Croc fendu

Extrait | Par Tanya Tagaq

Jaime Hernandez

Composé de notes et d’observations, mais aussi de fragments poétiques, de rêves et de mythologie arctique, Croc fendu a demandé une vingtaine d’années d’écriture. Bien que ce splendide texte soit sans contredit une fiction, il n’en demeure pas moins inspiré d’expériences personnelles de l’auteure et de la vie dans les communautés inuites du Nunavut. Tanya Tagaq avoue d’ailleurs prendre plaisir à revisiter le passé en pouvant le tordre et le transformer selon ses souhaits.

 

Nuit d’été poussiéreuse dans l’Extrême-Arctique. Le soleil éclatant resplendit dans le ciel. Le soleil, toujours porteur de vie et d’exubérance, de sérénité et de visions. Il est deux heures du matin et j’ai fait fi de l’heure où je devais rentrer. Ça va être l’enfer quand je vais arriver chez nous, quand les pas retentissants de mon père vont ébranler la maison de l’ardent courroux dont lui seul a le secret.

C’est le prix que j’accepte de payer pour fêter avec mes camarades la liberté, l’électricité, la curiosité. Des extrémités de nos doigts anxieux aux oscillations de nos genoux cagneux, on conjure, on conspire ; on attelle nos désirs, on écarte les doutes du revers de la main. L’hiver avait été long, oppressant. On savait tous qu’on allait bientôt entrer dans nos années d’adolescence et que le temps était une denrée précieuse. Tous les enfants au seuil de la puberté semblent comprendre que cette période magique prendra bientôt fin. Tournés vers l’avenir, on aspire à la maturité, encore que solidement enracinés sur la lune. Ivres de notre jeunesse, on souhaite qu’elle ne prenne jamais fin. On ne voit jamais plus loin que le bout du nez de nos corps parcourus par la foudre parfaite de nos cellules en pleine croissance et de nos illusions d’immortalité.

On transcende le temps, on cueille des sourires sur le visage des autres. On déniche des éclats de rire dans leur cage thoracique, on leur tire des injures comme si c’étaient des compliments.

Dans notre petite ville, il y a une sirène qui retentit pour annoncer le couvre-feu. À midi et à vingt-deux heures. Chaque fois qu’elle crie, tous les chiens de traîneau se mettent à glapir et j’imagine qu’ils croient à un énorme dieu canin tonitruant qui fait régner la loi de ses hurlements. Je vois ça comme une religion. Une tentative désespérée des humains obtus pour instaurer un ordre raisonnable dans un univers qui nous échappe complètement. La vérité toute simple, c’est que nous sommes la pure expression de l’énergie du soleil. La glorieuse manifestation de la puissance de l’univers. Nous sommes le bout des doigts d’une force qui propulse les étoiles, alors fais ta job et ressens.

Notre meute humaine aux cheveux noirs a décidé de se tenir sur les marches en arrière de l’école. Avec nos dents grinçantes, nos gencives affamées d’activité, tissant de nos langues les conflits et les réalités imaginaires qui nous rendent intéressants, nécessaires, on est bien plus que des jeunes assis dans un escalier. On n’a rien à voir avec cette vieille ville où s’ennuient mille deux cents âmes (si on ne compte que les humains, mais qui dit que les humains sont les seuls à pouvoir contenir un univers vivant ?). On choisit l’escalier d’en arrière, plus discret que celui d’en avant, parce qu’en été le soleil révèle tout aux regards indiscrets. Il y a une grosse citerne juste à côté ; c’est bien. On peut se dissimuler derrière quand on entend le camion de l’agent. Ça fait partie de nos jeux préférés, se cacher de l’agent chargé de faire appliquer le règlement. Son travail consiste à circuler dans la ville, à pourchasser les enfants jusque chez eux et à tirer sur les chiens errants. Il nous veut bien en sécurité dans nos lits. Mais est-on vraiment en sécurité dans un lit ?

Clarté. Rires. Notre groupe dégingandé compte cinq filles et un petit garçon englués dans l’infâme torrent des désirs ingrats, des regards curieux du coin de l’oeil. Des avances maladroites, sans autre but que de pouvoir dire qu’on plaît à quelqu’un. C’est l’âge où on épie mélancoliquement les adolescents qui se frenchent à côté du juke-box en espérant qu’un jour on sera libres de dire oui. Dans ce temps-là, je ne savais même pas dire non.

Je n’avais que ma vitesse et mon agilité. Hélas, les gars viennent de gagner en rapidité, en force, ils sont plus grands que moi et ça me démolit parce qu’avant, c’était moi la meilleure. Mon ego fluctue constamment. Me voilà vulnérable, j’ai perdu mon étendard dans notre milieu social. C’était moi qui courais le plus vite. C’est dur à avaler pour un garçon manqué. Je m’ennuie du temps où j’étais capable de battre les gars. Où je leur donnais des coups de pied dans les gosses.

Le seul gars qui se tient avec nous ce soir est un peu plus jeune que nous autres ; baveux, et petit pour son âge. Il a la peau marron foncé et les yeux tellement noirs. J’aime que ses cheveux soient si noirs qu’ils ont des reflets bleus sous le soleil. Il est tellement beau même s’il n’a pas encore la voix éraillée, ni les couilles descendues. Les filles veulent juste le serrer comme une poupée. Sauf qu’il est haïssable comme seuls peuvent l’être les gens qui manquent de confiance en eux. Il m’horripile de mille manières, mais rien ne m’atteint plus que sa façon de ridiculiser l’attirance que j’ai pour mon amie. Comme elle n’est pas au courant, le jugement adolescent de ce garçon m’emplit d’amertume et d’animosité. J’ai toujours aimé les filles et, dans cet amour, notre bourgade exécrable ne voit que déviance. Ce petit morveux n’arrange pas les choses.

On ramasse des vieux mégots éventés dont on fume les dernières bouffées de tabac en se brûlant les lèvres et les doigts à toute cette indignité. Il y en a toujours plein autour du La Baie ou de la Co-op, mais ce soir, on est passés à travers notre provision. Comme les grands du secondaire viennent souvent fumer sur les marches d’en arrière, on en trouve des beaux gros parce qu’ils doivent les jeter quand les profs essaient de les surprendre en flagrant délit.

Le petit gars est d’humeur moqueuse. Il ne tarit pas au sujet de la supériorité des gars sur les filles. Les gars sont plus forts, les gars vont plus vite, les gars sont plus intelligents. Les tapettes sont dégueulasses, il les déteste. Moi je trouve qu’il a l’air d’un moustique. J’ai une idée. Je bondis de la balustrade où j’étais perchée et je l’empoigne par-derrière. Il est tellement frêle. Je n’ai aucun mal à le projeter au sol, puis je dis aux autres de m’aider. On rit comme des hystériques. Je lui retire sa chemise. Il a un petit ventre brun tout ferme. Des petits abdos menus, des petits bras graciles. On lui enlève aussi son pantalon. Ses chevilles sont si fines. Il est si délicat. Des gros grains de beauté noirs émaillent sa peau sombre. Il sent la panique et la fumée. Il n’a pas de poil encore. Deux filles pour lui tenir les jambes, une les bras, et moi pour lui ôter son linge. À notre tour d’être sadiques.

Il nous crie d’arrêter, mais comme on s’est mises à le chatouiller, il rit en même temps sans pouvoir se contrôler. Par respect pour sa dignité, on lui laisse son caleçon et ses bas, mais on part avec sa chemise et son pantalon. On court de toutes nos forces vers la rue Principale en brandissant notre trophée avec lui à nos trousses, qui nous hurle de lui rendre ses vêtements. En tournant le coin de la rue Principale, on aperçoit d’autres groupes d’enfants. Je pensais qu’il n’oserait pas se montrer déshabillé, mais il prend le virage avec courage et sourit de toutes ses dents à l’autre groupe sans ralentir sa course. Le souffle coupé, les poumons brûlants, les cuisses en feu, on se laisse posséder par le monde. Les semelles en folie, les coeurs en bataille, on tourne l’autre coin, on tombe sur un groupe d’adultes et on continue en poussant des cris de jubilation, sachant qu’il ne nous suivra pas. Qu’il ne se risquera pas à être vu par des adultes.

Je pense à toutes les fois où on m’a dit que j’étais inférieure parce que je suis une fille. Je pense à toutes les fois où des hommes m’ont touchée même si je ne voulais pas. Je pense à quel point c’est agréable d’agiter dans les airs le pantalon d’un petit gars baveux qui se cache derrière le coin de la rue. Toujours au pas de course, on fait le tour de l’école. Il nous attend de l’autre bord en écrasant les moustiques, en larmes. Ce ne sera pas la dernière fois qu’il s’attirera des ennuis avec ses effronteries indéfendables. Il finira par en mourir.