deWitt et d’esprit

Entretien avec Patrick deWitt

« Je me rappelle avoir lu Richard Brautigan et avoir envié cet homme qui passait ses journées à imaginer des histoires aussi étranges. Visiblement, il s’amusait et je me suis dit : c’est ce que je vais faire de ma vie. »

Né en 1975 sur l’île de Vancouver, Patrick deWitt vit à Portland, en Oregon. Publié à ce jour dans une trentaine de pays, Les frères Sisters a remporté de nombreux prix, dont le Prix des libraires du Québec et le Prix littéraire du Gouverneur général, et est considéré comme l’une des plus étonnantes révélations des dernières années. Finaliste au prix Scotiabank Giller, Sortie côté tour est son quatrième roman.

C’est avec grand bonheur que nous retrouvons Patrick deWitt ce printemps avec la parution de Sortie côté tour, une tragédie de moeurs à l’humour aussi raffiné et craquant qu’un macaron!

Dans Les frères Sisters, vous vous êtes amusé avec les codes du western, dans Le sous-majordome, avec ceux du conte de fées, et dans Sortie côté tour, la comédie de moeurs devient tragédie. Qu’aimez-vous dans le fait de jouer avec les genres littéraires ?

Il y a quelque chose de très attrayant pour moi à l’idée d’entrer dans un monde préexistant, qui vient avec son lot d’attentes que je peux combler d’une manière nouvelle ou encore bouleverser comme bon me semble, les transformant ainsi en un genre d’affirmation personnelle.

Vos livres sont à la fois drôles et brillants. Votre humour a un petit je ne sais quoi de britannique. Avez-vous des inspirations anglaises ?

Britanniques, irlandaises et écossaises, oui, absolument. Particulièrement en matière d’écriture comique ; j’ai tout simplement l’impression que ces auteurs comprennent et excellent dans ce domaine. Les Brits vous rappellent que l’humour peut être – doit être – intelligent. Récemment, j’ai lu plusieurs auteures du Commonwealth des années 1950, comme Barbara Comyns, Elizabeth Taylor, Ivy Compton-Burnett et Barbara Pym. Je suis en train de lire Les filles de la campagne d’Edna O’Brien et ça me fait mourir de rire.

Sortie côté tour raconte une relation assez singulière entre une mère et son fils. Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

Il m’a seulement semblé que je n’avais jamais vu ce genre de dynamique particulière racontée dans un roman. Probablement que l’inspiration vient aussi de ma propre relation avec mes parents, en plus du fait que je suis moi-même père, ces deux choses me poussant à réfléchir aux relations parent-enfant sur le long terme.

Vos personnages sont incroyablement fortunés, mais n’en sont pas plus heureux. Tentiez-vous de passer un message ?

Non, pas du tout. Je n’utiliserais pas un roman pour disséminer ce genre de choses, du moins pas consciemment. Lorsque je prends un livre, je ne veux pas me faire livrer une leçon morale ou d’esthétique, et je le sens quand un auteur adopte un point de vue supérieur. Je détestais l’école pour cette raison : je ne croyais pas que les enseignants pouvaient m’apprendre quoi que ce soit. La plupart me semblaient être bons pour l’asile.

Quel livre vous a donné envie de lire ?

Quand j’avais environ douze ans, mon père m’a permis de fouiller dans sa bibliothèque, qui contenait essentiellement de la littérature beatnik. Je suis tombé sous le charme tout de suite. Je me rappelle avoir lu Richard Brautigan et avoir envié cet homme qui passait ses journées à imaginer des histoires aussi étranges. Visiblement, il s’amusait et je me suis dit : c’est ce que je vais faire de ma vie.

Vous arrive-t-il de lire un livre plusieurs fois ?

Je ne relis pas souvent, mais récemment j’ai relu Des arbres à abattre de Thomas Bernhard, Nuit noire de Renata Adler et Un nid de nigauds de John Ashbery et James Schuyler. Ces livres sont si riches, en plus d’être d’une excellence et d’une beauté peu communes, que c’est difficile de tout absorber en une seule lecture.

Le livre d’Adler en particulier était magnifique la deuxième fois, j’y ai trouvé une foule de petits détails et de tournures de phrases que je n’avais pas remarqués initialement.

Avez-vous un plaisir de lecture coupable ?

Les magazines !

Y a-t-il un livre que vous n’avez pas lu, mais dont vous avez l’impression que vous auriez dû ?

Il y en a tellement ! J’ai depuis longtemps abandonné l’idée de rattraper les lectures que j’aurais déjà dû avoir faites. Je me demande si mon ignorance ne m’a pas rendu service d’une certaine façon ; peut-être que le fait de ne pas être influencé par les canons m’a aidé à trouver ma propre voix, quelle qu’elle soit. (J’essaie de faire bien paraître mon curriculum minable !)

Sur quoi travaillez-vous ces temps-ci ?

Aujourd’hui, j’ai remis un scénario adapté d’une de mes nouvelles et j’ai écrit la page un de ce qui, je l’espère, sera mon prochain roman. C’est une histoire contemporaine, une histoire d’amour en quelque sorte, impliquant de l’abandon, des institutions, de l’itinérance et des attractions de bord de route.