Miroir, miroir…

Entretien avec Deni Ellis Béchard

Je suis conscient des nombreuses contradictions qui m’habitent. Je peux être hypersensible et lucide à un moment donné, puis trébucher aveuglément l’instant d’après.

Romancier, journaliste indépendant et photographe, Deni Ellis Béchard a grandi entre le Canada et les États-Unis et a voyagé dans une soixantaine de pays. Il est notamment l’auteur de Vandal Love ou Perdus en Amérique (Prix du Commonwealth du premier roman), Remèdes pour la faim et Dans l’oeil du soleil, qui a figuré sur la liste préliminaire du Prix des libraires du Québec en 2017.

En tant que journaliste indépendant, Deni Ellis Béchard voyage énormément et va à la rencontre des cultures du monde entier. Il s’est notamment rendu au Congo, où il a passé plusieurs mois. Il s’est inspiré de cette expérience pour son plus récent roman. Il a même choisi de s’y mettre en scène : « Je voulais écrire un personnage qui était inconfortablement proche de moi, de mon ignorance et de mes illusions. Je voulais aussi que le lecteur considère ce personnage comme une personne réelle et non comme une personne qu’il pourrait inconsciemment écarter, en se disant simplement qu’il s’agit d’une représentation fictive d’un certain type de Blancs. »

Si l’auteur a pris cette décision, c’est que selon lui, beaucoup d’Américains blancs ont tendance à distinguer les bons Blancs des mauvais, en s’identifiant bien sûr toujours aux bons et en accusant les mauvais des maux qui rongent la société, notamment le racisme. « Dans cette perspective, précise Béchard, il y a les Blancs racistes – parmi eux, les Blancs qui ont profité de l’esclavage ou qui bénéficient actuellement de politiques racistes chez eux et à l’étranger – et il y a les bons Blancs, qui expriment leur souhait de faire quelque chose pour contrer le racisme en Amérique. » L’auteur ajoute qu’il ne souhaitait pas que les lecteurs trouvent refuge dans un personnage innocent, voire vide, qui aurait seulement observé le racisme de l’extérieur sans y participer. « Je voulais explorer les moyens par lesquels les Blancs peuvent, à bien des égards, devenir conscients d’eux-mêmes, tout en faisant également partie d’une culture raciste que nous renforçons par nos actions. »

Lorsqu’on lui demande comment s’est déroulée l’écriture de Blanc, Béchard avoue qu’il a trouvé le processus de se représenter en personnage de fiction plutôt ardu : « J’ai trouvé cela difficile, car je suis conscient des nombreuses contradictions qui m’habitent. Je peux être hypersensible et lucide à un moment donné, puis trébucher aveuglément l’instant d’après. Par conséquent, j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour comprendre comment façonner ce personnage de manière à ce qu’il puisse être perçu de façon cohérente. »

« Par exemple, poursuit-il, un moment de colère, de malhonnêteté, de convoitise, de promiscuité ou d’égoïsme peut laisser croire que le personnage manque de valeurs, de maîtrise de soi ou de respect des autres, et ce, même si la plupart des lecteurs ont vécu des moments similaires en sachant bien que leur nature ne se résume pas à cela. Il fallait donc que je réfléchisse à la réception, pour évaluer la manière dont j’allais organiser le désordre interne et contradictoire de ma propre conscience afin de créer ce personnage. » L’auteur mentionne également qu’il a voulu être le plus honnête possible à propos de ses privilèges d’homme blanc. « Même si le personnage est bel et bien fictif, il y a suffisamment de similitudes entre lui et moi, entre ma vie et la sienne, pour que je veuille l’expliquer. D’autant plus que je souhaitais avant tout l’utiliser comme un appât, afin d’intriguer le lecteur et de le confondre dans ses propres certitudes. »

Si chaque aspect de l’écriture de Blanc a été inconfortable, c’est que l’auteur ne cherchait pas à créer un modèle ou un héros, un personnage d’homme blanc éduqué, libéral et critique, mais plutôt un être tout en nuances, à la fois bon et mauvais, pour tendre un miroir au lecteur et l’inviter à prendre conscience de ses propres contradictions.