Les écrivements

Extrait | Par Matthieu Simard

Pascal Colpron

Parti de la maison un soir de décembre 1976, Suzor n’est jamais revenu. Pendant quarante ans, Jeanne a tenu la promesse qu’elle s’était faite de ne pas le chercher. Mais lorsqu’elle apprend que l’homme qu’elle a tant aimé et avec qui elle partage tant de souvenirs est atteint d’alzheimer, elle décide que le temps est venu de le retrouver. Elle ne peut se résigner à être la seule à se rappeler. Avec Les écrivements, Matthieu Simard explore les caprices de la mémoire et de l’oubli avec juste ce qu’il faut de douceur, d’humour et de nostalgie.

Fourmi a ronflé toute la nuit dans la chambre d’amis pendant que dans mon lit j’essayais de trouver la chanson dont le rythme correspondait le mieux à ses grognements. I Fall to Pieces, de Patsy Cline. Voilà, de Françoise Hardy. Nuthin’ but a G Thang, de Dr. Dre. Au Hush Little Baby de Peter, Paul and Mary, je me suis endormie à mon tour.

— Tu ronflais, Mamie, me crie Fourmi depuis la cuisine.

— Insolente !

— Ben quoi ? C’est vrai.

Sur la table basse du salon, j’ai déplié une carte routière qui a provoqué l’hilarité de Fourmi. Je sais bien que la technologie me mènerait en Ontario plus facilement, mais j’ai envie de prendre mon temps et de planifier à ma façon. A priori, Melancthon n’est qu’à quelques centimètres de Montréal. J’irai la semaine prochaine, quand j’aurai réussi à me débarrasser de Fourmi.

Je me lève contre le gré de mes genoux et vais la rejoindre dans la cuisine. Elle a les yeux rivés sur mon carnet.

— C’est moi qui décide quand tu lis ça !

— Je sais, j’aurais pas dû. C’est un peu malaisant, quand même.

— Quoi ça ?

— Ben… Vous racontez quand vous faisiez l’amour.

— Je te l’avais dit que c’étaient des choses d’adultes.

— C’est pas que c’est des choses d’adultes, c’est juste que… euh… Vous êtes vieille, quand même.

— Les vieux aussi font l’amour, tu sauras. En plus, j’étais jeune dans ce temps-là.

— Oui, mais moi je vous ai juste connue vieille.

— Tu vois, c’est pour ça que je veux pas que tu viennes avec moi en Ontario. On est trop loin l’une de l’autre.

Ce n’est pas pour ça, bien sûr. Le chemin vers Suzor, il m’appartient. J’y ai posé les pieds seule, m’y suis aventurée sans l’aide de qui que ce soit. Je n’ai pas envie de m’encombrer d’un mal-être adolescent, si attachant soit-il. Fourmi feint de ne pas m’avoir entendue. Elle cherche quelque chose sur le réfrigérateur, dans les tiroirs.

— Vous avez pas de photo de lui ?

— Suzor ? Non, je les ai brûlées quand il est parti.

— Vous êtes intense, Mamie…

— J’ai voulu le tuer, tu sais. S’il était revenu, je l’aurais tué.

— Ben non.

— Non, je sais. Mais j’aime penser que je l’aurais fait.

Quand je retrouverai Suzor, j’aurai la chance de faire ce que je veux. Le tuer, peut-être, sans doute pas. Lui parler. L’écouter. Clouer ses pieds au sol pour qu’il ne détale plus jamais. Je ne lui arracherai pas les yeux, je crois, je ne suis plus cette sorcière-là. Je ne l’embrasserai pas non plus, de peur qu’il ne me reconnaisse pas. Je lui épargnerai la terreur d’être embrassé par une vieille inconnue.

— On part quand ?

— Tu viens pas avec moi.

— Vendredi prochain j’ai pas d’école.