Balade en eau profonde

Inédit | Par Max Férandon

Ce mangeur de cannellonis de Joe Gallino se vidait de son sang comme une citerne gémissante. Même après un matraquage en règle, saupoudré de quelques coups de pied et de noms d’oiseaux exotiques, il trouvait encore le moyen de rouspéter. Koma et moi n’arrêtions pas de le tuer. Et lui n’arrêtait pas de vivre, si bien qu’il nous a fallu nous relayer pour en venir à bout.

Le pire, c’est que Gallino continuait à nous regarder droit dans les yeux.

J’avais envie de lui dire : « Allez, Gallino, fais un effort, achève gentiment, tu vois bien que la partie est terminée! » Mais lui m’aurait répondu : « Tu peux toujours crever! »

C’est alors que mon pote Koma, dans un moment d’inspiration sans doute, lui coinça la tête dans l’ouverture du coffre-fort, ce même coffre-fort que l’on était en train de dévaliser juste avant qu’il nous surprenne. L’Italien, à bout de lui-même, finit par rejoindre le pays des morts, là où les anges jouent de la trompette. Ce mafioso-là avait eu, tout au long de son existence, la plus grande collection d’ennemis que l’on puisse imaginer, et c’est nous, les deux bandits à cinq sous, qui venions de lui régler son compte. C’en était presque injuste.

Lors de l’exercice, je m’étais fait une luxation à l’épaule droite. Dans le coffre béant, deux cent mille dollars baignaient dans le sang. Du rouge sur des bruns. Comme traçabilité, on ne pouvait faire mieux. Chaque fois qu’on écoulerait un billet, on exposerait à la vue de tout le monde la preuve de notre homicide.

C’était en quelque sorte notre baptême à Koma et à moi; c’était la première fois que nous tuions quelqu’un, du moins jusqu’au bout, jusqu’à cet instant où l’autre a le même regard qu’un poisson mort sur la berge. D’ailleurs, Gallino ressemblait vaguement à une grosse carpe aux yeux exorbités, une carpe du Nouvel An chinois.

Dire que ce gars-là avait été un caïd de la pègre montréalaise, un baromètre du gangstérisme à lui tout seul. Le voir comme ça, la bouche ouverte en train de gober sa propre mort, avait quelque chose d’irréel. Koma et moi venions de franchir une importante étape, un point de non-retour, si on veut.

Pendant des années nous nous étions le plus souvent contentés des fruits qui tombaient de l’arbre, de ce que les autres ne voulaient pas cueillir. Un tandem de la petite combine, celle qui ne rapporte, en somme, que quelques centaines de dollars et trois ans de prison. Nous fourguions de la dope médiocre à une clientèle encore plus médiocre. De la coke coupée avec des cristaux de javel, histoire de blanchir les idées. Petits dealers à la semaine, un client par-ci, des emmerdes par-là. Surtout des emmerdes. Particulièrement avec les gangs rivaux, sans parler du racisme tout catholique des Italiens, toujours prêts à bouffer du jaune.

Une chose est certaine : tuer quelqu’un à deux, ça tisse des liens. Déjà que l’amitié entre Koma et moi était serrée, avec cet assassinat elle devenait carrément consanguine. Après avoir été frères de connerie, frères d’errance, nous étions maintenant frères de sang, surtout du sang de Gallino.

Le plus difficile restait à faire cependant : effacer toutes les traces de notre passage. Depuis que les flics suivaient des cours du soir en criminologie scientifique, il ne fallait rien laisser au hasard. La moindre négligence pourrait nous coûter cher, très cher.

Mais comment extraire de la nuit un cadavre de 110 kilos sans se faire remarquer? Tout un sujet de thèse, je l’avoue.

Puisque nous avions écarté la solution de la découpe du corps à la sicilienne, nous devions emmener la dépouille de Gallino quelque part pour la jeter au fond de l’eau. À condition de bien la lester, car Gallino avait tout l’air de souffrir d’aérophagie; même mort, il venait de pousser un gaz putréfiant. Koma grimaça tant qu’il ressembla soudainement au yorkshire de tante Sun.

Puisqu’on ne voulait pas que Gallino fasse du pédalo sur le Saint-Laurent, l’idée saugrenue nous vint de le mettre dans l’armoire blindée – en prenant d’abord bien soin de récupérer les deux cent mille dollars tachés de sang qui s’y trouvaient. On déshabilla Gallino et on l’enduisit généreusement d’huile à moteur, après quoi on le poussa avec nos jambes dans la boîte d’acier. Il nous a même fallu coucher le coffre pour que le gros rentre au complet.

Le mangeur de cannellonis put tenir dans le coffre sans que l’on sacrifie le moindre orteil. On pouvait dire que c’était un mort qui venait de prendre de la valeur; oui, ça on pouvait le dire.

La serrure du coffre-fort était intacte, nous n’avions rien forcé du tout, rien brisé non plus. On avait simplement appris que Gallino jouait la même combinaison au Lotto 6/49 depuis des années dans l’épicerie chinoise voisine de sa trattoria. Une combinaison porte-bonheur qu’il reproduisait partout, calquée sur la date d’anniversaire de sa fille unique. Un peu incrédules, on s’était dit qu’il n’était pas assez con pour chiffrer ses coffres avec cette date fétiche, pas assez con pour nous faciliter le travail à ce point-là.

Finalement, oui. Il l’était assez.

Tout s’était donc déroulé comme prévu jusqu’à ce que Gallino débarque au beau milieu de la nuit pour faire un dépôt. Le mafioso connaissait tous les cycles du blanchiment d’argent, il décontaminait le pognon et parvenait même à le rendre respectable. Il enfournait les billets des paris illégaux, de la dope et du racket dans plusieurs coffres sur le territoire de la ville, comme autant de maîtresses à qui l’on rend visite les bras chargés de cadeaux. Des coffres répartis çà et là, dans des endroits pas très glamour, comme l’atelier de moteurs électriques où nous nous trouvions.

Après avoir scrupuleusement tout nettoyé, on prit le palan pour soulever les 500 kilos d’homme et d’acier à bout de chaîne et les déposer sur le plateau d’un vieux Ford, propriété de l’entreprise de moteurs électriques. Le camion plia les genoux comme un âne fatigué de Kaboul, à tel point que l’on se demandait si on allait pouvoir s’arracher de là.

On devait contourner toute la ville, harnachés de cette façon, jusqu’à un endroit discret où l’on pourrait se débarrasser du colis. Mais la nuit était fliquée à souhait et l’on ne pouvait prendre une artère sans tomber sur une auto de patrouille ou une voiture banalisée; le nouveau maire avait misé sur la sécurité lors de sa campagne électorale. Il faut dire que Montréal avait glissé en douce vers la criminalité, criminalité conviviale, c’est vrai. Après tout, Montréal n’était-elle pas que la demoiselle d’honneur de Toronto?

Un bruit suspect (y en a-t-il un qui ne le soit pas dans ce genre de circonstances?) cogna sous le camion : la suspension venait de rendre l’âme, les roues rentraient carrément dans la caisse.

Discret? Pas vraiment.

Nous traînions derrière nous un faisceau d’étincelles comme on en voit seulement dans les ateliers de soudure. Heureusement, la baie était juste là, langoureuse et accueillante, l’endroit idéal pour couler des preuves, envoyer par le fond des gros Italiens ou des Titanic grassouillets. Le quai en eau profonde était une sorte de stationnement à chalutiers de plaisance où plus aucun bateau n’accostait.

Koma entama la manœuvre arrière quand, alors que nous étions à fleur de quai, phares éteints, prêts à balancer le coffre au fond de l’eau sans plus de cérémonie que lorsqu’on se gratte une couille ou qu’on allume une cigarette, quand… Quand une bagnole vint se garer sur l’aire de stationnement. Bagnole, faut vite le dire : c’était plutôt une sorte de Toyota traversée de rouille. À l’intérieur, de jeunes amoureux s’échangeaient leurs microbes sur la banquette. Petit contretemps auquel on n’eut d’autre choix que de se soumettre. Nous n’avions qu’à fumer une cigarette en attendant qu’ils repartent.

Enfin, c’est ce qu’on croyait, nous rappelant nos souvenirs de jeunesse, l’époque où l’acte amoureux ne dépassait pas le record du premier vol suspendu. Mais ces deux-là avaient la fibre longue et semblaient explorer des chemins interminables. Ils se tripotaient tout en s’embrassant comme des ventouses, ajoutant préliminaire sur préliminaire jusqu’au plat de résistance. La Toyo se mit à gesticuler sur ses amortisseurs avec souplesse. Monsieur Préliminaires était passé, semble-t-il, aux choses sérieuses. Ils y mettaient tellement d’ardeur que la Toyota en remuait de plus en plus, jusqu’à occuper toute la piste de danse.

Je n’ai pu m’empêcher de relever le grotesque de la situation : tandis que cette voiture montée sur ressorts rebondissait du bonheur de ses occupants, Koma et moi étions assis dans un camion au cul écrasé, qui ne cessait de rentrer toujours plus profondément dans la terre.

Il n’est pas dit qu’à ce moment précis, nous n’ayons pas eu envie d’échanger les rôles. Je ne pris pas le temps d’analyser le long soupir que Koma laissa échapper; je me contentai d’y accrocher au vol un des miens en me permettant d’ajouter :

« Si les constructeurs automobiles testaient leurs suspensions avec des acteurs pornos, au lieu de rouler sur des routes cabossées en Espagne, on saurait mieux quelle bagnole on achète. »

Illusion acoustique ou écho perdu, on entendit un râle plaintif. Bon sang de bonsoir, était-ce cette vieille légende qui s’avérait exacte? On disait que les motards avaient fait couler du béton aux pieds de tant de gens à cet endroit précis que les victimes remontaient à la surface chaque nuit.

Ce bruit ne venait pourtant pas d’un quelconque fantôme. Il nous fallut un moment pour en déceler la source : il venait de l’armoire blindée, de cette réalité qui nous collait trop au cul. C’était l’autre, le gros à l’arrière, qui appelait sa mère en patois de la Sardaigne.

Nom de Dieu, il était encore en vie!

Il l’était tellement d’ailleurs qu’il trouva le moyen de sortir de l’armoire blindée. (Question de sécurité, ces armoires-là étaient toutes munies d’une poignée intérieure pour que les enfants ne s’y enferment pas.) Voilà que la bête avait émergé de son cercueil d’acier, gesticulant pour chasser la mort qui volait en essaim autour d’elle. Puis, dans une nudité débordante, Gallino s’éjecta de de la camionnette et détala sur l’aire de stationnement.

Nous assistions à une scène saisissante, comme un tableau de Michel-Ange, mais peint avec le manche du pinceau. Où donc espérait-il aller comme ça, couvert de sang et d’huile? Attraper le prochain tramway, téléphoner à sa femme, réserver une loge à l’Aréna? Nous étions sidérés par ce brusque renversement de situation. Et à vrai dire, nous n’osions pas nous l’avouer, mais quelque part, nous étions soulagés de ne pas être des meurtriers.

Aussi n’allait-on pas lui courir après pour le tuer une deuxième fois. De toute façon, ce gars-là avait tout l’air d’être increvable. Gallino, fou de liberté, courut en criant à l’aide vers la Toyota remplie de sueur et de plaisir charnel. Les gamins, saisis par cette apparition, fermèrent illico leur atelier du cul. Le petit gars verrouilla toutes les portes et essaya tant bien que mal de démarrer. Lui qui, l’instant d’avant, s’était avéré très habile n’était pas foutu de tourner la clé dans le contact.

Le gros Gallino, appuyé sur la Toyota, invoquait la pitié céleste en hurlant, le membre honteux à l’air libre. Il défonça la vitre côté conducteur avec ses poings redoutables et empoigna le freluquet apeuré pour l’éjecter dans une pluie de verre brisé. Le mangeur de cannellonis prit la place du chauffeur et la Toyota cracha un reflux d’échappement et effectua un départ canon.

Dire que nous avions été à deux doigts de couler un homme vivant. Rien que d’y penser, cela nous glaçait le sang. Le caleçon en bataille, la bouche ouverte, le jeune, complètement sonné, avait perdu sa bagnole et sa copine. Il n’avait rien compris et, à voir son air hagard, il était en mode « rewind » intensif.

Nous partagions avec lui une certaine tournure du destin. Aussi nous sommes-nous empressés d’aller le rassurer un peu, compatissant à ses malheurs et l’accueillant à bras ouverts dans notre belle et grande confrérie de losers. À peine étions-nous descendus du Ford qu’un chambardement nous rappela à l’ordre : le camion était en train de faire la balançoire entre le quai et le fleuve. Le contrepoids de l’armoire blindée faisait lever l’essieu avant et appelait le camion dans le vide.

Le temps que l’on comprenne ce qui se passait, notre seul moyen de locomotion – sans parler des deux cent mille dollars qui se trouvaient à l’intérieur – disparaissait dans le fleuve, englouti dans un grand trou noir aussi insondable que notre connerie.