Dans l’atelier de Tom Gauld

Entretien avec Tom Gauld

« Pour moi, la façon la plus agréable de passer un après-midi est de remplir une page d’un de ces carnets sans avoir de but réel en observant simplement où vagabonde mon esprit. »

Tom Gauld est né en 1976 dans l’Aberdeenshire, en Écosse. Après des études d’illustration à l’Edinburgh College of Art, il rejoint le Royal College of Art, à Londres, où il réside. Il collabore régulièrement avec des journaux prestigieux comme The Guardian et The New York Times. Il a aussi signé certaines des plus emblématiques couvertures du New Yorker. Ses albums sont publiés dans leur version originale par la maison d’édition montréalaise Drawn & Quarterly. Chez Alto, il a publié Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, En cuisine avec Kafka et Police lunaire.

Armé de son crayon et d’un large spectre de références qui vont de l’univers victorien à l’astrophysique, l’inimitable Tom Gauld, dont nous publions cet automne Le département des théories fumeuses, dessine un monde décalé d’une apparente simplicité, mais d’une lucidité désarmante. Il nous ouvre ses carnets de croquis, le temps d’une entrevue.

Vous avez dû vous éloigner de votre studio (et, bien sûr, de la majorité de l’humanité) au cours des derniers mois. Qu’est-ce qui vous a le plus manqué ?

J’ai été surpris du peu qui m’a manqué. J’ai vécu dans la campagne profonde pendant trois mois, loin de mon studio, où j’ai pu travailler assez normalement. La seule chose que je regrette, c’est de me rendre dans les cafés et de m’y asseoir pour dessiner dans mon carnet de croquis. Il y a dans le mouvement de la marche, le changement d’environnement, la caféine et le brouhaha des gens autour de moi quelque chose qui m’aide à trouver des idées. J’ai essayé de recréer cette atmosphère ici en faisant des promenades dans les champs, puis en rentrant chez moi pour boire un café et écouter un balado en arrière-plan, mais ce n’est pas tout à fait la même chose. J’ai hâte de retourner flâner dans les librairies et les musées, ce qui est une autre façon d’encourager gentiment les idées à émerger.

Pourriez-vous nous livrer quelques détails sur votre façon de dessiner? Avez-vous un crayon ou du papier préféré ? Comment passez-vous de votre carnet de croquis à votre travail final ?

Mes outils les plus importants sont mes carnets de croquis et mes crayons. J’utilise des stylos Uni-Ball Eye Micro et des carnets Maruman Art-Spiral, tous originaires du Japon. L’encre des Uni-Ball est belle et noire, et il est très agréable de dessiner avec eux. Je dis à tout le monde à quel point ils sont géniaux et je rêve que la Mitsubishi Pencil Company qui les fabrique m’entende un jour et fasse de moi un ambassadeur honoraire de leurs stylos.

Je les appelle des carnets de croquis, mais j’essaie de ne pas les considérer comme des œuvres d’art ni de tenir les pages pour des productions achevées, destinées à être vues ; au contraire, ce sont vraiment les journaux intimes de mes idées. Pour moi, la façon la plus agréable de passer un après-midi est de remplir une page d’un de ces carnets sans avoir de but réel en observant simplement où vagabonde mon esprit.

Une fois que j’ai bien développé une idée, je fais de nouvelles versions des dessins sur papier, d’abord au crayon puis à l’Uni-Ball. J’essaie généralement de modifier et d’affiner le dessin et l’écriture sans rien perdre de la souveraine désinvolture des griffonnages du carnet de croquis, ce qui est délicat. Enfin, j’ajoute de la couleur sur Photoshop.

Quels aspects du domaine scientifique trouvez-vous les plus agréables ? Les plus effrayants ? Les plus intéressants ?

Je suis fasciné par tous les aspects de l’intelligence artificielle et de la robotique : les tentatives (et généralement les échecs) pour amener les machines à penser et à se comporter comme nous me paraissent à la fois intéressantes, drôles et tragiques. Je dessinerais volontiers des robots toute la journée, alors je dois me rappeler de chercher l’inspiration dans tous les domaines de la science. Une grande partie de mon travail consiste à parcourir le monde de la science à la recherche de nouveaux faits, idées et histoires qui peuvent donner naissance à une planche de bande dessinée. Ma seule vraie crainte est de faire une blague qui échoue lamentablement et de façon embarrassante, parce que j’ai mal compris un aspect fondamental des principes scientifiques. J’essaie donc toujours de travailler très fort pour que les notions scientifiques soient exactes, même pour des plaisanteries. Je m’efforce de trouver une bonne blague sur la mécanique quantique depuis un certain temps, mais je reste bloqué parce que je n’en comprends pas encore assez bien les rouages.

Comme les références aux livres et à la littérature sont une partie importante de votre univers, quel genre de lecteur êtes-vous et que lisez-vous actuellement ?

J’aime lire, mais, comme mon travail (pour le Guardian) consiste à faire une planche littéraire chaque semaine, je pense que les gens imaginent parfois que je suis de ceux qui ont lu presque tout et qui dévorent un livre en un seul après-midi : ce qui n’est pas du tout le cas. 

J’ai lu une curieuse sélection de bouquins parce que je n’ai pas apporté de livres ici avec moi. J’ai donc surtout pioché dans la bibliothèque de mon beau-père (nous demeurons chez lui). En ce moment, je lis Franny et Zooey de J. D. Salinger dans une très belle édition des années 1950. Avant cela, j’ai lu le roman graphique The Dairy Restaurant, de Ben Katchor (mon magasin de BD préféré, Gosh, me l’a envoyé), qui est décousu, excentrique et fascinant, comme toutes ses œuvres.

J’écoute des livres audio lorsque je fais un travail moins exigeant comme le coloriage et j’ai aimé le roman-fleuve en douze volumes A Dance to the Music of Time d’Anthony Powell. Sa représentation de la dérive, de la traversée et, plus intéressant encore, de la fin de la Seconde Guerre mondiale apporte un éclairage tout à fait pertinent sur la crise actuelle.

Si vous pouviez être l’un de vos personnages, lequel aimeriez-vous être et pourquoi ?

J’aimerais vraiment être le policier de la Lune de Police lunaire. J’adorerais visiter la Lune, même la version mélancolique et quelque peu défraîchie de la Lune dans ce livre.

Vous offrez souvent un aperçu de l’avenir dans vos bandes dessinées. À une époque où tout le monde a du mal à deviner ce qui va arriver, que prédisez-vous ?

Vous avez raison, il est très étrange et troublant de ne pas savoir, de semaine en semaine, quelle nouvelle règle ou difficulté saugrenue va nous tomber dessus. Je n’ai pas de prévisions, je prends la vie comme elle vient et j’attends avec impatience l’occasion de refaire des gestes très simples que je considérais autrefois comme allant de soi : entrer dans une librairie, acheter des BD et m’asseoir dans un café pour les lire.