Les villes de papier

Extrait | Par Dominique Fortier

À la première page de son herbier, Emily rassemble ainsi ce qui est nécessaire à l’écrivain qu’elle est déjà sans le savoir, ou le sachant peut-être : la couleur pour faire l’encre qui lui servira à écrire et à dessiner, de quoi s’éclairer, un moyen d’attirer les papillons, un baume pour soigner du froid – et des fleurs pour le thé.

L’herbier réalisé par Emily Dickinson à l’adolescence (son herbarium) est aujourd’hui conservé à la Houghton Library de l’Université Harvard, où il a été numérisé, de sorte qu’on peut en visionner la copie en ligne, tandis que l’original reste soigneusement à l’abri des mains sales.

Il rassemble sur soixante-six pages quatre cent vingt-quatre spécimens de fleurs et de plantes disposés avec un soin qui relève plus du souci esthétique que de la rigueur scientifique. Sur certaines subsiste le souvenir de la couleur de la fleur cueillie il y a un siècle et demi. Les jaunes, en particulier, semblent ne pas trop souffrir du passage du temps ; les ors virent à l’ocre, les moutardes se font roussâtres, mais l’oeil recrée de lui-même, d’instinct, le coeur des marguerites. Les feuilles paraissent faites en feutre, légèrement grisées, comme si elles avaient été couvertes de cendre par les ans.

En lisant les fleurs comme une histoire, de gauche à droite et de haut en bas, on commence avec le jasmin, l’une des deux fleurs-reines en parfumerie, depuis toujours associée à l’amour et au désir – la légende ne veut-elle pas que Cléopâtre ait vogué à la rencontre de Marc Antoine sur un vaisseau aux voiles imbibées d’essence de jasmin ? J’aime cependant à croire que ce n’est pas cet usage historique et flamboyant qui lui a valu de faire office de lettrine dans l’herbier, mais cette autre utilité, humble et quotidienne : plongées dans de l’eau très chaude avec des feuilles de thé, ses fleurs font une exquise infusion.

Le troène vient en deuxième. Celui-là possède des fleurs blanches au parfum suave et des baies noires toxiques. De son fruit, on tire une teinture qui servit longtemps à noircir les perles des chapelets, de même qu’une encre violette prisée des enlumineurs.

Les grandes feuilles dentelées du Collinsonia canadensis, ou horse balm, qu’on pourrait traduire par « remède de cheval », occupent le milieu de la page. Cette plante odoriférante dont le parfum rappelle celui de la menthe sert de traitement contre divers maux du système respiratoire. C’est aussi l’une des simples qui, des siècles avant qu’Emily ne compose son herbier – et bien avant que ses ancêtres les puritains ne débarquent de leurs navires afin d’établir leur royaume terrestre en ce nouveau continent –, furent utilisées par les Indiens Massachusetts pour guérir les premiers colons qui, pendant les grands froids de l’hiver, se mouraient du scorbut couchés dans la neige. Simplement dit : cette plante peut vous sauver la vie.

Un deuxième brin de jasmin est disposé en bas à gauche, non loin d’un fer à cheval, la seule plante dont se nourrisse l’argus bleu nacré, fragile papillon aux ailes couleur de perle.

À la première page de son herbier, Emily rassemble ainsi ce qui est nécessaire à l’écrivain qu’elle est déjà sans le savoir, ou le sachant peut-être : la couleur pour faire l’encre qui lui servira à écrire et à dessiner, de quoi s’éclairer, un moyen d’attirer les papillons, un baume pour soigner du froid – et des fleurs pour le thé.

Comme ses plantes, elle aussi a passé l’hiver entre les pages d’un livre.