Le bel enchantement de Zsuzsi Gartner

Entretien avec Zsuzsi Gartner

« Comme Lucy, je me suis convertie aux chiens sur le tard. Je n’en avais pas eu depuis mon enfance, mais lorsque Banda, mon labrador, est entré dans ma vie, il y a presque huit ans, j’ai été transformée. »

Considérée comme l’une des voix les plus singulières de la littérature canadienne, Zsuzsi Gartner a fait paraître deux recueils de nouvelles : All the Anxious Girls on Earth et Better Living Through Plastic Explosives (finalistes au prix Banque Scotia Giller). Elle a enseigné la création littéraire au Centre Banff et à l’Université de la Colombie-Britannique. Elle habite à Vancouver.

Zsuzsi Gartner signe avec Le malenchantement de sainte Lucy un casse-tête existentiel jubilatoire teinté d’une exubérante folie. Ne reculant ni devant les effets de sa deuxième dose de vaccin ni devant la canicule qui affecte Vancouver, où elle habite, elle a répondu à quelques questions.

D’où vient le fil conducteur du Malenchantement de sainte Lucy, c’est-à-dire la mystérieuse capacité d’une femme à recueillir les confessions d’inconnus ?

J’avoue (!) que l’idée initiale, voire l’impulsion, s’est perdue dans la nuit des temps. Honnêtement, je ne me souviens ni du moment où j’ai eu cette idée ni de quelle manière elle m’a traversé l’esprit. Au début, le titre provisoire était St. Lucy: A Novel in Confessions (Sainte Lucy, un roman de confessions), chaque chapitre racontant un aveu de Lucy, une menteuse invétérée. Mais il m’a semblé plus intéressant d’inclure les confessions d’inconnus parallèlement aux siennes. Le thème du mensonge a disparu au fil des années.

 Devant la qualité de l’écriture et la virtuosité de la composition, beaucoup sont surpris d’apprendre que c’est votre premier roman. Comment avez-vous décidé de passer de la nouvelle au format long ?

Une partie de l’astuce tient au fait que les confessions que Lucy entend sont comme des nouvelles enchâssées et que des nouvelles, j’en écris depuis presque 30 ans. Je me suis toutefois battue longtemps avec la structure. Je ne voulais absolument pas d’une progression linéaire, mais le lecteur devait pouvoir suivre Lucy dans le temps et dans l’espace. J’espère avoir abouti à un tout organique et intuitif, avec des allers-retours dans le temps.

Pouvez-vous nous parler de la manière dont vous avez choisi d’aborder la maternité, un des thèmes qui traversent le livre?

La procréation est un acte biologique. C’est par la suite que s’imposent les responsabilités parentales, et beaucoup de gens ne sont pas à la hauteur. De plus, il arrive qu’au terme de nos sacrifices, nous nous prenons un coup de pied dans les dents. On ne nous raconte pas assez les vérités brutales sur la maternité ; j’aime mon fils à la folie, mais être mère, être parent, représente une responsabilité terrifiante et un véritable morcellement de soi, surtout si on est une femme et qu’on a de l’ambition créatrice. Comment ai-je réussi à écrire sur ce sujet de cette manière ? Principalement parce que je ne suis pas Lucy ; je ne suis pas la mère qui est partie, celle qui ne voulait pas d’enfants. Mais je peux imaginer être cette femme-là, cet autre moi. Lorsqu’un père part ou s’avère largement absent, personne ne dit que c’est anormal, mais lorsqu’une mère abandonne son enfant, on parle d’un crime contre nature.

Votre roman est truffé de références cinématographiques. Quelle est la place des films dans votre vie ?

Comme beaucoup de gens, j’aime le cinéma, mais je ne me qualifierais pas de cinéphile. J’ai tiré certaines des références du roman de mon coffre-fort mémoriel ; d’autres sont issues de recherches et du visionnage de vieux films que Zoltán, le cousin bien-aimé de Lucy, aurait regardés, car il était obsédé par le cinéma. Par exemple, je n’avais jamais vu les films de la série The Thin Man dont on parle dans le livre jusqu’au moment où j’ai entrepris la première grande révision de mon texte et où j’ai eu besoin d’ajouter du matériel sur Zoltán. Et je les ai adorés !

Nous croisons beaucoup de chiens dans votre livre. J’ai entendu dire que les Vancouvérois sont nombreux à en avoir comme compagnon. Cela vous a-t-il inspirée ?

Il n’y a pas de chiens au Québec !? Il est possible qu’à Vancouver nous soyons plus fous des chiens qu’ailleurs. Dans ma rue, il est vrai qu’il y a un total de 11 chiens. Comme Lucy, je me suis convertie aux chiens sur le tard. Je n’en avais pas eu depuis mon enfance, mais lorsque Banda, mon labrador, est entré dans ma vie, il y a presque huit ans, j’ai été transformée. Le labradoodle de Lucy, Gimli, s’en inspire en partie. Je pense que les chiens représentent l’humanité dans sa plus pure expression. Et Otis, un des seuls personnages héroïques du roman, est un carlin noir.

Votre endroit préféré au monde :

Le potager sur le toit de mon garage. Le temps s’y arrête.

Une personne qui vous inspire :

Taku, le vieux labrador couleur sable d’un ami. On dirait la réincarnation du dalaï-lama.

Un détail qui vous rappelle votre enfance :

Les magasins de quartier (une espèce en voie de disparition) et leurs comptoirs de bonbons.

Un livre que vous aimeriez avoir écrit :

Le Livre de la Révélation, version King James. Délicieusement apocalyptique.

Un détail surprenant sur vous :

J’ai mon cordon vert pour la pratique de la rapière, donc je connais les rudiments du maniement de l’épée.