Virtuose de la fiction

Entretien avec David Mitchell

J’étais un grand lecteur avant l’arrivée des téléphones intelligents – maudits soient-ils ! Je me force maintenant à revenir à mon ancienne habitude de toujours traîner un livre avec moi.

David Mitchell est né en 1969 à Southport, dans le Lancashire. Il a vécu en Sicile avant d’aller enseigner l’anglais à Hiroshima pendant plusieurs années. Il habite aujourd’hui en Irlande avec sa famille. Considéré comme un surdoué des lettres britanniques, il suit depuis une dizaine d’années un parcours littéraire atypique et époustouflant. Son premier roman, Écrits fantômes, a remporté le prix John Llewellyn Rhys, qui récompense le meilleur roman anglais d’un jeune auteur. Il a été deux fois finaliste au Man Booker Prize, avec number9dream et Cartographie des nuages. C’est ce roman qui a propulsé l’auteur sur la scène littéraire internationale, remportant le British Literary Fiction Book Award ainsi que le «Best Read of the Year» du Richard and Judy Book Club. Selon le magazine The New Yorker, qui le compare à Nabokov et à Saramago, Mitchell est « l’un des rares écrivains dont la disposition pour l’artifice est proprement surnaturelle ».

En juin dernier paraissait Cette maison, une histoire de maison hantée nouveau genre où pastiche, humour et terreur se mélangent, imaginée par l’audacieux David Mitchell. Nous avons profité de l’occasion pour nous entretenir avec le prodige des lettres britanniques !

 

Cette maison a d’abord été une nouvelle, « The Right Sort », publiée sur Twitter pour l’Halloween. Pourquoi avoir décidé d’en faire un roman ?

Deux raisons. La première : parce que « The Right Sort » a soulevé plus de questions que ce à quoi je pouvais répondre dans une simple nouvelle. J’avais le choix de les laisser sans réponses ou de les explorer en profondeur. Ma curiosité l’a emporté, alors j’ai creusé ces questions, et c’est ainsi que le livre s’est écrit. La deuxième raison : c’était vraiment plaisant d’écrire un court mais dense roman d’épouvante.

Vous vous êtes manifestement bien amusé avec cette histoire de maison hantée. Lisez-vous des romans de ce genre ? Peut-on dire de Cette maison que c’est un hommage au genre d’épouvante ?

Je ne considère pas Cette maison comme un hommage à ce genre. « Hommage » me semble un peu trop exsangue, calculé et complaisant. Avec ce roman, j’ai plutôt tenté d’apporter une contribution bien sanglante au genre. Cela dit, le livre est peut-être une sorte de célébration, en ce sens qu’il propose différents types d’histoires de fantômes – les fantômes d’origine pharmaceutique, schizophrénique, surnaturelle, historique, les fantômes issus d’une nouvelle science –, ne donnant pas au lecteur toutes les réponses et refusant de se laisser circonscrire, tout en passant de la forme courte à la forme plus longue du roman.

Pour un lecteur, c’est très gratifiant d’entrer dans un livre et d’y reconnaître des personnages ou des éléments d’intrigue venus de lectures antérieures. Vos lecteurs fidèles seront sans doute très heureux de retrouver Marinus et d’entendre parler de psychovoltage à nouveau. En tant qu’auteur, comment envisagez-vous l’intertextualité ?

En ce qui me concerne, l’intertextualité est un procédé itératif qui, comme vous le savez, est un mot recherché pour dire que j’invente au fur et à mesure. Peu de manipulations pour l’élaboration d’un plan d’ensemble me sont donc nécessaires. Les personnages que je crée m’habitent longtemps après que j’ai achevé le livre qui les a vus naître et, lorsque j’en écris un nouveau, je reste attentif à la possibilité de les voir réapparaître, idéalement à un moment différent de leur vie. Je vois mes personnages comme une écurie d’acteurs en manque d’attention, complexes, persuasifs et sans emploi qui embêtent le réalisateur (moi) pour obtenir d’autres rôles, des rôles meilleurs et plus stimulants. En leur en attribuant de nouveaux – abracadabra ! –, j’obtiens de l’intertextualité.

Vos livres font partie d’un grand ensemble, un projet ambitieux que vous nommez votre « super-roman ». Qu’est-ce qui vous pousse à imaginer une si grande construction littéraire ?

Il y a d’abord mon affection pour mes anciens personnages en manque d’attention, complexes et persuasifs. Ensuite, il y a le fait que je veux le beurre et l’argent du beurre (les Siciliens disent « avoir un cellier bien rempli et une femme avinée »). C’est-à-dire que je veux être un maximaliste qui conçoit de gigantesques projets littéraires, des romans cathédrales comme ceux que je rêvais d’écrire quand, enfant, je lisais Tolkien ou Asimov, mais aussi un minimaliste qui compose des récits vraiment différents, variés, courts et peaufinés. Le « super-roman » me permet d’être les deux à la fois. Enfin, ça me procure un plaisir énorme et mes lecteurs ont la gentillesse de me dire qu’ils aiment ce que j’écris.

Lorsque vous écrivez, imaginez-vous un lecteur parfait ? Si oui, comment est-il ?

Je n’imagine pas vraiment de lecteur parfait, mais je suppose que mon lecteur est attentif et qu’il attend d’une histoire qu’elle soit cohérente, sans trous dans l’intrigue, sans nids de poule. Je présume également qu’il est, comme moi, un maniaque des mots et qu’il se délecte de nouvelles combinaisons langagières.

Êtes-vous un grand lecteur ? Avez-vous un auteur préféré ? Un livre favori ? Y en a-t-il un que vous auriez aimé avoir écrit ?

J’étais un grand lecteur avant l’arrivée des téléphones intelligents – maudits soient-ils ! Je me force maintenant à revenir à mon ancienne habitude de toujours traîner un livre avec moi. Je peux penser à une centaine de livres favoris – mais si on en a autant, peut-on les qualifier de « favoris » ? Je me demande si avoir une hiérarchie de livres préférés n’est pas un peu monarchique. La République de la Littérature serait-elle un État plus égalitaire ? Quand je suis plongé dans un livre, c’est celui-là qui est mon favori. Quand je passe à un autre roman formidable, c’est celui-là qui devient mon nouveau roman préféré, et ainsi de suite. En ce qui concerne le « livre que j’aurais aimé avoir écrit », il n’y en a pas vraiment. Je pourrais écrire Les dépossédés ou Le livre des choses étranges et nouvelles ou L’arbre-monde sans être Ursula K. Le Guin ou Michel Faber ou Richard Powers, et je ne serai jamais ces personnes, alors pourquoi les envier ? Ce que je peux faire, et ce qui est peut-être plus utile, c’est de me demander : qu’est-ce qui fait que ces romans sont si bons ? Pourrais-je améliorer mon art en apprenant d’eux ?

Travaillez-vous à un nouveau roman ? Si oui, pouvez-vous nous en parler un peu ? Allons-nous y retrouver certains personnages ?

Oui. Je travaille à un gros roman portant sur une groupie d’un groupe de folk rock psychédélique et se déroulant en 1967-1968. Plusieurs personnages secondaires de mes livres précédents y font des apparitions ici et là. Mon éditrice attend justement la dernière partie de mon manuscrit. Elle pâtit de ma manie de repousser constamment les échéanciers, alors je ferais mieux de m’arrêter ici et de retourner au travail.

Merci pour l’entrevue et, à tous mes lecteurs francophones, merci beaucoup de passer du temps dans mes livres. J’espère que Cette maison vous plaira. 🙂