TRANSMISSION ORPHELINE NON AUTORISÉE

Par Serge Lamothe

Serge Lamothe est de retour avec Oshima, un roman de la route futuriste et intime, où il nous convie à la rencontre d’une humanité résiliente et rappelle que c’est à travers l’expérience de nos limites que nous est révélée notre véritable nature. L’auteur s’amuse ici à ses propres dépens en imaginant un entretien avec son double du futur. Quelles sont les questions que le Serge Lamothe de 2019 souhaiterait poser s’il se retrouvait soudain face à face avec lui-même… en 2048 ? C’est avec une touche d’humour noir et de dérision qu’il répond pour nous aux questions de cet improbable doublon. À ses risques et périls. Et aux nôtres…

ATTENTION !

CECI EST UNE TRANSMISSION ORPHELINE NON AUTORISÉE DE CLASSE ALPHA POD-POST-CAM660-3865xyxHATMPQYy92447182.fckU.hs1qtmq

2019-SL : Est-ce que j’hallucine, là ?

2048-SL : Non, non ! Pas du tout. C’est bien moi. Je veux dire, toi. (Long silence malaisé.) C’est nous, quoi !

2019-SL : Mais enfin, je… Qu’est-ce qui s’est passé ?

2048-SL : Oh là là ! Il s’en est passé des choses. Allons-y doucement, si tu veux bien.

2019-SL : Comment est-ce possible ?

2048-SL : Quoi donc ? Ah ! Le voyage dans le temps ? C’est de ça que tu parles ? Je ne sais pas plus comment ça marche que je ne connaissais le mode de fonctionnement d’un portable à l’époque, mais je sais que ça fonctionne. La preuve !

2019-SL : C’est impossible. Même si le voyage dans le futur est réalisable, en théorie, voyager dans le passé est totalement exclu.

2048-SL : En théorie, oui ! Mais qui dit que je voyage dans le passé ? Est-ce que ce n’est pas plutôt toi qui te retrouves projeté dans notre avenir ?

2019-SL : (Observant les alentours :) Alors j’avais vu juste ? C’est arrivé ?

2048-SL : Quoi donc ?

2019-SL : L’Effondrement global des réseaux, voyons !

2048-SL : Oh oui ! ÇA ! Bien sûr. On y a eu droit ! Pas à la date précisée dans Oshima, comme on pouvait s’y attendre, mais ça s’est produit, oui. L’EGR et tout le reste. Je ne m’étais pas trompé de beaucoup. Enfin, je veux dire, nous

2019-SL : Et alors, raconte ! C’était comment ?

2048-SL : Eh bien, ça s’est passé à peu près comme je l’avais… comme nous l’avions décrit, mais en bien pire.

2019-SL : Comment ça, pire ? Ça pouvait difficilement être plus terrible que ce que j’ai raconté.

2048-SL : Oh ! Attends une seconde ! Je sais de quoi je parle : je l’ai écrit et je l’ai vécu, l’Effondrement. Toi, pour l’instant, tu n’as fait que l’imaginer. Excuse-moi, mais c’est un peu léger. D’autant plus qu’en 2019 il y avait des prédictions bien plus catastrophiques.

2019-SL : D’accord, d’accord ! Mais comment c’est arrivé ?

2048-SL : En quelques secondes. On n’a jamais su si ç’avait été causé par une tempête solaire ou une intervention humaine, genre Radio Frequency Weapons ou cyberterrorisme. On nous a laissés dans le noir. Et c’est rien de le dire ! (Riant de sa mauvaise blague :) Tout ce que je sais, c’est que le chaos provoqué par le Total Grid Collapse a été grandiose ! Complètement inédit.

2019-SL : Le quoi ? Le Total Grid Collapse ?

2048-SL : C’est comme ça qu’on l’a appelé en anglais. Mais je peux te dire que ça a foutu un bordel monstre, que ce soit en français, en anglais ou en mandarin !

2019-SL : Et pour la date ? J’avais vu juste ou non ?

2048-SL : Désolé. Je ne suis pas autorisé à révéler certaines informations sensibles.

2019-SL : Comment ça, sensibles ?

2048-SL : Bien, tu vois, des renseignements qui pourraient modifier le continuum espace-temps.

2019-SL : Tout ça, c’est des…

2048-SL : Non, Serge, c’est pas des conneries, c’est la science !

2019-SL : Mais tu es moi !

2048-SL : Exact. Je suis toi dans une trentaine d’années.

2019-SL : Justement ! Tu peux m’en dire un peu plus, quand même ! D’après ce que je vois, on s’en est plutôt bien tirés.

2048-SL : Par rapport à bien d’autres, oui. On peut dire ça. Mais tu n’as jamais été nano-implanté. Ça fait une sacrée différence.

2019-SL : Explique un peu. Comment ça se fait ?

2048-SL : Quand la convocation est arrivée, en 2031, je me suis réfugié ici, en pleine forêt, totally off the grid. J’étais déjà autonome quand l’EGR s’est produit. Après, il a fallu prendre des mesures pour sécuriser le périmètre.

2019-SL : Le sécuriser pourquoi ? Contre qui ?

2048-SL : À cause des rôdeurs, bien sûr. Les cannibales, Serge ! Tu vois bien que tu n’avais pas tout prédit !

2019-SL : Si je comprends bien, chaque fois que nous avons vu juste, c’est grâce à toi, mais quand on se goure, c’est ma faute !

2048-SL : Ne le prends pas mal, mais c’est vrai qu’il a fallu évoluer. Et vite.

2019-SL : Par évoluer, tu veux dire…

2048-SL (S’enthousiasmant :) Muter, carrément ! Ouais ! Muter !

2019-SL : Comme les enfants lumière ?

2048-SL : On ne nous a jamais vraiment appelés comme ça, tu sais. On dit plutôt ADN junkies.

2019-SL : Concrètement, ça se traduit comment ?

2048-SL : Bien, tu vois, par exemple, on m’a greffé un gène de cafard qui me rend plus résistant aux radiations. J’ai aussi quelques gènes d’une espèce particulière de méduse. C’est censé décupler mon espérance de vie. Mais bon, sur ce coup-là, je demande à voir !

2019-SL : Tu te fous de moi ? Je rêve, là, ou quoi ?

2048-SL : Bien sûr que tu rêves ! Mais quand tu te réveilleras, tu te souviendras de tout. Tu noteras tout ce que je t’aurai dit dans un cahier et ça t’aidera à vivre en attendant.

2019-SL : En attendant quoi ? Godot ?

2048-SL : Ha, ha ! En attendant la fin, mon cher. Celle qui justifie les moyens !

2019-SL : Je vois que cette époque opaque n’a pas entamé notre sens de l’humour.

2048-SL : Manquerait plus que ça ! Après avoir tout perdu, qu’on en vienne à envier les damnés de la terre !

2019-SL : Je suis quand même désolé. J’aurais préféré me tromper sur toute la ligne.

2048-SL : Au contraire, tu peux être fier ! Nous avons été un fameux vecteur d’écoanxiété !

2019-SL : De quoi ? Qu’est-ce que ça mange en hiver, cette affaire-là ?

2048-SL : C’était la maladie du siècle. Ces gens qui tournaient de l’oeil chaque fois qu’ils voyaient une paille en plastique, un pâté de boeuf haché, une vidéo d’ours polaire amaigri se traînant sur ce qu’il restait de la banquise ou une simple boîte de thon émietté.

2019-SL : Et nous, en fin de compte, est-ce qu’on s’en sort bien ?

2048-SL : Plutôt bien, je dirais. J’ai vu des pauvres diables brouter de l’herbe à quatre pattes dans les champs pour calmer leur faim. J’en ai même vu qui s’envoyaient des cailloux dans le gosier comme des poules.

2019-SL : Mais c’est atroce !

2048-SL : Je t’ai bien dit que ma réalité dépassait ta fiction ! Mais ce n’est pas si terrible : on a survécu. Tout le monde n’a pas eu cette chance. Quatre-vingt-deux pour cent du vivant, pour être exact. Toutes faunes et flores terrestres et marines confondues.

2019-SL : Bon, ça suffit ! J’en ai assez entendu comme ça. À la fin, je vais me retrouver affligé de cette fameuse maladie, là…

2048-SL : L’écoanxiété.

2019-SL : Oui.

(Long silence empreint de perplexité pendant lequel l’auteur s’observe à travers ce qui semble être un miroir sans tain.)

2019-SL : Il y a des milliards de chances pour que ça ne soit qu’un rêve, pas vrai ?

2048-SL : Au minimum.

2019-SL : Alors, comment se fait-il que ça ait l’air aussi vrai ?

2048-SL : (Après mûre réflexion :) Tu sais, Serge, peut-être que tu as fouillé trop longtemps dans les poubelles de l’Histoire.

2019-SL : Qu’est-ce que tu veux dire ?

2048-SL : Tu as une trentaine d’années pour le découvrir. Mais si je peux me permettre, j’ai envie de te dire : il y a assurément une phrase, dans Oshima, que je n’ai jamais oubliée et à laquelle je repense très souvent. Qui me permet… Comment te dire ? D’avancer. De mettre un pied devant l’autre. Malgré tout.

2019-SL : Et quelle est cette fameuse phrase ?

2048-SL : Je crois que nous le savons déjà, toi et moi, non ?

2019-SL : Oui. Ça me revient : « Je sais qu’il n’y aura désormais de beauté dans le monde que celle que nous y mettrons. »

2048-SL : Voilà !