Balsamine

Inédit | Par Dominique Fortier

Mathilde Cinq-Mars

Il était une fois, dans un royaume lointain, au fin bout du monde, une princesse du nom de Balsamine. Son mari le prince était très vieux et très sourd. En outre, il était passablement méchant. La princesse passait donc ses journées seule, à se promener dans les jardins méticuleusement entretenus qui entouraient le château et à rêvasser en regardant les nuages. Un jour, elle sortit un chevalet et se mit à peindre ce qu’elle voyait autour d’elle : les allées toutes droites bordées de roses et les massifs de pivoines qui penchaient leur grosse tête vers le sol recouvert de gravier, les tulipes aux corolles lisses et creuses comme des vases, les dahlias qui ressemblaient à des bouquets d’étoiles ou de feux d’artifice sagement contenus.

Son mari le prince passant par là quelque temps plus tard s’arrêta près d’elle, regarda sa toile.

«Pourquoi donc, demanda-t-il, vous donnez-vous la peine de peindre ces fleurs alors que j’ai fait acheter les plus belles et les plus chères du pays, bien réelles, celles-là?» Puis il s’en fut d’un pas important sans attendre qu’elle réponde. De toute façon, il ne l’aurait pas entendue.

Balsamine resta songeuse. Elle déposa son pinceau, rangea ses couleurs. Au cours des jours qui suivirent, elle recommença à se promener en soupirant, les yeux levés au ciel. Enfin, après une semaine, elle sortit à nouveau sa palette, y étendit généreusement la peinture. Sur une toile qu’elle avait fait fabriquer exprès et qui était si grande qu’elle dut l’appuyer contre un tilleul, elle dessina un sentier sinueux qui entrait dans un sous-bois où l’on distinguait, dans le clair-obscur, des champignons et des pierres moussues. Sans même attendre que la peinture sèche, Balsamine mit un pied dans la toile, puis l’autre, et disparut dans l’ombre fraîche des arbres.

* * *

La princesse Balsamine s’enfonça dans la forêt et marcha jusqu’au soir. Quand elle eut trébuché trois fois sur des racines qu’elle ne voyait plus dans la pénombre, elle s’arrêta et regarda autour d’elle. Le soleil avait disparu et la lune n’était pas encore sortie. Un vent frisquet s’était levé, qui faisait bruisser les feuilles. Elle frissonna, regretta de n’avoir pas pris au moins son manchon d’hermine qui en outre aurait pu lui servir d’oreiller. Elle songea un instant à la cheminée de la salle à manger d’honneur, suffisamment vaste pour qu’on y fasse rôtir deux bœufs en même temps, aux bougies qu’allumaient les serviteurs à la tombée de la nuit, à la longue table qui serait bientôt garnie de plats fumants. Pas une seconde elle ne regretta d’être partie.

Elle ramassa des feuilles mortes pour s’en faire à la fois un matelas et une couverture, s’y glissa et s’endormit aussitôt en rêvant que les arbres au-dessus de sa couche conféraient à son sujet.

Quand elle se réveilla aux premiers rayons de l’aube, un curieux personnage était penché sur elle. Petit, voûté, il avait le visage long, les yeux largement écartés et une barbichette au-dessus d’une lavallière couleur lavande

«Madame, dit-il très poliment comme elle ouvrait les yeux.

— Monsieur, répondit-elle comme on le lui avait appris, et à cet instant elle vit les pattes poilues qui se terminaient par des sabots fendus.

— Sifis, dit l’inconnu en suivant son regard. Je suis du clan des Tragopogons.

— Je m’appelle Balsamine, enchaîna la princesse en tentant de cacher son étonnement. Mon mari appartenait à la dynastie des…» Elle s’interrompit, reprit en détachant bien les mots : «Je crois bien que je n’appartiens à aucun clan, ou peut-être à celui des impatientes.

* * *

Une fois le thé du matin préparé et bu, dans des gobelets d’étain que le sieur Sifis transportait dans son sac, ils partirent ensemble. Sal Sifis semblait connaître tous les sentiers, tous les bosquets de la forêt. Il lui arrivait même de temps à autre de s’arrêter pour poser la main sur l’écorce d’un arbre et de murmurer quelques paroles de salutation auxquelles Balsamine avait l’impression que répondait une révérence de branches hautes accompagnée d’un froissement de feuilles.

Après deux heures de marche, il ralentit le pas. «Nous arrivons presque », expliqua-t-il, et elle s’avisa qu’elle n’avait pas songé à lui demander où il la menait. Non loin se découpait une colline au sommet de laquelle était perchée une maisonnette toute blanche dans l’ombre de deux ormes. «C’est là qu’habite Genièvre, poursuivit-il, puis il baissa la voix. Il est… comment dire…»

Balsamine attendait, inquiète. Le reste ne venait pas.

«Méchant? souffla-t-elle.

— Non, ce n’est pas ça du tout. Simplement, il est…

— Timide?

— Mais non, qu’allez-vous croire. Il est…

— Malade?

— Non, encore que… Il est… allons…»

Mais il ne put finir sa phrase; ils étaient arrivés devant la porte, qui s’était ouverte devant eux. Dans la pénombre, Balsamine distinguait la silhouette d’un long jeune homme au teint pâle.

«Je vous attendais », dit-il doucement.

D’un pas légèrement hésitant, comme si c’était lui qui était ébloui par la lumière du dehors, Genièvre retourna s’asseoir devant un chevalet, il prit un pinceau et une palette laissés sur une table et se remit à peindre.

Les murs de la pièce étaient tapissés de toiles de diverses tailles, certaines immenses et carrées, d’autres à peine plus grandes que des cartes à jouer, quelques-unes de la hauteur et de la forme de hublots de navire, d’autres hautes et minces comme des tours. Toutes représentaient des paysages différents.

«C’est vous qui les avez peintes?» demanda Balsamine.

Genièvre répondit par un sourire et un hochement de tête. Il travaillait à petits gestes précis. Il avait le regard étrangement fixe, on aurait dit qu’il dessinait sans regarder sa toile, mais en voyant au travers, ou au-delà, quelque chose qu’il n’avait qu’à recopier. Balsamine s’approcha des tableaux suspendus au mur; ils dégageaient une faible lueur, comme des fenêtres couvertes d’un rideau que le soleil traverse à moitié. L’un d’eux l’attirait particulièrement : une petite toile qui montrant un paysage marin, une falaise rouge donnant sur la mer, un grand pan de ciel où volaient des oiseaux blancs. Elle fit encore un pas en avant, il lui semblait presque humer le sel et sentir le picotement de gouttelettes d’eau sur son visage.

« Attention! » s’écria Sal Sifis, mais c’était trop tard.

* * *

Elle était sur une haute falaise battue par les vents. Elle entendait, en contrebas, les vagues venant frapper le rivage; la mer était bleu marine et brillait de mille éclats d’argent sous le soleil. Balsamine chercha un instant un moyen de descendre jusqu’à l’eau, et trouva un étroit sentier sablonneux où elle s’engagea avec précaution.

Une fois sur la grève, elle fut accueillie par un gros et gras personnage à la fourrure brune, aux moustaches courtes et raides, qui possédait des bajoues considérables et de longues dents de devant qui ressemblaient à deux cornes de licorne. Balsamine en avait déjà vu des semblables dans un bestiaire au château.

«Pardon, êtes-vous un éléphant?» demanda-t-elle à la créature. Celle-ci éclata d’un rire rauque, avant de répondre: «Mais pas du tout, je suis une morse.» Balsamine resta songeuse un instant. Elle n’avait jamais entendu parler de cela, mais elle se rappelait maintenant que les éléphants possédaient une trompe, de larges oreilles, et qu’ils ne vivaient pas dans l’eau. Elle soupira. Le monde était vaste et elle n’en connaissait encore presque rien.

«Et vous êtes une princesse, je suppose? enchaîna la morse.

— Comment avez-vous deviné? demanda Balsamine en tâtant ses cheveux; elle ne portait pourtant ni sa couronne ni aucun de ses diadèmes.

— Vos chaussures.»

Elle baissa les yeux. Ses pantoufles de vair pleines de sable et détrempées par l’eau de mer ressemblaient à des chatons mouillés. À ce moment, elle aperçut, autour de ses pieds, des dizaines de bouteilles en verre. Quelques-unes avaient volé en éclats en frappant les galets de la plage, mais la plupart étaient encore intactes et contenaient un mince feuillet enroulé. Relevant les yeux, elle se rendit compte que ce qu’elle avait pris pour les reflets du soleil sur l’eau était en fait l’éclat de centaines d’autres bouteilles flottant sur les vagues.

«Oh! s’exclama Balsamine en saisissant la bouteille la plus près d’elle. Je peux?

— Mais bien sûr, faites comme chez vous, dit la morse. Pour ma part, je me suis fatiguée de les ouvrir, mais ça ne peut pas faire de mal.»

Le cœur battant, Balsamine déboucha la bouteille, en sortit le papier, qu’elle déroula.
La feuille était blanche. Déçue, Balsamine la retourna dans tous les sens avant de choisir une deuxième bouteille, plus petite et plus ronde, dont le verre était légèrement bleuté. Peine perdue, s’il y avait déjà eu un message sur le feuillet qui y reposait, il avait depuis longtemps été effacé.

«Qu’est-ce que je vous disais, reprit la morse. Les bonnes bouteilles ne se rendent pas jusqu’ici. Nous ne recevons que celles qui ont été envoyées trop tard, et dont les messages se sont effacés avant d’avoir été lus.»

Mais Balsamine n’était pas prête à abandonner si vite. Elle continua d’écumer les bouteilles jusqu’à ce qu’elle découvre un bout de papier jauni et rongé par l’humidité où l’on arrivait encore à distinguer quelques lettres à demi délavées.

«Jsdjfkl hmdu pé;sdfdu dsrwe, lut-elle avec difficulté.

— Celle-là est différente : elle a été envoyée en rêve », expliqua la morse.

Balsamine s’assit, dépitée, dans le sable humide. Les bouteilles dans les vagues faisaient un cliquetis de vaisselle qu’on lave. Au-dessus de leurs têtes tournoyaient les oiseaux blancs qu’elle avait vus sur la peinture. Ils criaient d’une voix nasillarde. L’air sentait la crevette.
Elle regretta de n’avoir pas mieux choisi.

Elle saisit un coquillage spiralé à demi enseveli dans le sable, en dégagea délicatement les nervures, puis le porta à son oreille.

La tranquille morse eut tout juste le temps de lui dire adieu; la princesse Balsamine avait déjà disparu.

* * *

Elle se retrouva dans la pièce aux cent peintures, aux côtés de Sal Sifis qui l’attendait.

«Faites attention, dit-il. Il y en a certaines auxquelles on ne peut pas résister.»

Elle fit oui de la tête. Non loin, Genièvre continuait de peindre en silence une toile où l’on voyait dans le lointain un château à mille tourelles. La lumière avait changé dans la pièce; des rayons obliques venaient éclabousser le mur et dorer les tableaux. Ce devait être la fin de l’après-midi.

Balsamine recommença à examiner le mur où étaient suspendues les toiles. Il lui sembla qu’elles avaient changé de place, ou peut-être s’agissait-il de nouvelles peintures? Si c’était le cas, où donc étaient passées les anciennes? Cela signifiait-il qu’elle n’avait qu’une chance d’explorer ces mondes qui s’ouvraient devant elle?

Elle étudia avec attention une prairie où poussaient des herbes hautes; un village dont les maisonnettes avaient des toits de chaume et des volets mauves; un sentier s’enfonçant dans une forêt de sapins presque bleus à force d’être verts; une rivière agitée serpentant entre des collines; puis, enfin, un champ constellé de coquelicots où l’on apercevait, au loin, la silhouette d’un moulin à vent. Ce fut d’abord le ciel qui l’attira; d’un bleu profond, il occupait plus de la moitié de la toile, et un troupeau de nuages semblaient y jouer à saute-mouton.

Cette fois, elle se prépara, salua poliment Sal Sifis et prit une profonde inspiration avant de plonger.

* * *

Le paysage qui se déployait devant elle était exactement semblable à celui qu’elle avait vu sur la toile mais, en se retournant, elle découvrit une scène bien différente. Le champ avait été ravagé, la terre éventrée et noircie. Non loin s’élevaient les restes d’un village à demi brûlé. De la fumée montait encore des chaumières incendiées. Quelques arbres dépouillés de leurs feuilles ressemblaient à des épouvantails.

«Hum. Que faites-vous là? Vous êtes ici chez moi! aboya une voix sèche, et Balsamine aperçut un personnage revêtu d’une armure d’argent, le visage recouvert d’un heaume, une épée à la main, sur un grand cheval gris.

— Je vous demande pardon, dit-elle en cherchant quelque part une trace de vie. Où suis-je exactement?

— Dans mon royaume, je viens de vous le dire.

— C’est ça, votre royaume?» demanda-t-elle en montrant le village dévasté.

Le roi tenta de hausser les épaules, mais l’armure l’en empêcha, les articulations grinçant comme une porte qui a besoin d’être huilée. Il souleva la grille de son casque, mais Balsamine n’arrivait pas à voir son visage encore plongé dans l’ombre.

«Mes sujets n’étaient pas suffisamment dévoués, expliqua le roi.

— Et le sont-ils davantage maintenant?» s’enquit-elle.

Il baissa la tête.

«Maintenant, avoua-t-il, je n’ai plus de sujets. Ils sont tous partis.»

Pourtant, Balsamine croyait apercevoir une petite silhouette cachée derrière un mur à moitié démoli. Elle s’approcha discrètement.

«Enfin, il vous reste votre cheval, dit-elle d’un ton encourageant en faisant quelques pas de côté pour tenter de mieux voir.

— C’est bien vrai », dit le roi en bombant le torse, mais à ce moment sa monture se cabra, se levant haut sur ses pattes de derrière, et projeta le roi au sol. Le cheval retroussa les babines pour montrer les dents et s’en fut au petit trot.

Balsamine put enfin voir qui se cachait derrière le mur: un petit garçon, accroupi, un doigt sur les lèvres, l’enjoignait à garder le silence. Il ressemblait à Genièvre. Se forçant au calme, elle revint sur ses pas pour tenter d’aider le roi à se relever, ce qui s’avéra impossible en raison de son armure qui gênait ses mouvements. Il gisait dans la boue comme une tortue sur le dos, remuant inutilement bras et jambes.

«Vous voulez bien m’aider à me débarrasser de ça?» demanda-t-il enfin quand il fut évident qu’il ne parviendrait pas à se remettre sur ses pieds, et ensemble ils pelèrent une à une les plaques de métal qui l’enserraient. Dessous, il portait un pyjama à rayures qui avait connu des jours meilleurs. Puis il retira son heaume, s’assit par terre en secouant la tête et reprit : «Jusqu’au dernier! Ces ingrats m’ont laissé tout seul!» Et il enfouit son visage dans ses mains.

Le petit garçon émergea lentement des décombres.

«Je suis là, moi », dit-il.

Le roi leva la tête, plein d’espoir. «Oh, un petit sujet! s’exclama-t-il.

— Euh, non, dit l’enfant. Je ne suis pas votre sujet, ni à personne. Je m’appelle Louis et je suis ici chez moi. Mais vous avez détruit notre maison et j’aurais bien besoin d’aide pour la reconstruire.

— Vous ne voulez pas sérieusement que je joue au menuisier? demanda le roi avec un rire de fausset.

— Les villageois vous donneront un coup de main, si vous leur demandez gentiment, dit l’enfant. Ils ne sont pas partis bien loin.

— Hum. Leur demander…», fit le roi. Manifestement, c’était là une chose dont il n’avait pas l’habitude.

Il se leva, balaya le plus dignement qu’il le pouvait la terre sur son pyjama et tendit la main au petit garçon, qui fit un clin d’œil à Balsamine. À ce moment-là, elle se rendit compte qu’elle ignorait de quelle couleur étaient les yeux de Genièvre.

Il y avait tout près une flaque d’eau où se reflétait le ciel. Jetant un dernier regard aux coquelicots et au moulin à vent, Balsamine sauta à pieds joints dans les nuages.

* * *

La pièce était maintenant plongée dans la pénombre. Par la fenêtre, on apercevait les premières étoiles qui clignotaient dans le ciel presque noir. Sal Sifis, assis sur une chaise, semblait assoupi, mais Genièvre travaillait toujours, achevant une grande toile où l’on voyait une allée bordée de peupliers.

«Il vous faudrait de la lumière, dit Balsamine en allumant une lampe posée près de lui.

— J’ai toute la lumière qu’il me faut », répondit-il en levant vers elle ses prunelles recouvertes d’une sorte de voile sans couleur.

À ce moment, elle comprit ce qu’avait tenté de lui dire Sal Sifis à leur arrivée. Genièvre n’était ni méchant, ni timide, ni malade : il était aveugle. Comment alors s’y prenait-il pour peindre? Le faisait-il par le souvenir, par l’imagination, par miracle?

Sal Sifis cependant se réveillait, s’étirait, rectifiait le nœud de sa lavallière. Il regarda Balsamine d’un air perplexe.

«Vous n’avez pas trouvé?

— Non.

— Mais qu’est-ce donc que vous cherchez, au fond?

— Je ne sais pas, admit Balsamine.

— Dans ce cas, comment saurez-vous quand vous l’aurez trouvé?

— Je ne sais pas, répéta-t-elle en baissant la tête.

— Elle saura », intervint Genièvre.

Sal Sifis se leva pour se dégourdir les pattes, se frotta les mains d’un air efficace. « Allons, soyons méthodiques, dit-il. Vous devez bien aimer quelque chose? »

Balsamine réfléchit.

Elle aimait les fleurs.

Justement, sur une petite toile carrée grande comme la main était peint un massif de roses échevelé qui lui rappela un peu les buissons du jardin de son enfance. Elle se pencha pour en sentir le parfum.

* * *

C’était un véritable mur de roses qui se dressait devant elle, plus haut que sa tête, un mur au feuillage impénétrable se poursuivant à perte de vue, où les fleurs faisaient des taches claires. Elle avança de quelques pas, voulut toucher une corolle et en fut empêchée par des dizaines d’épines qui se refermèrent autour de sa main comme des griffes. Elle poussa un petit cri et lança un regard de reproche aux fleurs.

Non loin s’ouvrait une brèche dans la paroi verte. Balsamine s’y engagea. Deux nouveaux murs s’élevaient à sa droite et à sa gauche, puis le sentier de sable bifurquait, se scindait en deux, chacun des embranchements bordé de murs de fleurs. Pas de doute, elle était dans un labyrinthe. Elle prit à gauche, marcha tout droit quelques instants, arriva dans un cul-de-sac, voulut revenir sur ses pas, eut l’impression que le tracé du sentier s’était modifié, continua d’avancer sans pouvoir dire si elle était déjà passée par là.

Il n’y avait nulle part de point de repère, que ces fleurs par centaines dont l’odeur commençait à lui donner mal à la tête. Pour ce qu’elle en savait, ce labyrinthe était grand comme une forêt, jamais elle ne réussirait à en trouver la sortie, elle passerait le reste de ses jours à errer au milieu des roses. Mais il lui semblait justement qu’un murmure s’élevait de quelques corolles à sa droite. Elle pencha prudemment la tête vers le rosier en prenant garde aux épines.

«Par ici… soufflaient les fleurs.

— Oui, oui, par ici…», chuchotaient leurs voisines de l’autre côté du sentier.

Balsamine se laissa guider, prenant à droite quand on le lui disait, bifurquant à gauche lorsque les fleurs le lui conseillaient. Après plusieurs heures de ce manège, elle sut qu’elle tournait en rond.

«Par ici… continuaient de chuchoter les roses devant, derrière, partout autour d’elle.

— Vous devriez avoir honte!» cria-t-elle. Elle s’immobilisa au milieu du sentier, croisa les bras. Les roses éclatèrent de rire. Elles n’avaient pas souvent de distractions.

Balsamine savait qu’il lui faudrait se montrer plus maligne qu’elles. Elle se souvint d’un lointain cousin, le petit Poucet, qui avait plusieurs fois réussi à retrouver son chemin en semant derrière lui des petits cailloux, ou était-ce des miettes de pain? Mais Balsamine n’avait ni cailloux, ni pain, ni rien qui puisse être semé. Elle aurait bien voulu laisser derrière elle un chemin de pétales mais, regardant les égratignures qu’avaient faites les épines sur sa main, elle renonça à l’idée.

Comme souvent lorsqu’elle réfléchissait, elle se mit à fredonner. Une voix d’abord hésitante s’éleva pour l’accompagner, puis une seconde, et une troisième, et bientôt la chorale de fleurs au grand complet chantait avec elle. Balsamine sauta sur ses pieds et se mit à courir en semant derrière elle les paroles de sa chanson, qui se transforma en canon tandis qu’elle se déplaçait.

Elle eut bientôt atteint le centre du labyrinthe, où reposait un immense coffre en bois devant lequel elle s’agenouilla pour en soulever le couvercle. Les roses, curieuses, tendaient le cou et retenaient leur souffle. Personne n’était jamais arrivé jusque-là. À l’intérieur du coffre se trouvait une lourde boîte d’ivoire. Balsamine eut une pensée pour la morse aux longues défenses et elle sortit la boîte, qui contenait une cassette plus petite, en argent, celle-là, laquelle révéla à son tour un écrin. Dans l’écrin se trouvait un sac en soie fermé par un cordon, et dans le sac, une plume, une seule, blanche et légère, qui s’envola, et Balsamine avec elle.

* * *

La nuit était tombée maintenant. Sal Sifis s’était rendormi dans son fauteuil et ronflait, bouche ouverte. Genièvre était assis sur une chaise, sa tête blonde posée entre ses bras sur la table de la cuisine. Il dormait aussi. Son souffle était léger. Tout était tranquille dans la maisonnette. Sur le mur, les tableaux plongés dans l’ombre ressemblaient à des fenêtres dont on aurait fermé les volets. Genièvre avait laissé sur son chevalet une toile blanche.

En faisant attention de ne pas les réveiller, Balsamine s’installa devant cette toile. Elle commençait à être fatiguée elle aussi. Elle avait plus voyagé au cours de cette journée que pendant toute sa vie. Pourtant, la blancheur de la toile lui rappelait quelque chose, éveillait en elle une sorte de faim ou de soif, elle n’aurait su dire de quoi. Ce n’était ni de lait ni de sucre ni de pain ni même des rayons de lune dans le ciel; c’était à la fois plus petit et plus grand. Et puis, tout à coup, elle sut : elle n’avait jamais vu la neige. Mais elle en avait entendu parler, elle avait lu des histoires et entendu des contes d’hiver, aussi se mit-elle à peindre du mieux qu’elle le put, inventant ce qu’elle ne savait pas.

Il lui semblait que la neige ne pouvait pas être absolument blanche, mais qu’on devait aussi y deviner du rose et du bleu, du jaune, du vert, de l’ocre et du violet. Elle voulut ensuite dessiner un lac gelé, et pour ce faire imagina une surface bleutée qui était un mélange de verre, de miroir et d’eau. Pour finir, elle esquissa dans le lointain une forêt d’épinettes puis s’éloigna de quelques pas pour contempler le résultat.

Il manquait quelque chose.

Au premier plan, elle traça un sentier et, sous un bosquet de sapins, une cabane de rondins munie d’une grande porte sans serrure. Et puis, épuisée, elle s’endormit à son tour.

* * *

Elle était au milieu d’un paysage tout blanc. La terre était recouverte de neige et les nuages auraient pu l’être aussi tant ils étaient pâles. Il régnait un silence total, comme si le monde avait été enfoui sous un oreiller. Dans le faible soleil d’hiver brillaient des paillettes roses et bleues, jaunes, vertes, ocre et violettes. Balsamine frissonna et s’engagea sur le sentier menant à la maisonnette. Rousse, coiffée de blanc, la cabane ressemblait un peu à une maison de pain d’épices. Balsamine poussa la porte. L’intérieur était accueillant, mais glacial. Au fond de la pièce se dressait un foyer de pierres vide. Soufflant dans ses mains pour les réchauffer, elle se rappela qu’elle avait pensé à dessiner une cheminée mais n’avait pas songé à la fumée. Le bas de sa robe était encore trempé d’eau de mer et sali par la boue, un peu partout les épines de roses y avaient fait des accrocs. Elle s’en défit pour enfiler une chemise et une salopette qu’elle avait découvertes sur un crochet près de l’entrée puis elle se couvrit d’une grande cape, mit un bonnet et des moufles avant de ressortir.

Elle trouva facilement du bois, qu’elle rentra pour allumer le feu, et elle repartit aussitôt. À côté de la trace de ses pas, près de la porte, s’en dessinait une seconde, aux empreintes à peine plus grandes, qui se dirigeait vers le lac gelé. Elle plissa les yeux, tentant de découvrir à qui appartenaient ces pas, mais ne vit personne et décida de les suivre un temps. À travers la glace transparente elle aperçut l’ombre de poissons engourdis qui se frôlaient juste sous ses pieds. Balsamine était pourtant certaine de ne pas les avoir dessinés, pas plus que le grand oiseau blanc qui passa au-dessus de sa tête en battant silencieusement des ailes.

Il se mit à neiger et bientôt des flocons tombèrent à plein ciel. Ceux-là non plus, elle ne les avait pas dessinés. Ravie, Balsamine tendit la main pour attraper les fines étoiles de glace tombées des nuages, mais les cristaux fondaient dès qu’ils avaient touché ses doigts, ne laissant chaque fois qu’une goutte d’eau. Jamais elle n’aurait cru que la neige serait si fragile. Elle avait lu que les flocons étaient tous différents, mais elle avait du mal à le croire et aurait voulu pour s’en assurer les regarder un à un, puis les conserver comme on met des fleurs à sécher entre les pages d’un livre.

Elle pencha la tête vers l’arrière avant de se laisser tomber à la renverse sur le sol, agitant les bras et les jambes en éventail. Elle se releva, fit quelques pas, recommença, reprit son manège trois, cinq, dix fois, jusqu’à avoir dessiné une ribambelle de princesses de neige. Malgré les moufles et les bottes, elle commençait à avoir froid, mais ce n’était pas le froid qu’on éprouve quand on s’est fait surprendre par l’orage, ou lorsqu’on descend pieds nus dans un donjon en pierres humide; c’était un froid où il y avait en même temps de la chaleur.

Balsamine retourna à la cabane. Le feu brûlait dans l’âtre, il faisait tiède dans la maisonnette sous les arbres. Elle se rendit compte qu’elle n’avait pas mangé depuis le matin et croqua une pomme, puis elle prépara du thé.

Quand on frappa à la porte, elle ne fut pas étonnée. Elle le reconnut tout de suite. Il avait les yeux bleus.

Genièvre la reconnut aussi, même s’il la voyait pour la première fois.

« Balsamine » fait en réalité partie d’un plus grand tout, d’une curiosité que vous découvrirez cet automne, le 16 septembre. Il s’agit de Révolutions, une collaboration entre Dominique Fortier et Nicolas Dickner. Une correspondance qui n’en est pas une, un calendrier qui n’en est pas un.