même quand on était à l’église. Il était toujours pressé, autre caractéristique des hommes beaux. Ils sont tout le temps en route vers quelque part. Ils ne vous laissent jamais le temps de les regarder.

Je suppose que je ressemblais à Nicolas. Sauf pour le nez – et tout le monde disait que j’avais le sourire plus facile. C’est peut-être parce que j’étais plus gaie que je n’avais pas le même je ne sais quoi*. À un certain moment, Nicolas avait décidé que c’était au-dessous de lui de rire des blagues de qui que ce soit à part les nôtres – ce qui est bizarre, parce qu’il fumait des mégots de cigarettes trouvés au bord de la rue, fouillait dans les poubelles pour y trouver des bouteilles consignées, et criait des obscénités aux écolières qui passaient devant lui. Rien de tout ça ne lui semblait au-dessous de lui.

On avait tous les deux des cheveux noirs ni bouclés ni raides, qui avaient toujours l’air un peu sales. Quand on était petits, nos cheveux ruinaient toutes les photos. Peu importe l’occasion, même si c’était notre anniversaire, on avait toujours l’air de gitans dans un camp d’internement d’Europe de l’Est. On aurait dit qu’on venait d’échapper à d’atroces persécutions dans notre pays. On ressemblait à des gens qui ont roulé pendant cinq mille kilomètres avec un frigo attaché sur le toit de leur auto. Mais en fait, on avait passé toute notre vie dans le même appartement du boulevard Saint-Laurent à Montréal.

Mon grand-père Loulou m’encourageait à m’inscrire à des cours du soir parce qu’il disait que j’allais y rencontrer des hommes d’une classe supérieure. Il disait que je pourrais faire la connaissance d’un avocat anglophone si je parlais mieux anglais. Pour ma part, je voulais y aller parce que je regrettais d’avoir décroché en même temps que Nicolas.

Je me rendais au Centre ukrainien, où avaient lieu les inscriptions pour les cours du soir. Le Centre était situé dans le même pâté de maisons que l’église, où on célébrait un mariage qui débordait jusque dans la rue. Je me rappelle qu’il y avait des hommes en smoking partout, assis sur le capot des voitures, au dépanneur en train d’acheter des cigarettes et des billets de loterie. Quelques-uns se faufilaient dans les cabines de peep-show au cinéma du coin. D’autres étaient assis sur un banc devant la buanderie. Il y avait un homme en complet avec une fleur derrière l’oreille, et un autre au fond du magasin en train de jouer à Donkey Kong. C’était drôle parce qu’on n’avait pas l’habitude de voir des gens chics dans le quartier. C’était le fond du baril, pour ainsi dire.

J’étais debout dans la rue, à guetter l’arrivée de Nicolas. Tout à coup, j’ai eu envie de l’étriper. Nicolas avait juré-craché qu’il viendrait me rejoindre et s’inscrirait avec moi aux cours du soir. Mais il ne s’était pas pointé.

Je suis entrée dans le Centre. Un chat blanc du nom d’Alphonse vivait là. Le chat était maigre comme un gars de dix-neuf ans en camisole. Il marchait avec prudence, comme si le plancher était brûlant. Tout le monde avait un chat. Le quartier était infesté de souris.

J’ai passé la tête par l’embrasure de la porte d’une petite pièce où, assise à un bureau, une dame estampillait des documents. Les cours du soir ne commençaient pas avant le mardi suivant et, une fois les papiers remplis, tout ce que je pouvais faire c’était rentrer chez moi.

J’allais partir quand j’ai entendu des trompettes, et des gens qui sortaient de la salle de bal au bout du couloir du Centre. Bien sûr, il fallait que j’aille voir ce que c’était. Nous n’avons jamais été capables de résister à une fête. En entendant des gens s’amuser, nous étions attirés comme des chats quand on ouvre une boîte de thon.

La salle de bal était tellement grande que tous les êtres que vous aimez auraient pu s’y entasser. Il y avait des étoiles rouges sur les carreaux par terre. On y tenait une répétition pour le défilé de la Saint-Jean-Baptiste qui aurait lieu quelques semaines plus tard.

Un groupe de trompettistes traînaient ensemble. L’un d’entre eux ne cessait de souffler dans son instrument, pour tenter de produire le son recherché. On aurait dit qu’il donnait des petits coups de pied au cul d’un éléphant. Un homme costumé en tigre était assis sur une chaise, la tête du tigre posée sur la chaise à côté de lui. L’homme et le tigre regardaient tous les deux droit devant, comme s’ils s’étaient disputés et qu’ils refusaient de s’adresser la parole.

Il y avait un danseur de flamenco avec un pantalon foncé qui lui montait jusqu’aux mamelons, une chemise et une veste blanches. Je n’avais jamais vu personne inhaler si profondément la fumée d’une cigarette. Je lui ai parlé un moment. Il a dit que s’il était en vie, c’était uniquement parce qu’il fumait dix-huit cigarettes par jour. Il avait une mallette pleine de tablettes de chocolat Bounty, une pinte de lait et un exemplaire de poche du Matou. Il devait être sans abri quand il n’était pas occupé à danser le flamenco, puisqu’il trimballait toutes ces cochonneries avec lui.

J’ai vu Adam qui jouait du piano. Il y avait une feuille pour s’inscrire au piano et il arrivait souvent que l’instrument serve à donner des leçons aux jeunes. Adam pouvait jouer pendant deux heures d’affilée. Il portait le même complet que tous les jours et un foulard rouge. Il était plutôt mignon. Il avait les cheveux blonds, les yeux bleus et une petite bouche qui avait toujours l’air d’être plissée en vue d’un baiser. Il composait ses propres airs, parmi les pires mélodies que j’aie jamais entendues. Il se trouve que j’aimais assez celle qu’il jouait à ce moment-là. Elle était toute en notes aiguës, comme si quelqu’un remuait du thé dans une tasse avec une petite cuiller d’argent. Je suis allée m’appuyer contre le piano. Il a souri comme un fou en me voyant, parce qu’il était éperdument amoureux de moi.

— Comment ça s’appelle, cet air ? je lui ai demandé.

Le minou est un minou et pourquoi pas*.

Il était anglophone, et aimait bien dire des trucs absurdes en français. Il m’a fait un clin d’oeil. On était déjà sortis ensemble quelques fois, mais je n’avais jamais voulu m’engager plus que ça avec lui. Peut-être parce que c’était mon frère qui nous avait présentés.

J’ai pris une fleur de papier qui traînait par terre, je l’ai glissée derrière mon oreille et me suis mise à faire une danse de séduction autour du piano. Adam allait se lever et m’enlacer quand quelqu’un d’autre a saisi mon bras. Je me suis retournée pour découvrir que c’était le curé. Je pensais qu’il allait me tomber dessus parce que je me comportais en salope* près d’un serviteur du Seigneur.

Mais il m’a plutôt demandé si je voulais m’inscrire au concours de beauté. Je n’étais même pas habillée chic : je portais un chandail noir avec des étoiles dessus, un short rouge et des bottes de cowboy que j’avais chipées à Nicolas. J’avais une barrette avec une marguerite en plastique dans les cheveux.

J’ai dit au curé que je n’avais pas la moindre intention de participer à leur concours de beauté, que c’était une insulte faite aux femmes. J’étais féministe, et j’étais là pour m’inscrire à des cours du soir. J’allais m’éloigner mais un vieux monsieur en costume a étendu les bras pour m’empêcher de partir. C’était un de ces hommes qui sont absurdement petits. Enfants, durant la Dépression, ils avaient été obligés de manger de la soupe aux cailloux. Ils n’aimaient pas parler non plus ; ils gesticulaient tout le temps pour vous indiquer quoi faire. À ce moment-là, il m’a entouré les épaules de ses bras et s’est mis à me pousser en direction de la scène.

Mais, t’es complètement malade* ! j’ai crié.

Le curé ne semblait pas le moins du monde offusqué. L’absurdité de la situation m’a frappée et j’ai éclaté de rire sans pouvoir m’arrêter. J’ai crié à Adam de venir me sauver, mais il m’a répondu que c’était bien fait pour moi. J’avais ce que je méritais, à tant vouloir être une star.

Je me suis retrouvée sur scène. L’écho que font les pieds sur les planches, comme si on était des géants, m’est revenu. Six autres filles se tenaient là. L’une d’entre elles semblait avoir un rhume de cerveau et elle n’arrêtait pas d’éternuer violemment.

Le prêtre et trois autres hommes se sont assis sur une rangée de chaises devant la scène et nous ont examinées. Le curé aimait bien s’impliquer dans tout ce qui se passait. Si des gens commençaient à jouer au basketball dans le parc, il en était. Il préférait remettre à plus tard le salut de l’âme de ses ouailles, j’imagine. Une vadrouille était appuyée sur la chaise d’un des hommes, alors c’était probablement le concierge. Ils nous ont demandé de prendre différentes poses. Il fallait fermer les yeux et faire semblant qu’on était des fleurs. On remuait les bras dans les airs comme si c’étaient des pétales. Un des hommes, qui portait un chandail jaune cinq tailles trop grand, nous a demandé si on pouvait lui souffler un baiser. Une fille qui jugeait qu’elle était au-dessus de cela a quitté la scène. Le concierge nous a dit de relever nos cheveux sur nos têtes.

Le curé nous a demandé si on avait des talents particuliers. Une fille a répondu qu’elle était capable de réciter l’alphabet à l’envers. J’ai trouvé ça adorable. Le concierge a haussé les épaules et dit que ce n’était pas très sexy. Une autre fille a fait une bouche de poisson. Elle s’est excusée d’avoir un bouton sur le front, et puis elle s’est mise à ricaner.

Il y avait une fille aux cheveux blonds qui était tellement pâle qu’on avait l’impression qu’elle avait été récurée. Je la trouvais plus jolie que moi. Elle était capable de faire le grand écart. Les hommes ont eu l’air impressionnés.

Je n’avais pas de talent particulier. Mais quand mon tour est venu, bêtement, j’ai récité les paroles d’une des chansons de mon père comme si c’était un poème.

J’ai suivi un chat noir dans la rue

Il m’a conduit à ta porte

Tu portais le chapeau de ton grand-père

Je me suis dit que tu étais la fille la plus moche

Que j’aie jamais vue.

Ils se sont tous mis à crier ensemble :

— Marie-Jo ! Marie-Jo ! Marie-Jo !

— T’es pas la fille à Étienne Tremblay ? La petite Nouschka Tremblay !

— La petite Nouschka ! a répété tout le monde.

Les hommes se sont consultés, nous ont regardées et ont annoncé que j’avais gagné. Ils m’ont prise en photo à la va-vite, un sceptre à la main, devant un grand écran de papier noir constellé d’étoiles. Ils ont dit que la photo serait affichée dans le couloir. Manifestement, j’avais gagné à cause de celle que j’avais déjà été. J’avais beau faire de mon mieux pour marcher dans le droit chemin, je finissais immanquablement par me retrouver au milieu d’une joyeuse perte de temps.

 

* Les passages en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original (NDLT).