Creaturæ

Extrait de Faunes | Par Christiane Vadnais

Martin Wittfooth

Il ne faut pas se baigner le soir. Ne pas laver le linge après le crépuscule.

Ne pas emprunter la voie de l’eau pour rendre visite à un ami.

Quand s’allument les lanternes grosses comme des méduses aux entrées des maisons-bateaux, les rangées de chandelles le long des vieilles rambardes, la lumière envoûte les insectes voletant dans la chaleur. Attirés par ces corps qu’on voit scintiller aux abords des fenêtres, les oiseaux du ciel et les poissons nocturnes cernent les habitations au milieu de l’eau. Les carnivores émergent, bientôt suivis de leurs prédateurs.

Il ne faut pas se baigner le soir, disent les habitants du village, car il est trop ravissant, le feu de la joie. Même les monstres du lac s’en approchent par tous les côtés.

C’est un soir sans vent, un soir pour prendre le large. Les flammes du brasero montent droit vers les étoiles entre les visages rongés d’ombre. Le village ne tangue plus depuis quelques heures, mais Thomas ne s’en rend pas compte. Ses voisins souffrent du mal de terre. Lui, tournant et retournant entre ses doigts la tige au bout de laquelle crépite son anguille, a le coeur absorbé autre part.

Il a décoré le pont de toutes les breloques qu’il a pu trouver : coquillages, fanions et bouteilles de verre. Les taches et les brèches du bois ainsi masquées, illuminé des lueurs de la fête, le décor est presque assez élégant pour sa soeur, revenue de la côte il y a quelques jours, accompagnée d’une amie. Toutes les chaises qu’il a pu emprunter dans les cabines avoisinantes ont été sorties afin que le repas soit pris en plein air et une table, près du feu, déborde de fruits grillés, de larves frites et d’autres mets de fête. Il a fait de son mieux, se dit-il, mais ce n’est encore pas assez.

Au bout du pont, le village porte un toast à la fille prodigue et à son amie étrangère, Laura. Elles sont venues de loin pour passer les vacances : de l’école où elles étudient, là-bas sur la terre. Tout, de leurs vêtements à leur façon de sourire, jusqu’aux couronnes de mouches qui coiffent leurs cheveux parfumés, annonce leur différence.

À Laura, répètent en choeur les villageois en levant leurs verres.

La nouvelle venue hisse son gobelet, pavillon d’un navire appelant au départ.

À Laura, souffle Thomas, le coeur inondé.

C’est un village assemblé petit à petit, à partir de vieilles péniches et de voiliers, de planches de yachts et d’autres bricoles rejetées par le lac. Des tissus qui servaient à diriger les navires, on a fait des tentes aménagées en chambres, en salons et même en un bar où l’alcool frelaté côtoie les boissons importées de la côte. De ces chapiteaux, quand la chaleur baisse et que la vapeur se dissipe, la terre apparaît presque à la confluence du ciel et de l’eau.

Aux yeux des étrangers, la structure forme le dessin étrange d’une plateforme pétrolière, en moins haut, en plus étendu. Pourtant, cela n’a rien à voir.

En y mettant le pied, on découvre un univers de bois délavé, de ferraille corrodée et de toile toujours humide. Un lotissement fragile emmêlé de barques-jardins où poussent les légumes sous des mosaïques de vitre récupérée. Des chemins de cordage glissants relient les terrasses entre elles pour permettre aux enfants, le matin venu, de se rendre à l’école comme des singes, grimpant et hurlant. Vers l’ouest sont amarrées quelques embarcations plus récentes, des bateaux de plaisance stationnés le temps d’une fête, qui laissent s’échapper des musiques dissonantes.

Sur le pont que Thomas a mille fois peint, mais qui s’écaille encore sous l’effet des vagues et des bourrasques, on a réuni les amis et la famille. Des verres éclatent. Des rires s’entrechoquent. Tout autour, on discute et on chantonne. Laura s’est assise près de lui, souriante, terriblement à son aise, ses cheveux exhalant un parfum fruité de terre. Elles sont rares, les filles comme elles venues jusqu’au village, les étrangères qui ignorent tout de leurs coutumes, car bien sûr la voie naturelle est l’inverse, celle que sa soeur a choisie. Peu nombreux sont ceux qui restent. Ceux dont la vapeur d’eau brouille constamment le regard, ceux qui balancent toujours un peu des hanches, quoi qu’ils fassent, ceux dont les doigts de pieds humides hébergent des colonies de champignons. Il baisse les yeux.

Elle ne voudra jamais d’un natif comme lui. Si elle le perce à jour, elle ne voudra jamais le faire naviguer le long du cordage qui mène à la côte, lui montrer les villes et tout ce qui ne tangue pas. Cette pensée le tenaille et il en oublie son anguille : elle le lui fait remarquer. Ses mains tremblent imperceptiblement tandis qu’il défait la chair noircie et croustillante et qu’il lui en tend un morceau, aussitôt disparu entre ses lèvres charmantes.

Toute la soirée, il la présente aux invités surgis des terrasses avoisinantes. Voici cousin-ceci, voici amie-cela. Sans hésiter, elle embrasse et fait des accolades, explique qu’elle est en séjour de recherche dans l’école fréquentée par la soeur de Thomas. Elle vient du Nord. De longs jours de voyage l’ont menée au bord de ce lac immense, puis jusqu’à cette terrasse entourée d’oiseaux rares et d’espèces endémiques.

À ces mots, les verres tintent, les bouches rient et parlent sans s’arrêter, louangent la bonté du village, commentent les façons de penser, philosophent sur les meilleures grillades. La musique a commencé à ébranler le pont, dans un concert de tapements de pieds et de hurlements sauvages.

Sur la piste improvisée, il lui enseigne les rudiments : tortiller ses bras comme deux poissons-chats, presser ses pas comme un diable se débat. Fumante de sueur, elle saute, elle rit, elle grimace. À travers son corps, les figures difformes ne sont plus une danse locale, mais la parade nuptiale et étrange d’un oiseau rare, la promesse d’un autre monde qui brille là, dans la nuit noire du village. Elle tortille ses bras comme deux poissons-chats. Elle presse ses pas comme un diable se débat. Un monde rayonne à travers ses yeux jaunes, ses hanches étroites, un monde coule dans la sueur, sur sa poitrine où vont choir les moustiques.

À grands traits de rhum, Thomas voudrait se donner le courage d’un corps-à-corps, mais il n’arrive qu’à tournoyer autour d’elle, à errer dans l’exotisme de son odeur. Il donnerait tout pour être digne de Laura, pour se livrer entièrement au désir fou de quitter le village et de découvrir avec elle les splendeurs de la terre. Mais la moiteur permanente de sa peau et l’incertitude de ses pas le gênent, émoussant toute tentative de rapprochement.

Au milieu du lac, le hameau, encerclé de bestioles aériennes et de créatures sous-marines, est un noeud fourmillant d’appétits. Sur le pont des maisons-bateaux, les chaussures claquent sur le bois fendillé, les bouches halètent, les bassins ondulent. On croirait que les ventres n’ont pas de fond et les villageois, la cinétique des danseurs à ressort. On croirait que les phalènes que Laura regarde voler, fascinée, ne sont pas des insectes mais des fées marraines scintillant dans le pétrole de la nuit. Il semble que la fête n’aura aucune fin et que les habitants du village resteront ainsi, animés d’oscillations, traversés de sursauts, sans que l’aube pointe jamais son nez rouge.

Mais lorsqu’un voisin tend la main à l’étrangère dans l’espoir de lui montrer de nouvelles figures, Thomas ose enfin tirer sa partenaire hors de la piste.

Ils s’installent sur un banc au-dessus duquel la fumée des cigares se tortille dans l’air. Non loin, des joueurs de cartes gagnent et perdent leur honneur à grands coups de poing sur la table. Deux garçons, le long de la balustrade, se mettent au défi d’avaler l’univers : liquides brouillés, insectes grouillants, éclisses de bois vermoulus qu’ils mâchent avec détermination et rapidité.

Il leur semble qu’ils ne sont qu’eux deux, côte à côte, le nez plongé dans leur verre. Laura lève vers Thomas des yeux illuminés par l’alcool. Il voudrait s’agenouiller devant elle, remonter le cours de son corps, renverser sa tête et la voir chuter de l’intérieur, mais, terrifié, il n’arrive qu’à l’interroger sur son travail. Alors elle raconte le laboratoire et les missions de recherche, les aquariums et les graphiques, les pétitions et les campagnes. Elle gesticule avec enthousiasme, et pendant qu’elle parle, parle, parle, il s’efforce de ne pas l’écouter. Il n’aurait jamais dû faire jaillir ces idées de sa bouche. Certains villageois qu’il connaît ont failli perdre une jambe dans la gueule d’un requin d’eau douce, alors que d’autres, à la fin de chaque journée, luttent contre les oiseaux pour conserver leur pêche. Ce n’est pas l’intelligence pernicieuse des bêtes qui a besoin de protection, ce sont eux, les gens du vaste lac. C’est lui, Thomas. Laura doit l’emporter loin de cette vie bringuebalante, loin de son vivier, l’emporter collé contre son coeur tel un spécimen rescapé des eaux.

Grisée par le rhum, elle propose de se baigner. Impossible, lui rappelle-t-il en un chuchotement, car les requins rôdent dans les eaux poissonneuses autour du village. Elle est si nouvelle en ce monde. Balayant son avertissement du revers de la main, elle marmonne à propos de leurs « croyances ». Dans l’embrasement joyeux des lanternes, elle retire ses vêtements.

Thomas cherche un recoin obscur, puis la suit.

Leurs corps culbutent comme ceux de deux scaphandriers. Plongent dans l’eau noire, remontent, se rejoignent à mi-course. Il la pourchasse le long des maisons-bateaux, des quais lourds de coquillages, entre les barques-jardins et les filets de pêche. Les tentes traversées d’ombres chinoises illuminent doucement la nuit, éclairant leur chemin de nage. Elle plonge avec une aisance de serpent de mer, laissant émerger à un rythme régulier sa tête brillante de cheveux mouillés, puis la pointe ferme et lisse de ses fesses.

Lorsqu’elle s’immobilise devant lui, nage enfin sur place avec le regard dont il a rêvé, le flanc visqueux d’un poisson frôlant sa cuisse le fait grimacer rapidement. Ne pas gâcher ce moment. La voilà tout près, bougeant lentement les bras pour maintenir à la surface ses épaules, son cou, son visage stable comme une bouée. De petites peurs éclatent dans tous les muscles de son corps, pétillent dans ses doigts, ses jambes, mais il avance, incertain de savoir ce qu’il craint le plus : l’eau tranquille comme une menace ou la proximité alarmante de la beauté.

C’est Laura qui, la première, pose ses lèvres sur les siennes. Son baiser porte la fraîcheur de la neige qui fuse dans la chaleur tropicale, un vent immaculé qui ravive en lui le désir de la migration. Leurs souffles s’emmêlent. Leurs mains se frôlent, tandis que leurs pieds trouvent la pointe improbable d’un haut fond. Sous l’eau, elle cherche ses cuisses, ses hanches, ses fesses. Ébloui par la sensation de sa peau, par sa fraîcheur et sa netteté dans l’eau trouble, il essaie sans succès de l’entraîner à l’ombre de la plateforme et des coques de navire. Elle s’ancre au plancher glissant d’algues comme s’il s’agissait de la plus banale des surfaces terrestres, s’agrippe à lui et impose ses gestes, son rythme, ses désirs.

Ses doigts glissent sur la partie immergée de son flanc.

Bien que l’étonnement se devine dans les yeux jaunes de Laura, elle ne détache pas sa main. Curieuse, elle s’attarde à la peau dure, écailleuse, tache grandissante qui, chaque jour, apparente davantage Thomas à une bête lacustre. Elle en palpe les reliefs, la presse puis la relâche, le front soudain traversé d’un pli de concentration. Elle plonge la tête sous l’eau, le temps d’en capter l’éclat argenté, puis réémerge. Pendant un instant, son ongle s’enfonce dans la chair, comme pour en prélever un échantillon, mais elle transforme son geste en une caresse. Sa paume descend le long de la tache, en mesure l’ampleur, en étudie la forme, puis la sensibilité.

Elle l’attire encore plus fort vers elle et sourit, lumineuse.

Il ne faut pas se baigner le soir. Ne pas laver le linge après le crépuscule. Ne pas emprunter la voie de l’eau pour rendre visite à un ami.

Sous les maisons-bateaux, des poissons, affamés, veillent. D’autres sautent vers des proies qui volent au ras de l’eau, certains se repaissent d’un sommeil dépourvu de songes. Toute une faune nocturne se mélange dans un brouillard de nécessités et de plaisirs. À l’ombre d’un quai, un requin, ondulant au rythme de la musique éloignée d’un orchestre, tournoie doucement autour d’un couple enlacé. L’homme diffuse dans l’eau une semence phosphorescente, puis fait valser sa partenaire ; celle-ci, malgré l’étrangeté de ces coutumes, ou peut-être à cause d’elles, sent tout son corps exulter dans un cri. Le requin tend l’oreille, se cambre fiévreusement, et poursuit sa ronde avec volupté.

Dans les profondeurs, les sombres rubans des algues se balancent, et les restes de la fête virevoltent en confettis.