L’apparition du chevreuil

Extrait | Par Élise Turcotte

Samuli Heimonen

Au XXIe siècle, entre deux révoltes féministes, une écrivaine se retire dans un chalet après avoir été victime de harcèlement sur les réseaux sociaux. Remontant le cours de la colère, une histoire familiale revient la hanter. Au coeur d’une tempête qui à la fois obscurcit et enlumine le paysage, elle appréhende la forêt où rien n’est tranquille.

 

Ce temps est loué. Aujourd’hui, c’est un modeste chalet en forêt où me voici enfin seule. Je regarde la danse des arbres dans la réalité.

J’atteins cette célébration une fois par an, d’habitude l’été, jamais au même endroit, après avoir réfléchi aux problèmes d’argent et à l’incapacité d’être calme. J’ai besoin d’être étrangère ; j’ai besoin de détruire une idée, et j’ai besoin de silence.

Cette fois, à mon corps défendant, j’y suis à la fin de l’automne. On m’a poussée à partir. Je m’exerce maintenant à faire taire les voix qui squattent mon cerveau. La Toile, la politique, les phrases de l’un, les commentaires de l’autre, les réponses autoritaires, les attaques camouflées, les menaces, l’ordre, les conférences, les animaux blessés, les migrants noyés, les mouvements de terreur, les ovules qu’il me reste, le corps entier. Cordes, bois, cuivres : rejouez !

Je dialogue parfois avec une professionnelle, je laisse mon interlocutrice gratter les croûtes de langage qui s’accumulent dans ma matière cervicale, puis je retourne à la rumeur. Je compose d’intenses et jolis manifestes de quinze lignes que je dépose régulièrement sur mon masque social. Celui-ci prend peu à peu la place du paysage écrit que je reconstitue depuis des années. Maintenant il faut que cela cesse. Pour ma survie.

J’écris quelques phrases dans un cahier vert, enchaînée à une chaise droite, devant la grande fenêtre d’où s’élance on dirait le noir de la forêt. De petites lumières blanches clignotent au loin, dans la montagne : je ne suis pas complètement seule. Les humains font leur repas, lavent leur vaisselle. Mais s’il m’arrivait quelque chose, il ne me servirait à rien de crier. Dans mon rang, il n’y a personne, et là-bas, l’humanité m’apparaît comme un jeu de Lite-Brite. Le dessin reste abstrait.

Mon excitation grandit le soir venu. J’emploie le présent et je veux mettre en scène un personnage écrivaine. C’est une provocation. Encore cet automne, des romanciers se sont insurgés contre ce procédé. Chaque année, il y en a. Une marée charriant les mêmes doctrines. Ça me donne envie de faire tout ce qu’ils exècrent. Cette narratrice est écrivaine, pas sexologue (Dieu qu’ils aimeraient ça !), ni anthropologue, ni serveuse dans un bar d’une région éloignée. C’est parce que ce que j’ai à dire ne peut pas se faire autrement. Voilà tout. C’est un choix simple permettant une déposition avec des variations plus complexes. Je me sers un verre de vin rouge. Safia Nolin chante : Et la nuit j’abandonne le débat.

J’essaie de faire un feu comme on me l’a montré. J’ai dix jours pour réussir. Sur des boulettes de papier, je place les bûches en croix de sorte qu’elles forment une petite tente au centre de laquelle on voudrait se coucher. Ce premier soir, mon feu envahit le foyer. Je prends peur. Mais il s’éteint aussitôt. Cela m’étonne. Puis je comprends que le journal s’embrase vite, qu’il faut aussi plus de brindilles. Les nouvelles sont en cendres. Tant mieux. Mais je n’ai pas de feu.

Je scrute plus loin par la fenêtre en espérant voir un animal passer.

— Je n’ai jamais vu de chevreuils ici, m’a dit Aron, le propriétaire.

Au téléphone, j’avais perçu une voix chantante, amicale. Surtout qu’il m’offrait de venir me chercher à l’épicerie près de l’arrêt d’autobus. Rendus à destination, après un trajet trop silencieux, son épaisse veste à carreaux rouge et noir m’a défiée.

— Nous sommes dans une forêt du Québec ! ai-je répliqué.

— Oui, mais je n’ai jamais vu de chevreuils.

Il m’a aidée à sortir mes bagages et les sacs remplis de provisions. Il m’a laissé les clés et m’a dit qu’il repasserait peut-être au cours de la semaine.

J’ai déplacé quelques meubles, enlevé tous les coussins qui vampirisaient le divan (qu’est-ce qu’ils ont tous avec ça ?), aspergé un peu de mon parfum sur les draps. Puis j’ai étalé mes cahiers de notes et mes livres autour de mon ordinateur, une constellation bienveillante. Maintenant j’espère juste qu’il n’y a pas de souris.

Je me suis fait un repas de reine. Le vin est cher pour ce premier soir. Je suis passée du blanc au rouge pour rendre la vie plus rare. J’ai pris les grands moyens pour parvenir au plus vite à l’isolation. Si je me concentre bien, je ne créerai bientôt presque plus d’ondes électriques. Je n’attirerai plus la foudre. Oui, je suis coupable de fortes angoisses, de double personnalité, je suis pauvre et possiblement bourgeoise, je prends l’avion, je circule, je visite, je répare mes dents, mes souvenirs errent et reviennent, la famille ne dit rien, je suis broyée par ce qui flotte sans paroles.

 

***

 

Au moment de monter l’escalier étroit qui mène à l’alcôve, mon corps se sépare du quotidien. Ce n’est qu’une toute petite scène incorporée à un grand ensemble de nuit. Si je me demande souvent comment ce corps existe, il apparaît cette fois tout entier dans cette danse de grimper les marches dans une pénombre inventée. La plupart des gens éprouvent cette sensation à deux. Pas moi. Je sens que j’ai un corps quand je suis seule et qu’il bouge avec moi. Ou sans moi, je ne sais plus.

Il y a toujours un battement de coeur la première nuit. Je redescends deux ou trois fois : les portes, la veilleuse, la nuit noire dehors. Pas d’animaux. Je me glisse sous les draps. Si quelqu’un essaie d’entrer, je sauterai par-dessus le garde-fou et je le tuerai. Il me faut des mots précis pour le dire. Le garde-fou, l’alcôve qui fait résonner mon autodérision, les pans de rideaux bleus qui vont s’enflammer si je ne redescends pas les tasser loin des calorifères.

Je passe une nuit agitée, obsédée par le roman de Laura Kasischke et cet esprit d’hiver qui transforme l’inquiétude en horreur. Une chose que tu sais et que tu ne peux plus ne pas savoir finit par arriver. Et puis le monde entier te laisse avec ta folie, une folie qui n’était pas la tienne, mais qui l’est devenue. Je n’ai pas choisi le bon livre.

Mais j’ai dormi.

Au matin, je note les mots : shamanique, spiralique, flèche. Ce qui me plaît ici c’est de ne pas être vue, de n’avoir pas de témoin. J’actionne ma flèche. Le café est chaud, je m’assois devant la forêt qui s’est approchée. Les arbres de novembre ont fini de rougeoyer. Les conifères passent du vert sombre au noir à chaque déplacement de nuages. Parfois un peu de jaune ocre s’immisce dans le paysage. Je pense au chien de Goya qui apprend à vieillir dans le vide. Et puis non, c’est moi qu’il regarde. J’ai pitié. Je dois le consoler. Lui, et tous les autres.

J’espère une petite neige. Je sors prendre ma marche quotidienne et j’entends mes pas crisser d’avance sur le tapis blanc. Ça pourrait être le son d’une branche qui tombe. Je me dirige vers la forêt, mes pas font craquer le bois mort. Cette sonorité, j’en suis amoureuse. Un sentiment de frayeur accompagne cependant cet amour. Ce n’est rien. Ce n’est qu’une habitude. Cela fait partie de mes gènes. Même si je suis certaine qu’il n’y a personne, j’entends quelqu’un. Car c’est ainsi que cela se produit, il l’a suivie jusqu’à l’orée du bois, il a attendu qu’elle soit seule, d’ailleurs, pourquoi est-elle seule ?

Pourquoi ? Parce que les gains sont plus importants que les risques. Puisqu’il n’y a personne. Dans le rang, il n’y a qu’une autre habitation, à côté du chalet, et elle est vide depuis longtemps. Celle-là me rend un peu mal à l’aise. Je n’aime pas que des années s’y soient engouffrées avec un secret. Une couche de moisissure semble avoir mainmise jusque sur les bardeaux du toit, la grande terrasse paraît ignorer le paysage qui s’offre en plongée. Même son architecture est bancale : ni chalet ni résidence, on dirait un bâtiment de fonction.

J’avance plus creux dans le bois. Je vérifie mes repères : au nord, le petit sentier que j’ai dégagé hier, au sud, l’arbre mort qui mène mon regard au ciel. C’est un solitaire, lui. Un fantôme droit et muet.

Je me demande ce que ce serait de me perdre ici, de mourir toute seule comme une aventurière.

J’en suis bien loin, je le sais. Mais les craquements du silence me font entendre le son d’une tout autre vie. Les arbres, le vent, la terre humide et froide, les cristaux sur les branches cassées. Il n’y a même pas d’oiseaux. Pas d’animaux. Sauf moi avec une âme agitée.

J’enlève ma mitaine gauche et tends la main dans le froid.

Personne, dis-je.

Mon but est déjà atteint : je ne reconnais plus ma voix.

Je reviens sur le chemin et je passe devant la maison possédée par le vide. Je descends la côte pour aller à l’intersection, de là je peux voir un petit bout de lac, un trait presque bleu dans ce novembre.

Bonjour, dis-je.

Ce n’est pas encore la fin du monde, mais quelque chose est à l’agonie.