Etta et Otto (et Russell et James)

Extrait | Par Emma Hooper

Nadia Morin

Etta, 83 ans, a toujours voulu voir la mer. Un matin, elle enfile ses bottes, emporte un fusil et du chocolat, met le cap à l’est et entame les 3 232 kilomètres qui séparent l’océan de sa ferme en Saskatchewan. Premier roman lumineux, méditation délicate et tendre sur la mémoire et les racines profondes de l’amour, Etta et Otto (et Russell et James) a révélé le formidable don de conteuse de l’auteure des Chants du large.

Etta chantonnait en marchant. Elle n’avait jamais oublié les paroles.

We sit and gaze across the plains
and wonder why it never rains
and Gabriel blows his trumpet sound
he says “The rain, she’s gone around” *.

Elle marchait à l’écart des routes, à travers les champs précoces. Elle savait que les fermiers n’aimeraient pas ça, mais sur la route les camions voudraient s’arrêter, la saluer, lui demander où elle allait et ce qu’elle faisait, alors elle marchait à travers les champs en essayant de ne pas trop écraser les pousses. C’était immense et presque désert ici, à part quelques vaches de temps en temps, alors elle chantait à tue-tête, aussi fort qu’elle le voulait.

Elle fit une halte à Holdfast, dans la cafétéria d’une aire de repos. Ils avaient changé les tables et les chaises depuis sa dernière visite en compagnie d’Alma. Moins de couleurs, plus propre. Personne ne la vit entrer ou quitter la ville excepté la serveuse et le garçon à la caisse.

Après avoir mangé trois choux farcis, deux tranches de pain blanc beurré et une part de tarte à la rhubarbe puis payé sa consommation, Etta repartit avec dix sachets de ketchup et huit de sauce relish, cachés dans la poche de son manteau. La sauce était composée de légumes et de sucre, le ketchup de fruits et de sucre, les deux la dépanneraient en cas de besoin.

Le jour commençait juste à tomber quand, peu à peu, les champs cultivés disparurent et le sol devint sableux puis complètement sable. Alors que le soleil s’étirait, orange, à l’horizon, Etta s’arrêta de marcher ; elle était arrivée juste devant un lac, juste au bord de l’eau, juste assez loin de la poussée des vagues pour se tenir au sec. Elle savait bien sûr qu’elle rencontrerait ce genre d’obstacles, ces petites étendues d’eau avant d’arriver à Halifax. Elle avait entendu dire que l’Ontario en était rempli. Mais elle ne s’attendait pas à les trouver si tôt. Elle s’assit sur le sable à quelques mètres de la rive humide. Cela lui fit du bien de se poser. Elle hésita à aller nager. Elle se demanda combien d’énergie cela demanderait. Jusqu’où une personne pouvait aller sans avoir besoin de s’arrêter. Elle s’allongea sur la plage et écouta les vagues, un bruit nouveau. Elle ferma les yeux.

Oh mon Dieu, je suis sûr que c’est quelqu’un qui est mort !

Non !

Tu n’en sais rien.

Eh bien, va voir !

Alors tu m’accompagnes.

Bien sûr.

Je t’aime.

Je t’aime. Et regarde, le quelqu’un n’est pas mort, il respire.

J’ai entendu dire que ça arrivait parfois, après la mort.

Quoi ? Des cadavres qui respirent ?

Ouais.

Impossible.

Ça se peut.

Non.

La vibration de leurs pas réveilla Etta mais elle garda les yeux clos pour mieux entendre le couple s’approcher. Elle respira superficiellement. Pendant son sommeil, ses jambes s’étaient enfoncées dans le sable ainsi qu’une bonne partie de son torse. Le poids contre elle était réconfortant. Elle le sentait se disperser puis se rassembler à chacune de ses inspirations. Si j’ouvre les yeux, ils vont me demander qui je suis. Mais si je les garde fermés, ils vont croire que je suis morte. Appeler la police. Elle poussa sur ses pensées, essaya d’étirer son esprit pour l’ouvrir tout en gardant les yeux clos. La sensation du sable. La fatigue dans les hanches. La nuit. Les voix. La brise légère. Une soeur aux cheveux noirs. Une maison en ville. Du papier pour écrire. Du papier.

Le couple discutait encore, distrait. Les yeux toujours fermés, Etta glissa une main dans la poche intérieure de son manteau pour prendre le papier, fouillant parmi les paquets du restaurant, provoquant des cascades de sable. Pas subtile, pas inaperçue. Elle le trouva. Plié. Elle le sortit. Le déplia. Ils ont dû comprendre maintenant que je ne suis pas morte. Ils doivent attendre ou ils ont peur. Elle ouvrit les yeux. Comme il faisait sombre, elle dut coller le papier tout près de son visage :

Toi :

disait-il,

Etta Gloria Kinnick de la ferme de Deerdale. 83 ans en août.

Etta Gloria Kinnick, murmura-telle. D’accord. Très bien. D’accord.

Je ne suis pas morte, dit-elle en s’adressant aux deux jeunes qui se tenaient debout au-dessus d’elle en la fixant du regard. Je suis Etta Gloria Kinnick. Personne ne peut respirer après sa mort.

Tant Dieu ! Je veux dire, tant mieux ! Je veux dire bonjour, bredouilla le garçon.

Tu vois, je te l’avais dit, dit la fille.

Et vous vous sentez bien ? demanda le garçon.

Oui, oui, très bien.

Bon, bon, tant mieux.

Vous voulez qu’on vous aide à rentrer chez vous ?

Je ne rentre pas chez moi, alors non. Non, merci.

Vous êtes une sans-abri ?

George !

Mais elle a pas l’air, c’est tout.

Je ne suis pas une sans-abri. Je ne vais pas chez moi, c’est tout.

Vous allez où ?

Vers l’est.

Mais ça veut dire traverser le Lac-de-la-Dernière-Montagne.

Ou faire le tour.

C’est vraiment long, vous savez ?

Je ne sais pas. Peut-être.

Si, je vous assure, on a une carte dans notre chalet.

Hé, on peut vous aider à vous relever ?

Molly et George, les gamins qui avaient trouvé Etta, revenaient d’une fête qu’ils avaient quittée séparément, discrètement, l’un sept minutes après l’autre, pour se retrouver une centaine de mètres plus loin sur la plage, derrière la cabane à pêche des Lambert. Une demi-heure plus tard environ, alors qu’ils retournaient à la fête, ils étaient tombés sur Etta. Et maintenant qu’ils l’avaient découverte et conclu qu’elle n’était pas morte, qu’ils l’avaient aidée à se lever et à retirer le sable sur ses jambes et son dos, ils allaient retourner à leur fête, alors que tous deux empestaient les filets de pêche à perches, jaunes, séchés, et arboraient des incrustations de mailles sur le dos et le ventre.

Hé, tu sais quoi ? demanda Molly.

Non, répondit George.

Quoi ? voulut savoir Etta.

Vous devriez venir avec nous. À la fête. Venez.

Ouais ? fit George.

Ouais ? répéta Etta.

Ouais ! affirma Molly en prenant la main d’Etta et en l’entraînant vers le bruit et la lumière.

 

* « Assis, nous contemplons les plaines / et nous nous demandons pourquoi il ne pleut jamais / et Gabriel souffle dans sa trompette / et dit “La pluie, elle est partie faire son tour”. » Chanson folklorique de la Saskatchewan imitant l’hymne méthodiste « Beulah Land ».