L’avenir

Extrait de L'avenir | Par Catherine Leroux

Gregory Crewdson

Dans une version imaginée du Detroit que l’on connaît, Gloria s’installe dans une maison à demi morte. Étrangère dans une ville qui a connu toutes les fins du monde, elle cherche à découvrir la vérité sur le crime qui a avalé sa famille. Un aperçu de L’avenir de Catherine Leroux.

Dix jours après l’arrivée de Gloria, le voisin est tué en pleine rue.

C’est le bruit qui la saisit en premier, un choc sec comme une vieille toux, une poutre qui cède sous le poids de l’usure. Un son à la fois bref et assourdissant. C’est dans ce contraste qu’elle comprend que c’est grave.

Quand Gloria sort, la voisine rejoint déjà la forme disloquée au milieu de la rue. Gloria se demande comment il se peut qu’elle soit arrivée si vite. Trente secondes plus tôt, elle l’entendait marmotter dans sa cour arrière en étendant d’énormes t-shirts sur sa corde à linge, une structure constituée de carrés concentriques, des dimensions dans des dimensions. Elle est sans doute de ces êtres capables de vitesses inimaginables lorsqu’un proche est en danger.

Ce n’est plus qu’un tas de vêtements, comme si l’impact avait dissous celui qui les portait. La femme se penche dessus, ses mains empoignent les étoffes. Depuis son arrivée en ville, Gloria a assisté à d’innombrables scènes entre elle et son père. Il s’est caché derrière la haie pour engloutir un gâteau d’anniversaire entier. Il est sorti de la maison avec un torchon en flammes. Il s’est assis, nu comme un ver, au volant de la vieille Pontiac garée dans l’allée. Chaque fois, sa fille est accourue, elle a attrapé le vieillard par le bras et l’a ramené à l’intérieur en le tançant. Il n’était pas censé sortir seul, lui rappelait-elle, c’était dangereux. Le sort lui a donné raison.

Au milieu de la rue, la voisine crie : « Papa ! Papa ! » Gloria sent qu’il faudrait que quelqu’un s’approche d’elle, pose une main sur son épaule, murmure des paroles apaisantes. Il n’y a personne en vue sur l’avenue Clyde. Elle baisse les yeux vers le petit escalier à moitié pourri, vers ses pieds striés de veines. Puis, un homme à la barbe poivre et sel arrive en courant. Il se penche vers le vieux, plonge ses mains dans le désordre qu’est devenu son corps. À ses gestes efficaces, Gloria suppose qu’il est médecin. Elle le voit baisser la tête, ne rien dire, puis entreprendre un massage cardiaque alors qu’il sait, que la voisine sait, que Gloria sait que c’est inutile. La voisine pleure sans émettre le moindre son, la bouche béante comme si elle essayait d’avaler l’horreur. Elle est dans cet instant où les choses paraissent encore réversibles, où la mort est encore si proche qu’on croit pouvoir l’annuler. L’ombre d’un oiseau passe sur la rue, et Gloria devine que c’est l’âme du vieil homme. Elle se retourne. Ses jambes la portent à l’intérieur. Son corps entier est dans une sorte d’éther. La mort a envahi le ciel.

Par les fenêtres ouvertes, elle entend le reste, les sanglots, les coups de fil, quelques proches qui arrivent, leurs conversations à mi-voix. Les bruits de cuisine, de paperasse, d’objets déplacés et replacés en fonction du nouvel ordre des choses. Mais elle n’entend pas d’ambulance, pas de voiture de police ; elle n’entend personne évoquer le chauffard qui a pris la fuite ni parler de justice. C’était donc vrai. Fort Détroit est devenu un lieu sans foi ni loi.

Le lendemain matin, des îles de brume flottent au-dessus du vaste terrain en friche qui s’étend comme une prairie derrière la maison. Des silhouettes de jeunes cerfs marchent sur l’horizon comme des funambules. Gloria sort sur le balcon arrière, une tasse de chicorée à la main. Elle se représente ce qui se dressait là, jadis. Elle n’est venue ici qu’une fois, quinze ans auparavant. L’année de son premier cheveu blanc. À l’époque, le balcon 15

donnait sur une rangée de demeures décrépites mais encore verticales. Abandonnées, brûlées, elles se sont effondrées depuis. Le sol s’occupe de mâcher les restes.

Un grincement retentit de l’autre côté de la palissade édentée. La voisine est dehors, elle aussi, échappée d’une maison trop silencieuse. Gloria s’approche.

— Je suis désolée, murmure-t-elle. Pour l’accident. Je… Toutes mes sympathies.

La voisine accueille ses mots d’un signe de tête. Son corps robuste demeure à demi détourné.

— Ç’a pas de bon sens, ajoute Gloria. Faudrait qu’y mettent des dos d’âne.

La voisine renifle, cette espèce de faux rire qu’ont les gens quand ils ne croient plus en quelque chose.

— Qui ça, ils ? rétorque-t-elle. La Ville ? Les cols bleus ? Le croque-mort même vient plus à demeure. On a fallu payer quelqu’un pour qu’il l’emporte en pick-up parce que le parloir funéraire a plus de fourgon. Motor City mon cul.

La voisine détourne les yeux et sa rage retombe, épuisée. Sur la pointe des pieds, Gloria regagne la maison jaune.

Par un jeu de lumière à travers le ventilateur, les ombres driblent sur la table, sur les doigts de Gloria. Elle n’a pas bougé depuis une heure. Elle fixe ses mains, que fouettent mollement les fragments de nuit qui pleuvent du plafond. Elle pourrait faire ça pendant des jours. C’est ce qu’elle voudrait. Rester ici, à la table où Judith ne s’assoit plus, et contempler cette lapidation indolore.

Elle finit néanmoins par avancer la main vers le téléphone. La ligne fonctionne, cette fois. Elle compose le numéro qu’elle sait par coeur, qui lui brûle le bout des doigts. Vous avez bien joint le service de police de Fort Détroit. Nous sommes dans l’impossibilité… Gloria raccroche. Ce message aussi, elle le connaît par coeur, jusqu’à la voix mal assurée qui le livre, comme si elle ne savait plus quelle excuse donner aux citoyens.

Gloria est d’un monde lent, où les événements se présentent un à la fois. Il lui faudrait plus d’une vie pour assimiler ce qui s’est passé dans cette maison. Là d’où elle vient, les choses changent si imperceptiblement qu’il est difficile de marquer le passage des jours et des années. Sans signe de transformation, le temps stagne. Ici, c’est le contraire, il court au galop. Gloria a le sentiment d’avoir pris dix ans depuis son arrivée. Il n’y a rien comme la mort d’un enfant pour vous projeter dans un autre âge.

Soudain, une ombre minuscule apparaît sous la porte du garde-manger. D’un élan fugace, la silhouette s’avance, renifle, détecte la présence humaine et se fige comme si cela la rendait invisible. Tête pointue, pelage gris comme un mouton de poussière, le rongeur flotte sur les motifs fanés du carrelage puis détale. Son trot n’émet pas le moindre bruit. Gloria ouvre la porte du garde-manger qu’elle n’a pas encore vraiment exploré. C’est un long placard bien organisé. Les petites tablettes pour les épices, les moyennes pour les conserves, les grandes pour la farine et le sucre, les sacs de pois. Un lieu pensé pour gérer l’abondance, conçu pour la générosité. Gloria s’immerge dans l’odeur de cassonade et de moutarde qui s’accroche à la peinture écaillée par pure nostalgie. Car, hormis les taches calcifiées et les ailes d’insectes collées dans les angles, les étagères sont désertes depuis des décennies. Cette cuisine est un ventre vide. Qu’est-ce qu’un mulot peut bien y trouver ? Sur la table, les ombres du ventilateur soudain frappé par un rayon de soleil se muent en reflets étourdissants. L’un d’eux s’échappe, grimpe au mur et s’attaque au papier peint comme la flamme d’un briquet. Avant même d’avoir pu saisir ce qui se passe, Gloria se retrouve en train d’éteindre l’étincelle qui embrase la tapisserie gondolée.

En sortant faire les courses, elle entend des bruits vifs éclater dans la maison verte d’à côté. Le fracas mou d’objets jetés pêle-mêle. Un grommellement sourd, une sorte de litanie exaspérée. La rage a refait surface. Lorsqu’elle s’engage dans l’avenue, elle voit la voisine sortir avec une boîte remplie de vêtements et d’accessoires de toilette. Sans un regard pour Gloria, elle la laisse tomber sur le trottoir. Certains ont besoin de faire disparaître les traces, tout de suite. D’autres veulent habiter les vestiges, quitte à porter une maison sur leur dos.

Il pleut des pétales dans les rues, de petites ailes imprécises qui tardent à se poser. Le luxe des fleurs de mai. Leur futur de fruits acides. Gloria s’attarde, elle veut que cette averse s’accroche à ses cheveux. Elle veut entrer au magasin et que quelqu’un lui parle de cette neige de printemps, elle veut, de tout son coeur, que quelqu’un lui dise quelque chose de beau.

En chemin, elle pense aux villes qu’elle a connues. Aucune ne ressemble à celle-ci. Aucune, réalise-t-elle, n’est aussi honnête. Constamment surveillées, restaurées, rajeunies, les autres villes entretiennent la fable de l’immuabilité : les constructions humaines sont éternelles. À Fort Détroit, ce mythe n’existe plus. L’impermanence des objets, leur fragilité face aux éléments crève les yeux. La chaussée disparaît par morceaux, les trottoirs se désagrègent. Les troncs dénudés qui soutiennent les fils électriques se couvrent d’une vie nouvelle qui grimpe et se greffe au bois poreux. Les maisons sont éventrées, écartelées par le feu et l’abandon. La nature revient les posséder ; elles se laissent dévorer.

Gloria marche pendant plus d’une demi-heure, rêvant de pots Mason remplis de riz, de farine et de haricots, classés par couleur. Dans tout l’ouest de la ville, un seul dépanneur vend encore, à l’occasion, des fruits et légumes ramollis. À son arrivée, elle aperçoit dans le stationnement une structure semblable à un squelette de ferraille. C’est un immense bonhomme allumette construit à l’aide de matériaux disparates. Son bras gauche est levé, comme s’il voulait saluer les passants. À ses pieds, deux jeunes enfants en uniforme scolaire bleu lui renvoient son salut sous le regard amusé de leur père. Sur le mur derrière eux, des affiches déchirées laissent entrevoir des moitiés de mots : RECHERCHÉ, AV VOUS VU ? Les visages des disparus manquent sur chacune d’elles, comme des dents tombées.

Gloria entre dans le magasin, espérant y dénicher du pain, mais n’y trouve que du mélange à pancakes. Pas d’oeufs. Du lait tiède. Des bananes noircies. Elle se rabat sur des fèves au lard en conserve, un bocal de betteraves marinées, des raisins secs. De toute façon, depuis des semaines, l’alimentation est une obligation pour Gloria. La nourriture roule dans sa bouche comme du gravier.

Elle rentre sans se presser, admirant les maisons qui tiennent encore debout. Elles sont humbles, même les plus cossues, et pour la plupart abandonnées. Mais toutes paraissent reconnaissantes d’être encore là. Elles respirent, elles ferment les yeux. Elles demandent grâce.

Le lendemain matin, elle s’installe devant ses fèves au lard ternes qu’elle picore en feuilletant Le Citoyen libre. Son repas lui rappelle sa grand-mère, le journal lui rappelle les ancêtres de la ville. On y dénonce la possible démolition de la tour du Lys. L’instable monument, relate-t-on, avait été commandé par Cadillac lui-même, bien que sa construction se soit achevée plus d’une décennie après la mort du fondateur de Fort Détroit. C’est la tour de Pise de l’Amérique française, soutient-on. Songerait-on à détruire la tour de Pise ?

Elle arrive à la page des horoscopes lorsque Francelin frappe à la porte. Gloria n’a pas besoin de regarder par l’oeil-de-boeuf pour savoir que c’est lui. Il est le seul à lui rendre visite. Elle se cache dans la dépense et attend que les pas du visiteur s’évanouissent. Puis elle ouvre la porte. Une petite pyramide de citrons s’élève sur le seuil.

C’est Francelin qui est venu lui ouvrir, le jour de son arrivée. En pénétrant dans la maison, Gloria s’est demandé pourquoi il avait pris la peine de fermer à clé. De toute évidence, ça n’avait arrêté personne. Les fenêtres étaient fracassées, comme à peu près tout ce qui se trouvait au rez-de-chaussée, soit peu de choses. Le désordre provenait surtout de ce qu’on avait apporté dans la maison après l’avoir défoncée. Des emballages de nourriture, des mégots de cigarettes, des bouteilles vides, une odeur abjecte.

— C’est Fort Détroit tout craché, ça. Tu laisses un logis vide trente secondes de temps pis tu peux être sûr que quelqu’un va venir chier dedans, a déclaré Francelin en désignant un tas d’excréments dans un coin du salon.

Devant l’air interdit de Gloria, il s’est empressé d’enlever la merde avec une pelle. Une soixantenaire en deuil – il la prenait en pitié.

Jeune et robuste, affecté d’un vitiligo qui rendait son visage insaisissable, Francelin s’était autoproclamé gardien des maisons abandonnées du quartier. C’est donc avec une certaine autorité qu’il a voulu offrir un tour du propriétaire à Gloria. Comme si elle n’avait rien à voir avec cet endroit. Elle a refusé net qu’il lui fasse visiter le premier étage et lui a assuré qu’elle préférait finir le ménage seule.

Ça ne l’a pas empêché de revenir le lendemain avec de nouvelles fenêtres qu’il a installées avec une facilité inouïe. Elle a voulu le payer ; il a protesté.

— Je les ai ôtées d’une morte.

— Une morte ?

— Une maison morte. Une place ambandonnée où est-ce que plus personne va. L’opposé d’une vivante.

— Ah.

— C’est un modèle standard, facile à trouver, a poursuivi Francelin en essuyant ses marques de doigts sur les vitres. Juste comme les portes, les éviers, les luminaires… Tous pareils, presque.

— Et les bains ?

— Les bains aussi, a répondu Francelin en baissant les yeux.

Il lui a laissé une brosse, du savon, un balai et des sacs à ordures. Il la prenait en pitié.

Gloria extrait le jus des citrons à l’aide d’une fourchette tordue. Elle le dilue, ajoute un peu de sucre, une pincée de sel, se verse un verre, sort sur le balcon arrière. Instantanément, la condensation y forme des perles, même si la chaleur ne se fait pas tellement sentir. C’est l’humidité, se dit Gloria, toute cette eau qui monte des eaux. Elle s’assoit et pense au lac Sainte-Claire, au lac Érié, au lac Huron. Aux rivières Détroit et Sainte-Claire, passages étroits comme des naissances. Elle songe aux forces qui s’en échappent, qui redéfinissent le climat et les frontières.

Une présence interrompt ses rêveries. Devant elle, la voisine se dandine sur un pied puis sur l’autre, une boîte rose à la main. Gloria l’accueille d’un signe de la main.

— Je sais pas pourquoi ce que les gens tiennent autant de m’apporter du dessert. Tiens. Des petits gâteaux.

Gloria accepte la boîte et sert un verre de limonade à son invitée. Celle-ci s’installe sur une marche en laissant son regard traîner sur le balcon ébréché, les éclats de verre dans les platebandes.

— Ils l’ont cassée bien comme il faut ! Remarque, c’est déjà un miracle qu’elle ait pas flambé. Les caracros ont été cléments.

— Les caracros ?

— Les drogués, les junkies. Il y en a toute une bunch par ici.

Gloria offre une pâtisserie à son invitée, qui secoue la tête.

— Je fais du diabète de sucre. Ces affaires-là, c’est ma mort. Ta limonade est bonne, par exemple. Pas trop sucrée.

Elle a la quarantaine avancée, les épaules larges, les yeux durs et une bouche faite pour sourire. Bonne, butée, honnête. Ses doigts tambourinent sur son verre.

— So, reprend-elle d’un ton brusque. Tu l’as eue pour combien ? Huit mille ? Neuf mille ? Fais-moi rire avec le bon deal que t’as eu.

— Je l’ai pas achetée. C’est la maison à ma fille.

La voisine dépose son verre. Les courants d’air ralentissent.

— Désolée, murmure-t-elle.

Elle l’est vraiment. Son corps change d’aspect, passant du dur au souple. Elle a reconnu quelque chose de familier là où elle ne l’avait pas anticipé. Elle appuie ses mains sur ses cuisses. Le soir se dépose par miettes bleues sur la ville.

— Tu vas voir, y reste plus grand-chose par ici. Beaucoup de malfrats, une couple de bons jacks. Théo, celui qui a essayé que de ranimer mon père, c’en est un. C’est un infirmier, y aide les gens avec leurs bobos. Tu connais Francelin déjà, y est serviable, même si y est un peu creux, par bouttes. Mais beaucoup de malfrats. Tu devrais te trouver une arme.

Gloria hausse les épaules. Elle n’a jamais tenu un fusil de sa vie.

— Mon nom, c’est Eunice. Si t’as de besoin de quelque chose, je suis juste tout près.