Nature sauvage

Entretien avec Christiane Vadnais

«En écrivant, j’ai l’impression de mieux me comprendre moi-même, ainsi que ce qui m’entoure. Sur le plan personnel, c’est une quête de sens.»

Née en 1986 à Québec, Christiane Vadnais oeuvre depuis plusieurs années au rayonnement de la littérature québécoise comme programmatrice et chargée de projets. Titulaire d’une maîtrise en études littéraires, elle a notamment remporté le concours de nouvelles de la revue XYZ en 2017. Elle signe avec Faunes son premier livre.

Lauréate du Prix de création littéraire de la Ville de Québec et du Salon international du livre de Québec, Christiane Vadnais a retenu l’attention avec son premier livre, Faunes, qui est maintenant finaliste au Prix des Horizons imaginaires. Après la lecture de ce roman, on constate que l’auteure est une femme curieuse qui a su habilement amalgamer deux de ses passions : la littérature et la biologie.

 

Vous avez hésité entre des études en médecine et en littérature ; qu’est-ce qui a fait pencher la balance du côté des lettres ?
Les arts du récit offrent la possibilité de se réinventer constamment. Au final, je me suis demandé pourquoi choisir, alors qu’à travers l’écriture et la lecture, je pouvais être tantôt médecin, tantôt biologiste, tantôt agente de bord ou même me glisser dans la peau d’une autre espèce… La littérature permet d’explorer le monde sous toutes ses coutures, de se plonger dans une multitude de domaines, de développer des réflexions au carrefour de plusieurs champs de la connaissance. J’adore la recherche en amont d’un projet et les nouvelles perspectives sur la réalité que j’y découvre.

Que vous permet l’écriture (de fiction) ?
En écrivant, j’ai l’impression de mieux me comprendre moi-même, ainsi que ce qui m’entoure. Sur le plan personnel, c’est une quête de sens. (L’activité de s’asseoir quotidiennement pour écrire m’apparaît d’ailleurs vaguement monastique.) Parce que la fiction littéraire tient à la fois du monde des idées et du domaine de l’art, de l’esthétique, elle exprime certaines vérités d’une façon très incarnée, très fine. Je crois beaucoup au pouvoir des livres, en leur capacité à changer notre perspective d’humain, à leur beauté vibrante et vivifiante, à l’expérience de liberté qu’ils nous proposent. Si des lecteurs peuvent vivre un peu de cela à travers mes écrits, alors je me sentirai (presque) aussi utile qu’un médecin !

Alors que la littérature semble marquée par une tendance à l’autofiction depuis quelques années, vous proposez un roman d’anticipation qui n’a rien d’autobiographique. Quel est votre moteur de création ?
Autant dans la vie que dans la littérature, la sensation de dépaysement m’a toujours semblé essentielle. Se placer dans cet état d’étonnement, d’ouverture radicale, fait émerger l’étrangeté du réel et nous invite à remettre en question ce qui semblait acquis. C’est pourquoi, je pense, mes textes en viennent souvent à frôler les littératures de l’imaginaire, sans que j’en sois toujours consciente. Le fantastique, le réalisme magique sont des façons d’induire cet état propice à renouveler le regard.

Faunes, qui n’a rien de moralisateur, est une dystopie où la nature reprend ses droits sur les humains après avoir longtemps été malmenée. Ces derniers devront s’adapter pour survivre. Comment entrevoyez-vous l’avenir ?
Comme citoyenne, je suis assez ambivalente : certains jours, mon écoanxiété me fait craindre le pire, alors que d’autres, j’ai foi en l’instinct de survie de l’être humain. J’arrive à croire en sa capacité à éviter la catastrophe écologique vers laquelle nous mène la société de consommation. Ceci dit, comme on sait, ce qui est menacé à l’heure actuelle par les changements climatiques, la pollution, etc., c’est le monde tel que nous le connaissons, les espèces et les individus que nous avons appris à aimer ; pas la vie en soi, qui est résiliente, violente, extraordinaire. Comme écrivaine, c’est plutôt cette force agissante que j’avais envie d’explorer, cette force qui nous dépasse et nous impose l’humilité. Je suis convaincue que pour développer un rapport plus sain à la nature, nous devons d’abord nous rappeler qu’elle n’est pas à notre merci, qu’on ne peut pas tout contrôler, et qu’en conséquence nous devons parfois nous adapter à notre environnement plutôt que le contraire.

Les premières publications échappent rarement à la comparaison. Dans votre cas, elles sont variées et flatteuses : on vous a notamment comparée à Ovide, Kafka, Wells, King et García Marquez. Qu’en pensez-vous ? Ces auteurs font-ils seulement partie de vos inspirations ?
L’accueil qu’a connu Faunes depuis sa parution était inespéré, j’en suis immensément reconnaissante. Beaucoup de ces comparaisons renvoient à des auteurs que j’admire profondément et qui ont marqué mon parcours de lectrice, comme Franz Kafka, Stephen King et Gabriel García Marquez (Cent ans de solitude a longtemps été un de mes deux livres préférés – maintenant j’en ai beaucoup plus!). D’autres comparaisons m’ont ouvert sur des auteurs que je n’avais jamais lus. Qu’elles me plaisent ou pas, je trouve ces concordances proposées par la critique très intéressantes à considérer pour m’aider à situer ma propre démarche, encore en construction.

Travaillez-vous à un nouveau projet littéraire en ce moment ?
Je suis aux débuts d’un roman où je veux explorer le motif de la disparition. Et puisque je n’ai pas l’impression d’avoir tout dit là-dessus avec Faunes, la question de la nature devrait encore y être centrale.