Dès que je suis entré au salon…

Inédit | Par Nicolas Dickner

À l’occasion du 38e Salon du livre de Montréal, l’équipe de Culture club a lancé un défi singulier à Dominique Demers, Nicolas Dickner et Tristan Malavoy : à partir d’une phrase de démarrage que René Homier-Roy leur dévoilerait au début de l’émission, ils devraient écrire un texte qui serait lu en ondes à la fin de la deuxième heure. Nous publions ici celui de Nicolas Dickner, qui constitue un addenda à son plus récent roman, Six degrés de liberté.

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Dès que je suis entré au salon, je l’ai vue.

De la porte d’entrée, on apercevait l’enfilade de portes et de pièces où les gens se pressaient épaule contre épaule – et, là-bas, tout au fond, posée sur un guéridon instable, la toute petite boîte dans laquelle Robert Routier se résumait désormais à quelques grammes de cendre.

Quelques douzaines de parfaits inconnus discutaient à voix basse, rassemblés en cercles, mal à l’aise dans leurs complets trop rarement portés. Tout ressemblait à des funérailles standard, banales. Tout le monde semblait néanmoins attendre quelque chose, comme si – en l’absence de corps – le principal intéressé s’était absenté de la fête sans avertir.

Ma tante Josée – l’ex-conjointe de Robert – était assise dans un coin, avec un café froid et un syndrome post-traumatique. Au cours des quatre derniers jours, elle avait appris coup sur coup que son ex-conjoint venait de mourir, qu’il avait passé les dernières années de sa vie dans un état de démence avancé, et qu’en outre leur fille Lisa était portée disparue depuis six mois.

Grosse semaine de rattrapage pour ma tante Josée.

À vrai dire, j’étais un peu étonné que l’hélicoptère TVA ne soit pas en train de survoler le salon funéraire. Tout le monde était apparemment retourné à la programmation régulière. Seule une poignée de conspirationnistes en parlait encore sur Twitter, discutant et décortiquant les moindres détails publics de cette affaire – c’est-à-dire vraiment pas grand-chose.

En gros, on savait que Lisa avait quitté son emploi, ses études et son appartement sans donner la moindre explication. L’examen des lieux permettait de croire qu’elle était disparue depuis six mois – mais on n’avait retrouvé ni corps, ni lettre de suicide, et la liasse de chèques postdatés qu’elle avait laissée à son propriétaire contribuait à épaissir le mystère.

J’ai balayé du regard tous ces gens venus rendre hommage au défunt et j’ai ressenti une sorte de vertige en songeant que, parmi tous ces gens endeuillés, moi seul savais où se trouvait ma cousine Lisa.