Cartographier Métaphoria

Par Josianne Desloges

Pascal Colpron

Dans Le cœur à retardement, Charlie Waterfield n’a que vingt-quatre heures pour comprendre à quoi sert le cœur humain, faute de quoi la bombe qu’on a placée dans sa poitrine explosera. On l’a envoyé malgré lui à Métaphoria, ville où aboutissent les accidentés de l’amour condamnés à comprendre ce qui a dévasté leur vie sentimentale. 

Cette ville fabulée est au cœur du quatrième titre d’Andrew Kaufman à être traduit et publié chez Alto, après Les Weird, Minuscule et Tous mes amis sont des superhéros. Nous avons demandé au dessinateur Pascal Colpron, qui signe la couverture du livre, de cartographier la cité. L’auteur nous livre quant à lui quelques clés pour arpenter ces lieux, fortement inspirés de Toronto, où il habite.

 

De l’éternité de l’amour vrai

L’amour vrai, le grand, celui avec un grand A, se doit de durer jusqu’à la fin des temps, non? Au-delà des contes de fées, cette idée a fait son chemin dans l’inconscient collectif. Lorsqu’un amour se termine, on ne peut s’empêcher de remettre en doute son authenticité… « La durée et l’intensité des émotions n’ont absolument rien à voir l’une avec l’autre. Comprendre ça est une grande épiphanie ! » souligne Andrew Kaufman.

Métaphoria est en quelque sorte un miroir, une illustration de ce qu’il a traversé après son divorce. «Les chocs, les doutes, les remords, les regrets, mais aussi ce sentiment de vive liberté, voire de bonheur, lorsqu’on parvient à accepter qu’un amour qui a été si fort et si brillant et qui a produit deux enfants se soit éteint.»

Le pouvoir des acronymes

Andrew Kaufman a eu beaucoup de plaisir avec les acronymes à Métaphoria — élément qui a demandé patience et ingéniosité à la traductrice Catherine Leroux. The Prison of Optional Incarceration Necessary to Terminate or Lower Excessive Shame and Self-reproach (P.O.I.N.T.L.E.S.S.) devient en français le Pénitencier d’Expiation des Remords Tenaces et Excessifs D’une Epoque Terminée et Maintenue Présente par le Souvenir (P.E.R.T.E.D.E.T.E.M.P.S.) alors que the Never-Ever-Enough District (N.E.E.D.) devient le District des Envies et Servitudes Impossibles à Réprimer (D.E.S.I.R.). «Tout le livre est construit autour de cette idée que le sens est construit, voire arbitraire. Les acronymes sont des messages codés ridiculement faciles à déchiffrer, mais qui permettent quand même d’épaissir un peu le mystère», note Kaufman.

P.E.R.T.E.D.E.T.E.M.P.S.

« Le Quartier oublié n’était pas seulement abandonné ; il était déconstruit. Il ne restait que des fondations d’immeubles disparus. Il n’y avait ni arbres ni voitures garées, aucun signe d’activité humaine. Charlie ralentit pour ne pas se faire repérer du taxi qui s’arrêtait devant la seule structure visible, une construction en blocs de béton d’un étage. Ses fenêtres étaient étroites et garnies de barreaux, et le bâtiment était cerné d’une clôture grillagée surmontée de barbelés. À l’entrée, un grand portail de fer noir était ouvert. » Le cœur à retardement, p.39

Lorsqu’il a imaginé une prison où les voyageurs au cœur brisé iraient se tourmenter volontairement, Andrew Kaufman a pensé aux vastes terrains à l’abandon qui longent Cherry Beach. Contrairement au centre-ville où cohabitent les gratte-ciels et les bâtiments d’envergure, ce secteur au bord de l’eau est sous-développé. «Cette prison est une telle perte de temps et d’efforts que ça cadrait bien avec ce secteur de la ville et ce gaspillage de potentiel », indique l’auteur.

La Tour Tachycardie

« Avec ses quatre-vingt-dix-neuf étages dressés sans hésitation ni compassion, la Tour Tachycardie était l’édifice le plus haut de Métaphoria. Les fenêtres étaient toujours propres et, devant, le trottoir était en or. Une porte tournante laissait passer certaines personnes et refusait l’entrée à d’autres. De temps en temps, les gens qui se trouvaient à l’intérieur s’approchaient des fenêtres pour regarder dehors, leurs visages vides et insondables. » Le cœur à retardement, p.37

Andrew Kaufman placerait la Tour Tachycardie à l’intersection de King Street et Bay Street, à Toronto, royaume des hommes d’affaires ambitieux motivés par la perspective de faire toujours plus d’argent. Un contraste avec son propre regard sur la vie, où les émotions (et l’amour, bien sûr) prennent davantage de place.

La Bibliothèque des Pages blanches

« La porte de verre dépoli de la Bibliothèque des Pages blanches s’ouvrit facilement. À l’intérieur, il y avait de hauts plafonds, de longues tables et des rayons vides. Charlie vit des livres partout : empilés droit, entassés en énormes monticules d’un mètre de diamètre qui atteignaient le plafond. Au sommet gisait un grand nombre de cadavres de zombies. »  Le cœur à retardement, p.111

Andrew Kaufman s’est directement inspiré de la Toronto Public Library, où il allait fréquemment écrire avant la pandémie, pour inventer la Bibliothèque des Pages blanches. «C’est une vieille bibliothèque à laquelle on a ajouté une structure tout en verre et en métal, ce qui donne un édifice fascinant, où se mélangent l’architecture traditionnelle et contemporaine, explique-t-il. Ça donne l’impression qu’une partie de la bâtisse est suspendue dans le vide.» De là-haut, il pouvait suivre l’activité d’une des principales artères de Toronto. «Il y a une section, près des vieilles fenêtres, où on peut s’asseoir complètement seul avec une vue imprenable sur Bloor Street. C’est une des raisons pour lesquelles j’aime autant cet édifice.»

Le District des Noëls tristes

« À toutes les fenêtres étaient suspendues des guirlandes de lumières multicolores aux ampoules grillées. Au coin de la rue, des enfants aux mains nues vêtus de t-shirts et de jeans chantaient Sainte nuit aussi mal qu’ils étaient peu habillés. Un homme déguisé en père Noël le bouscula sans même lever les yeux, puis avala une lampée de sa flasque de rhum avant de s’éloigner en titubant. » Le cœur à retardement, p.62

Andrew Kaufman a imaginé son District des Noëls tristes en pensant à l’est de Toronto, qu’il imagine séparé en deux, comme une fine cicatrice, par Yonge Street. «Je pense que c’est ma blague favorite de tout le livre. Tout le monde a eu cette veille de Noël horrible et impossible à oublier », note-t-il.