Boomerang – ou comment se débarrasser de ses livres sans y arriver

Extrait du Complexe de Salomon | Par Hélène Vachon

Walter Martin & Paloma Muñoz

Nous vivons une époque formidablement absurde, absconse, indéchiffrable. Heureusement, Hélène Vachon est là pour la rendre plus tolérable à travers ses récits, véritables bijoux d’humanité tricotés avec maestria. Entre éclats de rire et éclairs de perspicacité, le lecteur remerciera sans doute l’auteure de Santa pour sa finesse, sa drôlerie féroce et le tranchant de son regard, qu’elle a si bien affûté sans jamais céder au cynisme facile.

C’est l’histoire d’un écrivain et de ses livres. Un écrivain qui a trop d’invendus dans sa cave et qui n’arrive pas à s’en débarrasser.

Je sais plus où les mettre, lui avait dit l’éditeur, y a plus de place chez moi, ils seront très bien chez toi. Propos funeste qui avait sonné le glas de sa tranquillité. Donne, avait perfidement ajouté l’éditeur, donne, distribue, autrement dit fais ce que je n’ai pas réussi à faire. Il avait donc donné, il avait donc distribué. À sa mère, à son père, à ses frères, ses sœurs, ses neveux, ses nièces, ses amis, ses ennemis, à la bibliothécaire, à la postière, au CLSC, à son médecin, à son dentiste, à son podologue et même à son éditeur, histoire de boucler la boucle.

Mais il en restait toujours trois cent deux. Dans sa cave. Répartis dans quatre boîtes en carton.

On pourrait objecter : rien de plus simple. Le papier se recycle, il n’y a qu’à déposer le livre dans un bac bleu et le tour est joué. Pas vraiment. D’abord il n’y a pas un livre mais trois cent deux et juste à s’imaginer déversant dans le bac bleu un torrent de livres neufs, notre écrivain est pris de tremblements qui le forcent à s’allonger et c’en est fait de sa journée.

Sans parler du contrecoup. Il y a quelques années, un brave citoyen a trouvé trois Larousse illustrés dans une poubelle. Estimant légitime de s’émouvoir, il avait aussi ému le ministère de la Culture qui, à son tour, avait ému les auteurs, les éditeurs, les libraires, les distribu­teurs, les bibliothèques, les organismes de recyclage, les organismes de charité, les organismes de promotion de la lecture, les organismes d’alphabétisation, l’IFLA, l’UNESCO, bref la planète entière. Et contrairement à Larousse, devenu au fil du temps un composé impersonnel de colle, de cellulose et de mots, notre écrivain est bien vivant et juste à imaginer trois cent deux livres identifiés à son nom chutant dans la benne, il est pris de tremblements qui le forcent à s’allonger et c’en est fait de sa journée.

Non, se débarrasser d’un livre n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

Son grand malheur est qu’il vit à la campagne. En ville, les choses seraient plus faciles. Remplir un sac, éparpiller sournoisement son contenu dans une poubelle, une décharge publique, une grille d’égout, un stand de patates frites, une église (mauvais exemple : elles sont toutes verrouillées), peut éventuellement passer inaperçu. Mais à la campagne ! Un lieu à la vacuité trompeuse où peu de maisons se partagent énormément d’espace et où ce peu de maisons est à l’affût du moindre signe de vie. Alors qu’à la ville les murs ont des oreilles, à la campagne les fenêtres ont des yeux. À la campagne, c’est tout simple, les fenêtres voient. Sous leurs paupières apparemment closes, il se trouve toujours une latte de store qui retrousse, un coin de rideau qui frémit, il se trouve toujours quelqu’un pour vous dire Tiens, tiens, je vous ai vu passer hier.

Alors si on vous voit passer les mains vides, qu’est-ce que ce serait avec une poche sur le dos, semant vos livres comme les graines de Larousse, alternant bacs verts et bacs bleus jusqu’à épuisement des stocks.

Cela ne se fait pas, pas à la campagne.

Il temporisa un certain temps, oublie-les, se disait-il, ne les regarde pas, contourne-les, tôt ou tard ces tristes témoins de ton échec s’effriteront, tôt ou tard ils seront réduits en poussière de mots qu’un coup de balai suf­fira à dissiper. Il temporisa, patienta, jusqu’au jour où l’eczéma, calvaire de sa jeunesse, refit une apparition aussi soudaine qu’agressive. Quand il contempla son image dans le miroir, ces plaques rouges virulentes et parfaitement disgracieuses, il se gratta longuement, à la suite de quoi il déclara c’est eux ou moi.

Et c’est dans un état d’exaspération avancée qu’il entreprit d’exterminer ses livres. Il y mit d’autant plus d’ardeur et de détermination qu’il n’existait pas de produit miracle capable de supprimer d’un coup vingt kilos de papier comme il y en avait pour les colonies de fourmis qui squattaient sa maison chaque automne. Il devait procéder par étapes. Il bourra un gros sac de livres, se précipita à l’épicerie du village et mit le cap sur le rayon des surgelés. Il fourra dix livres entre une pile de pizzas trois fromages et un assortiment de crevettes grises du Pacifique. Il ressortit avec trois pizzas et deux livres (la porte du congélateur ne fermait plus ou alors il aurait fallu acheter des crevettes, il détestait les crevettes).

Dehors, il balança les deux livres excédentaires dans la poubelle qui se trouvait à proximité et se laissa tomber sur les marches, haletant, oppressé, soulagé. Une dame arrivait justement. C’est souvent le propre des dames d’arriver justement, surtout quand on préférerait voir arriver n’importe quoi d’autre, un opossum ou un wombat, par exemple, et ce jour-là, la chance n’était pas de son côté. La dame non plus. Elle arriva, elle le vit, vit son geste, secoua la tête. On ne jette pas des livres, voyons. Elle plongea une main hardie dans la poubelle et, d’une main tout aussi hardie, déposa les deux livres dans sa main à lui.

Il marcha jusqu’au quai et laissa tomber dans l’eau les deux livres rebelles avec une dizaine d’autres. Nous sommes nés de l’eau, se rassura-t-il, nous y retournons, l’image est frappante et presque belle. Il regarda sans broncher son nom disparaître sous les flots, refaire surface, caler, remonter…

La chance n’était décidément pas de son côté : la marée remontait elle aussi. Ballottés à la surface des vaguelettes qui, mine de rien, tiraient le fleuve vers la rive, les livres touchèrent terre en un rien de temps, les livres et autres polluants de notre époque, algues moribondes, canettes vides, poissons exsangues.

L’eau ayant fait la preuve de son inaptitude (elle monte et descend, on ne peut pas se fier à elle), il opta pour le feu. Brûler des livres, faire un immense autodafé comme au temps de l’Inquisition. L’image est grandiose et complètement stupide. À la campagne, brûler des feuilles (n’importe quelles feuilles) est interdit. Au printemps et en automne, des inspecteurs sillonnent le village, le nez allumé, et n’attendent qu’un peu de fumée de votre part pour modérer vos ardeurs. Mieux vaut attendre la nuit, se dit l’écrivain. La nuit, les inspecteurs dorment, les fenêtres aussi, à la campagne tout le monde dort.

Tout le monde, sauf le vent. Le vent ne dort jamais, il rôde et il souffle. Cette nuit-là, il soufflait franc nord. Au lieu de diriger les flammes vers le fleuve, vers le grand large, vers l’oubli salutaire, il les rabattit vers la maison et les deux cent quatre-vingt-douze livres destinés au brasier. Ils ne brulèrent pas, l’écrivain oui. Son pantalon et la manche gauche de sa chemise s’embrasèrent subitement et sans son exceptionnelle présence d’esprit qui l’incita à se dénuder, non sans s’être préalablement livré à une gymnastique compliquée à mi-chemin de la danse et des arts martiaux, il aurait intégralement grillé. Mais la nature fait (parfois) bien les choses. Une grande copine du vent et ennemie jurée du feu, la pluie pour ne pas la nommer, se mit de la partie et fit tomber sur l’écrivain en feu et ses livres des torrents d’eau qui transformèrent le papier en pâte à papier.

Brûlé au deuxième degré, le bras gauche inutilisable, il se rabattit sur la faune. Les opossums et les wombats étant occupés ailleurs, il leur préféra les insectes et les chiens. Le raisonnement de l’écrivain se résumait à peu près à ceci : certains chiens s’ennuient tellement dans la vie qu’ils mangeraient n’importe quoi. Il n’avait pas de chien, mais il avait une voisine et cette voisine, quel merveilleux complice que le hasard, avait un chien, un chien qui jappait à longueur de journée, autrement dit un chien qui s’ennuyait, autrement dit un chien susceptible de manger du papier, raisonnement à la logique discutable qui témoigne du désarroi de l’écrivain (et de sa méconnaissance des canidés). Sous la haie de cèdres séparant son terrain de celui de la voisine au chien, il déposa quotidiennement un ou deux livres puis, enhardi, trois ou quatre. Pendant une semaine, rien ne se produisit, si ce n’est que la planète pivota sur elle-même un certain nombre de fois. Puis le chien réagit. Fidèlement, bêtement, inexorablement, il rapporta les livres. Jour après jour, livre après livre, il se présenta chez l’auteur, la gueule pleine et le sourire jovial, attendant une caresse, une friandise pour chiens, ce que l’écrivain se garda bien de lui donner parce qu’il était allergique aux friandises pour chiens.

Les chiens se révélant inutiles, il jeta son dévolu sur les insectes, ces petits êtres incompris qui nous enterreront tous parce que les insecticides empoisonnent tous les habitants de la planète sauf eux. Et il se trouve, ô miracle, qu’une variété de coléoptères, les Anobiidés, a une prédilection pour le papier. Termites, poissons d’argent, scarabées et autres merveilleuses créatures commodément appelées plaies des archives sont capables, à certaines conditions de chaleur (au moins vingt degrés) et d’humidité (au moins cinquante pour cent), de bouffer de la cellulose en un temps record, quatre-vingt-neuf fois plus vite, selon une étude récente de l’ADEPLDELRDIE (Association des entomologistes pour la défense et la réhabilitation des insectes ectoparasites), que le temps qu’il faut à un écrivain pour écrire un livre, mais dix-sept fois moins vite que le temps qu’il faut à un éditeur pour le pilonner.

Et j’en ai, moi, du papier, songea l’écrivain soudain ragaillardi. Les termites ne poussent pas dans nos contrées froides, mais les fourmis charpentières, oui, ces engins ailés qui ne demandent qu’à transformer votre maison en gruyère. Sous un gros tas de bois mort, il trouva un éventail intéressant de créatures suspectes. Qui aime le bois aime le papier, se dit l’écrivain, qui décidément n’avait pas son pareil pour sauter aux conclusions hâtives. Il préleva quatre tronçons de bois pourri et les déposa dans les boîtes de livres. Pour être bien sûr de ne pas entendre les fourmis grignoter son œuvre mot après mot et la voir évacuée sous forme de boulettes, il transporta les boîtes dans la remise qu’il verrouilla à double tour. Quand je vais l’ouvrir, se dit-il, il n’y aura plus rien, toute trace de mon passage sur terre aura disparu, mais l’heure n’est pas aux jérémiades, il faut se ressaisir, passer à autre chose, tourner la page (pas trop tôt !).

Il attendit un mois.

Le mois écoulé, il patienta encore deux semaines. Un beau matin, il se rendit à la remise. Quand il toucha la poignée, le joyeux édifice se désintégra d’un coup et s’affaissa dans un vacarme mou, comme un rideau de scène tombé trop vite. Interdit, ne sachant comment interpréter cette nouvelle déconvenue, il resta immobile, la poignée dans la main, les yeux rivés sur ce qui avait échappé à la boulimie des coléoptères : une chaise pliante, un arrache-clou rouillé et, sagement disposés en petites piles bien nettes, ses livres.

Curieusement, au lieu de se désoler, au lieu de penser même la vermine ne veut pas de mes livres, l’écrivain se dit mes livres sont ininflammables, insubmersibles et imputrescibles. Il en déduisit, avec un embryon de joie au cœur et toujours aussi peu de logique, qu’ils traverseraient les ans.