Le deuxième mari

Extrait | Par Larry Tremblay

Samuel ne sait rien de la femme qu’il va épouser. Son père n’a ménagé aucun effort pour le rendre attirant en vue du grand jour. La famille se réjouit, Madame est riche et les problèmes financiers se régleront bientôt. Samuel doit simplement se donner du temps pour l’aimer. Avec toute la finesse et l’audace qui caractérisent son oeuvre, l’auteur de L’orangeraie nous livre une fable romanesque, miroir déformant qui ébranle nos préjugés.

Un mois avant la date fixée pour son mariage, Samuel ne sait rien de la femme avec qui il va s’unir pour la vie. Sa mère s’entête à ne rien dévoiler, sinon des formules creuses : « Tu ne peux pas souhaiter mieux, mon fils. »

Dans peu de temps, il quittera la maison où il a grandi. Il ne couchera plus dans le lit où le matelas, après tant d’années, a épousé la forme de son corps. Il ne regardera plus les toits de la ville à travers la fenêtre qu’il ouvre chaque matin pour aérer sa chambre. Il ne respirera plus, les soirs d’été, le parfum des tamariniers du quartier que le vent charrie. Il n’entendra plus la pluie rebondir sur le banc de pierre de la petite cour sous lequel, enfant, il s’abritait durant la mousson.

Il devrait déborder de joie. On lui a tant répété que le jour de son mariage serait le plus beau de sa vie. Au contraire, il est nerveux et de mauvaise humeur. Il maugrée, se plaint pour un rien, joue au difficile, ne répond pas aux questions de sa mère qui s’inquiète de son attitude. Il souhaite qu’on lui parle de sa future épouse. Il talonne sa soeur : est-ce qu’elle est belle ? Met-elle des fleurs dans ses cheveux ? Pour lui, il n’y a rien de plus adorable que cette habitude qu’ont certaines jeunes filles de parer leur coiffure de jasmin blanc. Il continue de la harceler : dans quel quartier de la ville vont-ils habiter ? Possède-t-elle une auto ? A-t-elle un travail ? Lequel ? Ses yeux, quelle couleur ? Ses cheveux ? N’importe quel petit détail la concernant le calmerait. Il ne reçoit de sa soeur que des sourires en coin et des petites tapes sur l’épaule qui signifient : « Patiente encore quelques jours et tu sauras tout, patiente ! »

Trois jours avant la cérémonie, Samuel s’enferme dans sa chambre. Il ne veut plus rien entendre à propos des préparatifs de son mariage. Sa mère est en colère. Jamais elle n’a été aussi agressive. Elle l’accuse de tout saboter. Dans sa rage, elle déchire ses chemises flambant neuves, brodées de fils d’or, et lui en jette des lambeaux au visage. Il a besoin qu’elle le prenne dans ses bras, pas qu’elle lui crie après. Il croit que son jeune coeur va flancher tant il bat fort dans sa poitrine. Tout son corps tremble, il frissonne et claque des dents malgré la fenêtre qu’il a pris soin de fermer. Des cernes noirs sont apparus sous ses beaux yeux. Désemparée, sa mère fait venir un médecin.

Une fois seul avec Samuel dans la chambre, le médecin enlève son manteau et découvre un ventre rebondi. Elle est enceinte de huit mois, sa respiration est courte et elle a l’air pressée de repartir. Elle dégage une odeur de friture, comme si elle sortait d’un restaurant mal aéré. Elle dépose sa trousse de cuir sur une chaise.

— Déshabille-toi. Retire aussi ton caleçon.

Elle prend son pouls, ausculte Samuel avec un stéthoscope. Elle écoute son coeur, ses poumons, inspecte sa gorge, ses oreilles, vérifie ses réflexes avec un petit marteau de métal, prend son sexe dans ses mains, l’évalue d’un air soucieux.

— Est-ce qu’il t’arrive de te toucher ?

— Me toucher ?

— Tu ne dois pas le faire. Tu fais des rêves, parfois ?

— Souvent.

— Et tu te réveilles comment ?

Samuel feint de ne pas comprendre sa question.

— Tu as des érections le matin ?

Silence.

— Ne gaspille pas tes forces dans des rêveries inutiles. Ta mère s’inquiète pour toi et pour ton avenir. Ce n’est pas bien d’inquiéter sa mère. Tu entends ce que je te dis ?

Samuel acquiesce, intimidé par son ton ferme. Elle pose ses deux mains sur les épaules du jeune homme en se penchant vers lui. Il soupire.

— Ne t’en fais pas, tout va bien aller.

— J’ai l’impression que je vais mourir.

— Ton pouls est normal, tu ne fais pas de fièvre.

— Je suis brûlant.

— Tu te comportes comme un enfant gâté, tu n’as rien.

Samuel ferme les yeux, des larmes traversent ses paupières, glissent sur ses joues. Elle observe son corps frissonnant, puis ouvre sa trousse, en extirpe une seringue et une petite fiole.

— N’aie pas peur, ce n’est qu’un léger calmant.

Tourne-toi sur le ventre.

— Qu’est-ce que j’ai ?

— Un peu de nervosité, c’est tout.

Samuel se tourne sur le ventre. Il a abandonné toute volonté. Il sent la main froide du médecin sur ses cuisses.

— Au fond, tu es un jeune homme obéissant.

L’aiguille lui fait mal. Très vite, ses muscles se détendent. Il entend, un peu confus, le médecin remettre la seringue dans la trousse. Il se passe un long moment où rien ne bouge dans la chambre. Samuel croit qu’il a dû s’endormir et que la femme enceinte est partie depuis longtemps. Quand il se retourne, il l’aperçoit debout près de la porte en train de remettre son manteau et de quitter la chambre, sa trousse de cuir à la main. Samuel l’entend discuter avec son père derrière la porte sans qu’il puisse distinguer leurs paroles. Après un moment, son père entre. Incommodé par la nudité de son fils, il ramasse le drap qui traîne sur le plancher et en recouvre son corps.

— Le médecin m’a dit que tu n’étais pas malade. Tu vas finir par attirer le malheur sur nous. Tu ne te rends pas compte du mal que tu nous fais.

— Le médecin se trompe.

— Tu n’as pas honte ? Imagine si les gens étaient au courant de tes simagrées.

— Ce ne sont pas des simagrées.

— Sois raisonnable, Samuel. Ce mariage, ta mère y pense depuis des mois. On ne peut plus reculer.

— Je ne veux plus me marier.

— Mais pourquoi ?

— Personne ne me dit rien.

— Tu vas te marier dans trois jours, que tu le veuilles ou non.

— Avec qui ?

— Tu le sauras bientôt.

— Je veux le savoir maintenant.

— C’est une femme riche, tu comprends ?

— Non, je ne comprends pas.

— Nous n’avions pas le choix.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Sans ce mariage, nous serons tous dans la rue.

— Tu dis n’importe quoi.

— Tu ne vois rien, mon fils. Tu es trop occupé à te regarder toi-même. Comment crois-tu qu’on va payer ce médecin ? Et tous tes caprices ? Tu n’as jamais manqué de rien.

— Mais Mère a un bon travail.

— Son salaire ne suffit pas.

— Pourquoi tu me mens ?

— Écoute-moi : nous avons des dettes. Si nous ne les remboursons pas, nous allons perdre la maison. Ta mère ne voulait pas que tu le saches. Tu sais comme elle te protège. Voudrais-tu que ta mère et ta soeur vivent dans la pauvreté ?

— Bien sûr que non.

— Alors tu sais ce que tu as à faire. Tiens, c’est pour toi.

— Qu’est-ce que c’est ?

Il n’avait pas remarqué que son père, pendant qu’il lui parlait, tenait dans ses mains une pochette de soie fermée par une cordelette.

— Un cadeau. Ça vient de mon père.

Il embrasse son fils sur le front, sort de la chambre sans un mot de plus.

Samuel extirpe de la pochette une montre en or jaune, attachée à une chaînette. Il ouvre le boîtier ; la vitre est éraflée, mais les aiguilles donnent l’heure juste. Il est surpris, jamais son père n’a mentionné l’existence de cette montre. Il a dû en prendre soin pour qu’après tant d’années elle fonctionne encore. Samuel pense qu’un jour il rejouera cette scène avec son fils. Il se lève, enfile des vêtements. Puis il va dans la cuisine où sa mère se lamente. Il se jette à ses pieds.

— Pardonne-moi, pardonne-moi !

— Mon fils, c’est moi qui te demande pardon. J’ai été méchante avec toi. Relève-toi. Laisse-moi te regarder. Tu es si beau. Ah, pourquoi faut-il que les enfants grandissent ? Pourquoi faut-il que les mères abandonnent leurs fils ? C’est si injuste, tu ne trouves pas ? Mais on n’y peut rien, c’est comme ça. Ni toi ni moi n’allons changer le monde dans lequel nous vivons. Je t’en prie, ne me déteste pas.

— Jamais je ne te détesterai.

— Oh si, tu verras !

— Non !

— Je ne t’en voudrai pas.

— Père m’a dit que…

— Oui, je sais, il vient de me le dire. Écoute-moi : le mariage est une chose sérieuse. J’ai parfois l’impression que je t’ai mal préparé à ce qui t’attend dans trois jours. Tu dois obéir à ta femme.

— Oui.

— Donne-toi du temps pour l’aimer.

— Oui.

— Tu vas être heureux, mon fils, ne crains rien.

— Oui, je serai heureux.