Un été sous influence

Inédit | Par Hélène Vachon

C’est un tiède après-midi de juin. Ariane Levasseur pousse une vieille tondeuse Panda CM449 sur un terrain plus ou moins vague où s’épanouissent avec un égal bonheur chiendent et pissenlits. L’engin a au moins cent ans, plus aucune garantie et un moteur encrassé qui écrase l’herbe au lieu de la raser − sitôt la tondeuse passée, les minuscules végétaux se redressent, raides et offusqués, tels des piétons nains qu’on aurait bousculés par mégarde. La faute n’en revient pas à la tondeuse mais aux anciens propriétaires de la maison qui n’entendaient rien au fonctionnement de l’outillage agricole et moins que rien à son entretien.

Sur le terrain d’à côté, un homme tond, mais dans un tout autre décor et avec d’autres moyens. Vissé sur son mini-tracteur John Deere 3912, tel un roi sur son trône, il louvoie allègrement entre des massifs que l’on devine denses et fleuris, vire à gauche, à droite, avale le terrain en moins de temps qu’il n’en faut à Ariane pour faire démarrer la Panda. Elle essaie une fois, deux fois, trois fois, s’énerve et, d’un geste brusque, fait basculer l’engin pour dégager les lames de leurs croûtes de gazon séché. La Panda est susceptible. Si, avec les années, le couteau a perdu de son tranchant, il garde en mémoire la négligence et les mauvais traitements de ses anciens propriétaires. Il s’incruste durement dans l’index maladroit. Le sang gicle.

Enragée soudain, Ariane se lèche le doigt et traverse l’épaisse broussaille qui la sépare du voisin. Il a disparu, bien entendu, mais le résultat de son bref et productif labeur s’étale sous les yeux d’Ariane : un tapis lisse et vert d’où jaillissent, tels de minuscules geysers multicolores, les massifs de fleurs amoureusement entretenus. Rien ne déborde, rien ne retrousse, un chef-d’œuvre de maîtrise et de domestication qui fait un peu peur.

Plus loin, à moitié dissimulé sous les arbres, elle aperçoit le John Deere.

« Bonjour ! » crie-t-elle.

Tout à son bonheur d’aplanir et de ratiboiser, l’homme ne répond pas, ne tourne même pas la tête. Non content de posséder un trône, il porte une couronne, en l’occurrence un casque de dimension impressionnante qui le protège du bruit et d’un certain nombre de désagréments. Ariane renouvelle ses appels, agite les bras et, à bout de patience, vient se planter devant le tracteur. L’homme a tout juste le temps de freiner. Il arrête le moteur, arrache son casque et, mû par on ne sait quel vieux réflexe de courtoisie qui ne lui est pas coutumier, descend de l’engin et se tient debout, bien droit.

« Bonjour », répète-t-elle pour la septième fois, au moins.

Il ne répond pas, regarde par terre.

« J’habite à côté, dit-elle en désignant inutilement la maison. Je me demandais si vous auriez le temps de venir tondre le gazon. Vous devez avoir beaucoup de clients, mais si…

– Je dois d’abord examiner le terrain », décrète-t-il.

Son regard quitte le sol pour prendre son élan vers les yeux d’Ariane, mais s’arrête en chemin.

« Vous saignez », dit-il.

Elle regarde sa main, fourre le doigt blessé dans sa bouche. Le visage de l’homme se décompose.

« Il n’est pas question de déposer mon engin sur n’importe quoi, comprenez-vous ?

– Je comprends. »

Il a des traits agréables mais la quarantaine fatiguée, celle qui travaille au grand air, tire, pousse, charrie, creuse, répare, bref édifie l’avenir à mains nues.

« Cette machine-là, reprend-il en jetant sur la bête un regard énamouré, est faite pour naviguer sur des eaux calmes, pas sur des sols bosselés…

– Je comprends, répète Ariane, que le découragement gagne peu à peu.

– À chaque terrain sa tondeuse. Il ne faudrait surtout pas briser quoi que ce soit, aggraver la situation… »

Elle ne dit rien.

« Je termine chez monsieur Doolittle et je passe chez vous », conclut-il en inspirant à fond.

Sur ce, il tourne les talons et grimpe sur son trône. Elle retraverse chez elle, plus tout à fait certaine de vouloir qu’il passe, mais la vue de son terrain la conforte dans sa décision. Une moitié est tondue, l’autre en friche. La tondeuse gît par terre, le devant affaissé contre le sol, comme si elle constatait l’irréparable et s’en voulait amèrement de son échec. Elton − une peluche de dix-neuf ans, claudicante et à moitié sourde, qu’Ariane se refuse à faire euthanasier − somnole contre son flanc, habitude prise onze mois plus tôt, quand le chat a emménagé dans la nouvelle maison et découvert que la vieille Panda pouvait ronronner tout comme lui et dispenser, certains jours, une chaleur bienfaisante. Un chartreux arthritique et une tondeuse rouillée, soupire Ariane.

***

Elle attend près d’une heure, oisive. Elle fait partie de ces personnes incapables de s’occuper quand quelqu’un s’annonce sans préciser le moment de son arrivée. Il n’est pas encore midi, elle aurait peut-être le temps de relire son article − une vulgarisation sur le droit de propriété que lui a commandée le magazine Sociétés plurielles. Elle pourrait aussi fouiller dans le frigo et se préparer à manger, mais la perspective de grignoter debout en guettant par la fenêtre, de devoir s’interrompre, la bouche pleine, l’assiette abandonnée sur le comptoir, la fait renoncer. Elle renonce aussi à se rendre aux toilettes parce que c’est toujours à de tels moments que les gens surviennent. Alors elle attend.

Et puis, ça y est, le John Deere renâcle et se tait. Un instant plus tard, l’homme apparaît, la démarche hésitante, les jambes absurdement écartées − se déplacer à pied n’est pas habituel chez lui.

Sa première réaction est de ne pas en avoir, ce qui était prévisible. Après la netteté aseptisée du paradis Doolittle, la végétation gaillarde et drue qui s’étale sous ses yeux le fige net.

« Il y a un certain nombre de pissenlits, évidemment », intervient humblement Ariane.

Il hoche la tête.

« C’est pas le pire, dit-il, lugubre. Le pissenlit est loyal et franc. On peut se battre contre lui à armes égales. Mais tous les autres… » ajoute-t-il dans un souffle.

Ariane a beau regarder tous les autres, elle ne voit rien là que du vert inoffensif.

« Le chiendent, le grand plantain, l’herbe à poux… Pour ne rien vous cacher, c’est pire que tout ce que j’avais imaginé. »

Et comme si le spectacle était insoutenable, il abandonne le sol et se rabat sur la flore ambiante. Mais là encore, si on excepte l’immense rhododendron en fleurs qui illumine de sa masse rose un des coins du terrain, la flore se réduit à une profusion d’arbustes indigènes et de fleurs sauvages ayant poussé dans l’effervescence et le désordre.

Il se tourne vers elle, consterné.

« Vous tenez à garder tout ça ?

– Tout ça quoi ?

– Ce fouillis… »

Elle hausse les épaules.

« Et lui, vous tenez à le garder ? »

Il tend le bras vers le rhododendron. Elle croit qu’il plaisante et rit. L’arbuste est une pure merveille, la seule beauté du terrain. Quand ses amis lui rendent visite, elle n’en fait pas mystère, c’est la première chose qu’elle leur montre. Il mesure près de deux mètres. Un matin de juin, ses fleurs ont éclaté d’un commun accord et s’attardent depuis, comme si elles n’avaient pas envie de disparaître jusqu’au printemps suivant.

« C’est gros », dit l’homme.

Elle acquiesce en silence.

« Si vous l’aimez, on le garde, concède-t-il. Les goûts, ça se discute pas. Mais moi, ces grosses fleurs-là… Y a ben trop de pétales, quand ça tombe ça fait pas propre. »

Elle a chaud soudain, aurait envie de rentrer, qu’il s’en aille. Ce n’est qu’un terrain, se dit-elle, ce n’est que de l’herbe, ce n’est qu’un malheureux arbuste. L’homme fait le tour de la maison avec une lenteur exaspérante et finit par s’arrêter devant la tondeuse prostrée.

« Et ça, c’est quoi ? s’enquiert-il sans qu’on sache précisément s’il parle de la tondeuse ou du chat.

– Un vieux couple », répond Ariane.

La plaisanterie ne détend pas l’atmosphère et pas davantage le monsieur. Il tend la jambe droite, pousse le chat du pied, pour voir si ça vit, si ça bouge, si ça ressent quelque chose, ce machin-là. Elton dresse la tête et, comprenant que l’offense ne vaut pas l’effort à fournir pour signifier son mécontentement, se rendort de plus belle.

« J’accepte », dit le monsieur.

Ariane sursaute.

« Quoi, exactement ?

– Votre terrain. J’accepte de m’en occuper. Y a énormément de travail à abattre, mais le travail me fait pas peur, foi de Gilbert-Guy Saucier.

– Écoutez, monsieur Saucier, moi tout ce que je vous demande, c’est…

– Sans toutes ces horreurs, il pourrait même finir par ressembler à quelque chose.

– Ces horreurs ? Quelles horreurs ?

– Les couleurs ne concordent pas, reprend-il patiemment comme s’il expliquait des évidences à une demeurée. L’agencement, ça va pas. On a planté les espèces plus grandes devant, les petites derrière. Aucune logique. Il vaut mieux tout attaquer de front et repartir de zéro. Sans tarder », ajoute-t-il, ce qui clôt la discussion.

Et dire que c’est elle qui est allée le chercher. Elle a l’impression qu’un siècle s’est écoulé depuis le moment où elle a traversé chez le voisin. Entre-temps, quelque chose s’est brisé. Ses yeux parcourent le connu, l’aimé, l’heureux fouillis de fleurs sauvages et d’annuelles récemment plantées et soudain, tout lui semble terne. La broussaille n’est peut-être qu’une broussaille, les fleurs sont d’insignifiantes petites taches de couleurs perdues dans la masse verte. Alors elle se rabat sur le rhododendron, une valeur sûre, mais là aussi, trahison. Il lui semble morose, à présent, coincé dans le petit jardin, déplacé. Le cœur battant, elle rentre, ferme la porte, épuisée comme après un long combat. Elle se fait du thé, avale sept biscuits et s’installe au salon.

Deux minutes plus tard, l’homme et l’engin font leur apparition, l’un au-dessus de l’autre. L’opération est bruyante mais brève. Ariane le rejoint dehors.

« C’est fait, dit-il. Je vais venir une fois par semaine. Au début de l’été, le gazon pousse vite. Un jour précis ou à mon choix ? »

Elle contemple ce qui lui semble une immense étendue verte et douce. Avec la vieille tondeuse, elle n’a jamais obtenu ce résultat. Le terrain paraît plus grand, plus large, l’herbe rase met en relief les arbustes et les fleurs.

« Mais où sont passés les framboisiers ? » s’étonne-t-elle.

Il ne réagit pas.

« Les framboisiers, répète-t-elle en fixant la grande plaque de terre dénudée où, une heure plus tôt, un épais buisson d’arbustes sauvages fleurissait au soleil.

– Ah ça ? »

Il désigne un tas de branchages empilés dans un coin.

« Pollution, si vous voulez mon avis. Beaucoup de feuilles pour zéro fruit. À leur place, je vais installer un petit massif propret et pas piqué des vers. »

Silence.

« Une fois par semaine, répète-t-il. Un jour précis ou à mon choix ? »

Elle n’y a pas réfléchi, elle préférerait sûrement un jour précis, le mardi ou le jeudi, par exemple, le matin, surtout pas en fin d’après-midi parce que les fins d’après-midi sont faites pour lire dans le calme et le silence. Mais elle fixe les longues tiges épineuses couchées au sol comme des combattants morts au champ d’honneur.

« À votre convenance », dit-elle.

***

Cette nuit-là, elle se réveille en sursaut, le cerveau rempli de framboisiers sauvages, de droit de propriété et de haine. Ah ça ? Vous voulez garder ça ? Une question ordinaire, banale et, brusquement, tout était devenu fade. Cette profusion sombre et sauvage qui l’avait séduite quand elle avait acheté la maison était devenue n’importe quoi, rien. Tandis qu’il parlait, je n’étais plus rien, songe-t-elle. Du néant. Sans toutes ces horreurs, avait-il ajouté. Et elle s’était sentie gênée. De se contenter de si peu, d’aimer le non aimable, d’aimer ce qu’elle aimait.

Elle se force à respirer calmement, descend boire un verre d’eau, essaye de se rendormir. Sans succès. Elle se lève, enfile un jean, un vieux t-shirt et, à l’endroit où les framboisiers ont été massacrés, elle s’accroupit, saisit la terre à pleines mains et la porte à son visage. L’aube est toute proche, personne ne la voit, elle respire l’odeur humide de la terre en riant et cela la calme.

Au matin, elle court à la pépinière et achète de nouveaux framboisiers, cultivés ceux-là. Elle les plante avec le sentiment de venger son honneur bafoué. Une heure plus tard, elle se relève, rouge, essoufflée, satisfaite. Le buisson est sain, parfaitement vert et arbore de minuscules boutons. Elle se fait du café et prend son petit-déjeuner dehors. Je viens de vous déclarer la guerre, monsieur John Deere, murmure-t-elle.

***

Il fait comme s’il ne les voyait pas et lance son engin à fond, effleure de trop près les framboisiers dont les extrémités s’effilochent. Des fleurs tombent, petits fruits mort-nés qui ne verront pas la lumière du jour. L’opération terminée, il exhibe un flacon arborant une tête de mort blanche sur fond noir et vaporise à la grandeur du terrain.

« Utilisez un autre produit, dit-elle. Celui-là est trop polluant.

– Les produits naturels sont inopérants, objecte le monsieur. Celui que j’utilise ne tue que le mauvais.

– Mais il pénètre dans la terre et contamine le puits. »

Il se mord la lèvre inférieure, agacé.

« La prochaine fois, je les arrache à la main. Une à une. Ça vous va ? »

Arracher les mauvaises herbes prend deux fois plus de temps. Alors il reste deux heures au lieu d’une. Ils n’ont pas encore discuté des tarifs. Quand elle aborde la question, il répond évasivement qu’il n’a pas eu le temps de faire ses calculs. À l’intérieur du cerveau d’Ariane, une calculette invisible se réveille et commence à additionner de monstrueuses colonnes de chiffres.

Elle aménage des plates-bandes. Armée d’une fourche, d’un pic et d’une truelle, elle gratte, arrache, sarcle, plante toutes sortes de fleurs au hasard, sans considération de couleur ou de taille. Il réagit en rasant le sol au plus près, élaguant, étêtant, blessant volontiers arbres et arbustes. Elle passe derrière lui, redresse, répare, colmate.

***

Les semaines passent. Des amis viennent et reviennent. Ils ne reconnaissent ni Ariane ni le terrain dont elle a pourtant préservé l’essentiel, malgré la broussaille qui s’éclaircit de jour en jour et laisse entrevoir un peu du paradis artificiel Doolittle (mais jamais le propriétaire). Gilbert-Guy et le 3912 se pointent immanquablement en fin d’après-midi, au moment précis où les invités se mettent à table. Leur arrivée embarrasse tout le monde mais, plus encore que l’engin bruyant, l’inertie d’Ariane et sa façon de faire comme si de rien n’était.

Elle essaie de se concentrer sur les différents systèmes de propriété, la loi naturelle et les conventions sociales, mais l’article n’avance pas. L’éditeur lui a déjà téléphoné deux fois et par deux fois, elle a dû demander un nouveau délai. Toute son énergie, elle la consacre à résister à Gilbert-Guy. Il vient de plus en plus souvent et reste de plus en plus longtemps. La seconde génération de framboisiers a péri, remplacée par le « petit massif propret et pas piqué des vers » promis lors de leur première rencontre. Il me vole mon espace, mon énergie et mon temps. Elle dort mal, se réveille en sursaut. La calculette s’emballe.

***

L’été pèse de tout son poids. La lutte se poursuit, sournoise, patiente, acharnée. Ce qu’elle conserve, il le saccage, avec l’insatiable férocité des prédateurs. Ce qu’il défait, elle le refait, avec l’inébranlable patience des fourmis. Il durcit la chasse aux mauvaises herbes, ressort l’herbicide et arrose tout ce qui a le malheur de ne pas ressembler à un brin d’herbe. Il ignore qu’entre-temps, elle a vidé les flacons et remplacé l’herbicide par de l’eau. Il en achète un autre, plus puissant, et arrose de plus belle. Elle n’attend pas qu’il soit parti pour sortir le boyau et inonder le sol. À cette étape du combat, ils ne se voient plus.

Le jour où il décapite le rhododendron d’un unique coup de hache, Ariane sait que le combat tire à sa fin. Un beau matin, elle sort la Panda et l’abandonne au beau milieu du terrain avec Elton endormi dessus – même froide, même muette, une amie est une amie et Elton est d’une loyauté à toute épreuve. Quand Saucier arrive, Ariane est là, toute droite, et le regarde sans un mot. Cela veut tout dire et il comprend.

Mais la Panda refuse de se remettre au travail. Sa longue retraite dans l’humidité de la cave l’a achevée. Elle crache, gémit, finit par rendre l’âme. Et tandis qu’à côté, le 3912 poursuit la lente érosion du paradis Doolittle, Ariane feuillette l’annuaire du téléphone à la recherche d’un sauveur.

Cette nuit-là, un bruit la réveille. Elton s’est figé en haut de l’escalier et attend qu’elle se lève. Elle descend, regarde par la fenêtre du salon. Dehors, l’obscurité est totale. Elle remonte se coucher, mais n’a pas gravi trois marches qu’elle se demande si les portes de la maison sont bien verrouillées. Elle vérifie celles du rez-de-chaussée. En bas, la fraîcheur de la cave contraste avec la chaleur étouffante des étages supérieurs. La première porte est verrouillée. Pour vérifier la seconde, celle qui donne sur l’extérieur, il faudrait sortir, gravir le petit escalier en ciment. Elle fait demi-tour, remonte dans sa chambre, s’allonge.

Les nuits suivantes, même manège. De petits bruits, des frôlements, des piétinements. Il rôde, elle le sait, elle l’entend.

***

Elton vomit à s’en décrocher les mâchoires. « Intoxication, décrète le vétérinaire. Vous voyez ce que c’est ? » Ariane voit mais dit qu’elle ne voit pas, qu’il mange toujours la même chose, qu’il est vieux.

Elle le ramène chez elle, lui donne de l’eau fraîche, qu’il refuse.

***

Le chat meurt deux jours plus tard. Un soir, il ne rentre pas, elle le cherche une partie de la nuit, laisse de l’eau dehors, ne parvient pas à dormir. Au matin, elle le trouve au bord de la route, un endroit où il ne s’aventure jamais. Sous le rhododendron mutilé, elle creuse une petite tombe. Elle a souvent imaginé sa vie sans Elton. À présent, elle est complètement seule.

Elle traverse chez le voisin Doolittle. Sans raison précise. Pour le voir, s’informer, parler. Elle ne l’a aperçu qu’une seule fois, à la fin de l’hiver. Elle l’imagine coupé en petits morceaux dans sa cave ou ligoté, en train de pourrir lentement dans le placard à balais. Des horreurs. Elle sonne plusieurs fois.

***

L’été s’étire, mais déjà la lumière change, elle est plus nette, plus implacable, avec des nuages blancs aux contours définis. Une lumière d’août. Ariane s’enferme dans la petite pièce qui lui sert de bureau, bien décidée à n’en pas sortir tant qu’elle n’aura pas terminé l’article. Elle en émerge à cinq heures, décapsule une bouteille de bière et se dépose dehors. Gilbert-Guy Saucier est là. Il fixe un point entre son front et sa bouche.

« Je n’ai pas l’habitude de ne pas terminer ce que j’ai commencé », dit-il.

Qu’est-ce que cela signifie, exactement ? Que les hostilités vont reprendre ? Qu’il n’en a pas encore fini avec elle ? Elle repense à Doolittle, à ce qu’elle imagine de lui, de son sort.

« On ne peut pas laisser le terrain à l’abandon, reprend-il. Vous n’y arriverez pas toute seule. »

Il y a dans sa voix, dans toute sa personne, une tension claire, avide, impérieuse. Ils n’ont toujours pas parlé d’argent, mais il ne vient pas pour l’argent, elle le sait depuis longtemps. Il vient parce qu’il a besoin de moi, se dit-elle, de cette confrontation perpétuelle. Il ne s’en ira plus, c’est trop tard. Ce sera lui ou moi.

Elle s’adosse et ferme les yeux. Il reste devant elle un long moment. Comprenant qu’elle n’ouvrira pas la bouche, il fait demi-tour et s’en va.

***

Il disparaît pendant une semaine. Elle se surprend à espérer, à ne plus guetter les bruits, la nuit, termine son article, le fait parvenir à l’éditeur, attend le verdict et de nouveaux contrats. Jours ingrats, en dehors du temps, où elle a l’impression de vivre en marge de tout.

***

Et puis un beau matin, un clair et frais matin du mois d’août, un hurlement de bête blessée emplit l’air. Saucier est là, à côté du tracteur, et se tient la main gauche en grimaçant. Elle va vers lui. Entre les doigts tremblants, le sang goutte sans discontinuer.

« Je… je vérifiais la hauteur des couteaux, bégaye-t-il, ma main s’est coincée… »

Elle reste là de longues minutes à regarder le sang couler. Lui regarde sa main puis Ariane, attend qu’elle réagisse, ne comprend pas.

« J’étais en train de hausser les couteaux, insiste-t-il. Pour laisser l’herbe plus haute. Je sais que vous n’aimez pas quand c’est trop ras.

Il n’est pas possible qu’elle ne réagisse pas. Pas avec tout ce sang qui s’écoule. Ce sang et ces bonnes intentions. Elle sourit, ne répond pas.

« Il faut désinfecter », dit-il.

Elle hoche la tête, sourit toujours. Le sang épaissit à vue d’œil. Deux ruisseaux sombres dégoulinent le long du bras nerveux, vont se perdre dans la manche retroussée.

« Je dois me rendre à l’urgence mais je ne peux pas conduire dans cet état. Pas tout seul.

– Bien sûr que non », dit-elle.

Du temps passe. La main indemne serre de plus en plus fort la main blessée, les jointures sont toutes blanches. Sur le front hâlé, la sueur perle.

« Je vous en prie, dit-il, parce que le sang s’écoule bien trop et bien trop vite. »

Elle s’approche, examine la blessure. Entre le pouce et l’index, l’entaille est profonde. C’est la première fois qu’elle le touche. Le contact est chaud, gluant. Il détourne la tête et lui abandonne sa main, il ne supporte pas la vue du sang mais il se laisse faire, confiant soudain, soulagé, plein d’espoir. Son front se détend, il sourit presque.

« Il faudrait faire des points, dit-elle. Un pansement en attendant. »

Il fait oui, oui, elle a raison, voilà ce qu’il faut faire en attendant, les femmes savent ce genre de choses. Un pansement propre, sur une main soigneusement désinfectée.

« Il faudrait aussi une injection contre le tétanos, ajoute-t-elle. Par prudence.

– Je le ferai, oui, mais dépêchez-vous. »

Elle ne bronche pas.

« Je vous suis, dit-il. Il faut désinfecter d’abord, venez, vous allez m’aider. »

Il fait un pas vers la maison, mais rien ne se passe. Alors il revient, tend ses deux mains pour lui signifier que le temps presse et, parce qu’il est impensable qu’elle reste là, figée comme une statue, il s’approche, plonge ses yeux dans les siens pour la première fois.

« J’ai cette saloperie, gémit-il, ce problème de sang qui ne coagule pas, hémophilie, j’ai ça depuis tout petit… Il faut faire vite… Emmenez-moi à l’hôpital, voulez-vous ? »

Il a un haut-le-cœur, va se trouver mal. Sa main n’est plus qu’une plaie béante d’où s’échappe une nappe rouge bouillonnante. Au-dessus de la blessure, de grosses bulles opaques éclatent avec un petit bruit d’eau, tachent le pantalon, les chaussures, l’herbe autour.

« Vite ! » hurle-t-il, mais sa voix s’étrangle, une pâle supplication qu’Ariane entend à peine.

Il s’effondre au pied du petit massif propret et pas piqué des vers, ses deux mains rouges étroitement serrées l’une contre l’autre, comme s’il priait.