Mügluck

Portfolio

«Je pense que ce qui fait la force d’une illustration, outre son caractère esthétique, c’est sa capacité à ouvrir d’autres portes dans l’imaginaire des gens. À donner une deuxième lecture dans l’image. Une histoire dans l’histoire, en quelque sorte. Dans chacune de mes illustrations, une histoire se joue en background, derrière le rideau. J’aime aussi que chacune de mes illustrations puisse exister et être vue indépendamment du texte ou du titre de l’article.»

Votre art rappelle tantôt le fauvisme, tantôt le cubisme. Qu’est-ce qui vous plaît dans ces esthétiques?

La libération de la couleur et l’expression de la couleur pure! Il y avait chez les peintres fauves comme Derain, Picasso, Gauguin ou Matisse une volonté d’appréhender la couleur comme une sorte de tonalité d’une émotion, plutôt que de s’attacher à imiter la nature comme les impressionnistes l’ont fait jusqu’en 1886. C’est une forme de liberté.

À mes yeux, le cubisme est bien moins présent dans mon travail que l’expressionnisme allemand. J’aime beaucoup le travail de Kirchner à la même époque. Un trait incisif, des couleurs criardes et des perspectives décomposées qu’on peut retrouver dans mon travail sous la forme de visages anguleux et durs, d’yeux marqués, de femmes très masculines, de perspectives faussées, de couleurs franches et de motifs. Je pense que c’est aussi la base de mon travail : s’inspirer du passé tout en lui donnant un caractère contemporain.

Vous semblez affectionner les encres. Pourquoi?

J’ai commencé le dessin par l’encre, mais uniquement l’encre de Chine, donc je ne dessinais qu’en noir et blanc. Pendant cette période qui a duré trois ans, je me suis refusée à passer à la couleur. Naïvement, j’avais peur de perdre de l’intensité dans mes dessins. Un jour, j’ai mis la main sur des encres acryliques. Ça a été une grande révélation de ce qu’était la couleur au final. Mon travail a pris un virage important à ce moment-là. D’ailleurs, je ne dessine plus du tout en noir et blanc.

Aujourd’hui, je passe progressivement à la gouache, dont j’apprécie le rapport plus direct à la peinture. Elle me permet d’avoir une palette de couleurs plus riche.

Utilisez-vous d’autres matériaux? Que vous permettent-ils?

Je suis très attachée au papier. Je n’utilise pas d’autres matériaux. Durant mes études aux Beaux-Arts entre 2007 et 2012, j’ai beaucoup expérimenté sur les questions du dessin et de la narration relativement à l’échelle du papier. Comment le support et l’échelle du papier influent-ils sur la narration et donc le dessin, et inversement? J’ai notamment réalisé plusieurs projets autour de Partitions dessinées, en utilisant comme base les contraintes de la portée pour la narration et le dessin. Ces partitions donnaient lieu à une histoire et à un livre de partitions qui étaient par la suite interprétées par différents musiciens.

Vous habitez Montréal depuis quelques années. Qu’est-ce que cette ville vous inspire? Qu’y trouvez-vous de particulier?

Comme beaucoup d’Européens qui traversent l’Atlantique pour la première fois et qui arrivent à Montréal, j’ai vécu une surprise immense. C’est un choc visuel complet, une ville « bâtie en raideur », avec des lignes d’horizon et une architecture éclectique que je découvrais pour la première fois, parfois froides mais qui vous marquent intensément.

D’un point de vue artistique, j’ai la sensation qu’il y a de la place pour faire de belles choses. Montréal abrite une poignée d’illustrateurs de talent qui partagent une vision commune de la place que nous souhaitons donner à l’illustration dans la métropole. Montréal est à mes yeux une ville d’espace où tout est possible, et à faire.

J’ai lu que vous aviez un petit cardinal rouge en peluche dans votre atelier. Que représente-t-il?

C’est un symbole. La figure de l’oiseau est une métaphore que je traîne depuis les Beaux-Arts. Elle a fait partie intégrante de plusieurs de mes travaux et histoires dessinés, sous différentes formes mais toujours sous les traits d’un même personnage mi-homme, mi-oiseau. En 2012, j’ai écrit une pièce de théâtre et créé des partitions dessinées et une série de cartes dessinées autour de ce personnage, regroupées sous le titre du Cri. Peut-être qu’un psychanalyste parlerait de double imaginaire, pourquoi pas?

Vous collaborez parfois avec d’importants clients, comme The New York Times, Le Nouvel Obs et Air France, pour ne nommer que ceux-là. Quel est votre rapport aux commandes? Comment gérez-vous les contraintes qu’elles vous imposent?

Les commandes, surtout pour la presse, sont des exercices très enrichissants pour le dessin et pour la capacité à synthétiser une idée dans un court laps de temps. J’affectionne particulièrement ce rythme de travail très frénétique, ainsi que la diversité des projets. Les contraintes sont souvent perçues comme frustrantes par certains illustrateurs, qui se sentent freinés dans leur créativité, mais je pense qu’au contraire, elles nous permettent aussi de penser et de créer « hors de la boîte ». C’est là que ça devient stimulant. J’avoue avoir un faible pour les commandes qui me donnent de la place pour faire une grande illustration plutôt qu’un petit quart de page dans un coin…

C’est à la talentueuse Mügluck que l’on doit la magnifique illustration du roman Les sanguines d’Elsa Pépin.