Mesurer, mourir

Par Nicolas Dickner

C’est quand même drôle : il m’arrive de songer aux livres que je n’aurai pas le temps de lire, mais rarement à ceux que je n’aurai pas le temps d’écrire.

Ma fille a peur de la mort. Elle a douze ans, c’est de son âge. Elle a aussi peur des incendies, des inondations, des araignées et de Donald Trump.

Ça lui prend toujours à l’heure du coucher, dans la lumière maigre de la lampe de chevet. Il faut alors lui redire les choses habituelles, les répliques rassurantes qu’elle sait par coeur. C’est notre petit théâtre.

Mais ce soir, il y a eu variation dans le texte.

Ma fille avait adopté sa posture anxieuse : les draps relevés sous le nez, le front plissé. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas.

— Y a trop de livres, a-t-elle répondu.

— Trop de livres?

— Je pourrai pas tout lire. Une vie c’est pas assez. Je vais mourir avant d’avoir lu tous les livres que je veux lire.

J’ai haussé les sourcils : le débat venait de gagner en profondeur.

Je comprends ma fille. Mieux : nous sommes dans la même galère.

Ma bibliothèque déborde de bouquins que je n’aurai pas le temps de lire, ou pire : de relire. J’en ai des piles de côté, que je me garde pour les soirs de blizzard. Ça va dans tous les sens. Une histoire méticuleuse des Opérations Dignité rédigée par Charles Banville. La Vie mode d’emploi, que j’ai lu trois fois en poche et que je veux lire une quatrième fois dans une bonne édition. Une lourde anthologie de poèmes de Jorge Luis Borges. Moby Dick en v.o.a.

Et ça, c’est sans compter les bouquins qui font déjà l’objet d’un programme de relecture périodique. La course au mouton sauvage, Cryptonomicon, Accelerando : des romans qui me hantent et auxquels je retourne sans cesse dans l’espoir d’y saisir un insaisissable je ne sais quoi.

Mes étagères d’à lire et d’à relire continuent toujours de s’allonger. Pourtant, je fais des efforts. Les trophées m’intéressent moins qu’avant. Depuis le printemps dernier, j’ai descendu au trottoir trois ou quatre mètres de livres qui prenaient la poussière. Des briques qui me donnaient des maux de tête. La vie est courte, et ça me fera une belle jambe d’avoir lu House of Leaves d’une couverture à l’autre quand on me transvidera dans une poivrière.

C’est quand même drôle : il m’arrive de songer aux livres que je n’aurai pas le temps de lire, mais rarement à ceux que je n’aurai pas le temps d’écrire. Je suppose que j’ai fait la paix avec ça.

Il faut dire qu’écrire des romans, c’est vivre par procuration. Gustave Flaubert n’était pas que Madame Bovary : il était aussi Charles Bovary, et Berthe, et Rodolphe Boulanger, et même ce garçon d’écurie un peu benêt que l’on opère pour le pied bot. Kurt Vonnegut incarnait Billy Pilgrim, mais également chaque victime du bombardement de Dresde. Et Herman Melville, ce bon vieux Herman, je parie qu’il a combattu le kraken au corps à corps à deux mille mètres de profondeur.

Non, être romancier, ça ne vous prédispose pas à craindre la mort. Après un moment à vous multiplier, vous devenez distant par rapport à vous-même.

Les historiens et les comédiens logent à la même enseigne, je suppose. Jouer Hamlet ou reconstituer l’arrivée de la peste à Marseille, ça vous sort un peu de vous-même.

J’ai souvent menacé mon éditeur de devenir grutier. J’entendais par là : me trouver un emploi payant. Mais je réalise que cette histoire en cachait une autre. Le grutier est l’opposé du romancier. Le grutier ne peut pas avoir la tête partout à la fois. Un grutier qui rêvasse aplatit ses collègues. Alors forcément, il se concentre sur la situation et vit très fort une vie unique, isolé à cinquante mètres de hauteur.

Il y aurait sans doute un roman à écrire là-dedans.

Alors bon, ma fille a peur de la mort.

En fait, ma fille arrive surtout à cet instant de l’enfance qui n’est presque plus l’enfance. Cet instant où, debout et droite pour la première fois, elle découvre l’immensité du monde – et je dois avouer, père indigne, que je ressens une joie un peu vaine à la voir mesurer cette immensité en livres.

Car on dira ce qu’on voudra : face à la mort, le livre est une unité de mesure qui a fait ses preuves.