La vie rêvée des grille-pain

Extrait | Par Heather O’Neill

En l’an 2089, à la suite de formidables avancées en bio-ingénierie, les androïdes furent inventés et introduits dans la population. De l’extérieur, rien ne les distinguait des êtres humains. Disposant d’habiletés cognitives équivalentes à celles des hommes, ils étaient cependant incapables d’éprouver des sentiments et des sensations semblables. On estimait que la plupart des émotions étaient inutiles à la fonction spécifique qu’ils remplissaient dans le monde; ainsi, plutôt que de posséder la gamme normale des émotions humaines, ils étaient dotés d’une fascination innée pour les problèmes mathématiques et les gestes répétitifs. Pour cette raison, il leur était des plus agréable de travailler dans des usines, des laboratoires et des manufactures. Grâce à leur contribution, la journée de travail humaine passa de huit heures à deux.

On avait doté les androïdes d’une vue supérieure à celle des êtres humains afin qu’ils puissent travailler sur les composantes informatiques miniatures. Conséquence de cette décision, lorsqu’ils levaient le regard vers le ciel, ils y voyaient des milliers d’étoiles, des milliers de configurations et de phénomènes astraux qui échappaient à l’oeil de l’être humain moyen. En marchant dehors la nuit, ils ne pouvaient s’empêcher de lever les yeux et de s’émerveiller. En fait, c’était le meilleur moyen de distinguer les androïdes des êtres humains. Les androïdes étaient ceux qui se tenaient debout, dans la rue, leur mallette pendant au bout de leur bras, perdus dans la contemplation des étoiles. Pour cette raison, on ne leur accordait plus de permis de conduire – trop d’accidents survenaient en raison de cette capacité à être ébloui par les choses parfaites.

***

À l’été 2112, un androïde féminin du nom de 4F6 qui rentrait à la maison après sa journée à l’usine pharmaceutique s’arrêta pour regarder les étoiles. Tandis qu’elle levait les yeux au ciel, des images apparaissaient en fulgurance au-dessus de sa tête.

4F6 s’imaginait que les étoiles étaient un groupe de mineurs de charbon d’autrefois, avec des lampes sur leurs casques, qu’on faisait descendre en ascenseur dans un trou profond et obscur. Il n’était pas habituel pour un androïde de se laisser ainsi porter par son imagination, mais 4F6 savait depuis longtemps qu’elle était différente des autres androïdes. Quatre ans plus tôt, à l’heure de pointe, on l’avait poussée sur les rails du métro et, en frappant le métal, elle avait été traversée par un courant. Depuis ce jour-là, son intensité électrique était trop élevée.

Elle avait déjà éprouvé des effets secondaires étranges à la suite de son accident. Elle était capable d’allumer les lumières simplement en les regardant. Et, à la différence des autres androïdes, elle savait reconnaître quelque chose de drôle. Elle était toujours en train d’expliquer à ses collègues androïdes les blagues qu’elle avait entendu les êtres humains se raconter. Ils étaient parfaitement incapables de les comprendre. Pour eux, les blagues n’étaient que des équations dont la réponse était légèrement incorrecte. C’était l’une des raisons pour lesquelles les êtres humains évitaient de se lier d’amitié avec les androïdes – ils les trouvaient froids.

Alors que 4F6 se tenait là, paisible, à regarder les étoiles, elle se rendit compte qu’un autre androïde vêtu d’un costume de tweed était debout près d’elle, lui aussi occupé à observer le ciel.

Naturellement, ils se présentèrent. Les androïdes étaient toujours très cordiaux, car cela augmentait grandement l’efficacité au travail. BX19 plut tout de suite à 4F6. Elle aima ses yeux bruns et son teint pâle. Il lui dit qu’il travaillait au palais de justice à transcrire les procès, et se mit à lui répéter textuellement l’une des affaires auxquelles il avait assisté ce jour-là. Un homme était accusé d’avoir assassiné le nouveau petit ami de son ex-femme. Il avait étranglé ledit petit ami de ses mains et ne manifestait aucun remords. Puis, il lui raconta l’histoire d’un homme qui avait commis un vol à main armée dans un bar atomique, s’était sauvé en n’emportant que quinze comprimés de protons, et avait ensuite été condamné à quinze ans de prison.

4F6 fut émue par ces récits. Personne ne lui avait jamais raconté ce genre de choses. Les seules conversations qu’elle entendait étaient celles des autres androïdes à l’usine pharmaceutique, et ceux-ci s’exprimaient uniquement en formules et en éléments du tableau périodique. Ces histoires de meurtre et d’amour étaient, pour elle, semblables à de la poésie.

Quelque part dans les circuits de 4F6 s’éveilla le désir de tendre la main pour toucher BX19. Aiguillés par la curiosité, les androïdes imitaient souvent le comportement des humains. Ils s’étaient, bien sûr, essayés à s’embrasser et à faire l’amour, mais s’entendaient généralement pour dire qu’ils n’éprouvaient rien en se livrant à ces activités. Pour sa part, 4F6 n’avait jamais été embrassée.

«S’il vous plaît, embrassez-moi », dit-elle.

BX19 se pencha et s’exécuta. Il le faisait par pure politesse, mais quand ses lèvres touchèrent celles de 4F6, elle sentit son coeur plonger dans son estomac. Quand cela se produit chez les êtres humains, il ne s’agit que d’une impression, mais, chez un androïde, toute émotion entraîne une réaction mécanique. Des fils et des boulons minuscules dégringolèrent de sa poitrine jusqu’à son ventre. 4F6 sentit les morceaux de métal se déplacer dans son abdomen comme les rouages d’une de ces horloges qu’elle avait vues au musée. Mais plus tard, ce soir-là, elle n’avait cure de l’inconfort qu’elle éprouvait dans son ventre. Elle repassait sans cesse le baiser dans son souvenir, jusqu’à ce que le projecteur de sa mémoire à court terme se brise et qu’elle sombre dans le sommeil.

***

Le lendemain matin, alors que 4F6 revenait à elle, étendue dans son lit, regardant le plafond, elle sentit quelque chose tomber entre ses jambes. Elle repoussa ses couvertures et fouilla les draps à la recherche du morceau baladeur. Sa main rencontra quelque chose de froid et de métallique. Elle écarta la couette thermale et là, entortillé dans ses draps, elle découvrit un petit personnage aux allures de bonhomme allumette.

Son squelette était constitué de filage, de vis et de boulons miniatures. Il avait un petit ressort en guise de colonne vertébrale et des épis de fils électriques effrangés jaillissaient de son crâne tels des cheveux. Son cou était un fil enroulé serré et, à l’endroit du coeur, il y avait une minuscule valve qui semblait pouvoir être remontée. La petite chose se mit à bouger les bras en l’air devant elle. C’était manifestement une sorte de robot, mais il n’avait pas l’apparence humaine des androïdes.

La petite chose regarda 4F6 par les trous à l’intérieur des minuscules bougies d’allumage qui lui servaient d’yeux. Il y avait dans ces yeux une obscurité et une absence de limites effroyables.

Cela pouvait-il être un bébé, son bébé, conçu lors de son premier baiser? La période de gestation du petit robot n’avait duré qu’une journée. 4F6 n’avait jamais entendu parler de robots qui engendraient des robots – ou alors peut-être sur une ligne de montage, mais jamais sans qu’on leur ait dit de le faire et jamais dans un lit, et jamais à la suite d’un baiser spontané. Elle savait qu’il s’était produit quelque chose d’horrible.

Même s’ils ne savaient pas vraiment ce que cela signifiait, sinon être doté d’une peau plus douce et de dents imparfaitement alignées, les androïdes auraient souhaité être humains. Ils se considéraient comme inférieurs et n’osaient pas ouvrir la bouche devant des gens. Chaque fois qu’ils voyaient un humain, ils ne pouvaient s’empêcher de songer : il m’a inventé. Les êtres humains ne connaissaient pas leurs origines. Certains croyaient en Dieu et cherchaient le sens de la vie dans la Bible. Les androïdes, quant à eux, n’avaient ni Bible, ni Coran, ni Talmud. La seule chose qu’ils possédaient qui s’apparentât quelque peu à un mythe de la création était la demande originale de subvention soumise par le ministère de l’Intelligence artificielle pour financer la recherche en robotique en l’an 2015. Les androïdes possédaient tous un exemplaire de cette demande. C’était un best-seller chez les androïdes. On y lisait que ceux qui demandaient la subvention souhaitaient créer un robot capable de faire fonctionner toutes les autres inventions des êtres humains, diminuant d’autant la journée de travail. Il n’y avait jamais de discussion sur les origines de l’existence ou le sens de la vie chez les androïdes.

Mais voilà que ce bébé robot avait été créé par quelque puissance inconnue, indépendante de l’homme. 4F6 savait que cela ne serait pas pris à la légère.

Elle craignait que les scientifiques, en apprenant l’existence du bébé, ne procèdent à un rappel massif d’androïdes. Ils trafiqueraient leur intérieur afin de s’assurer que nul autre androïde ne puisse éprouver l’amour comme l’avait fait 4F6, car c’était l’amour qui avait engendré ce petit bonhomme à ressort, elle en était certaine. Une fois lancés, ils leur enlèveraient aussi leur capacité à s’émerveiller des étoiles. Sans ces habiletés, 4F6 ne serait plus qu’un appareil… une machine.

Elle enveloppa le petit robot dans une chaussette et le déposa dans sa mallette. Elle appela au travail pour dire qu’elle serait un peu en retard parce qu’elle arrêterait à l’Unité d’entretien des androïdes pour y être rechargée. Puis elle prit l’autobus jusqu’à la lisière de la ville.

Quand l’autobus atteignit le terminus, elle descendit une rue déserte et, en marchant, se persuada que ce qu’elle s’apprêtait à faire était nécessaire pour la sécurité de tous les androïdes. Ce n’était pas chose facile, cette tentative de persuasion. 4F6 était programmée pour savoir quand crier et quand chuchoter, quand faire le plein d’énergie et quand se reposer ; mais dans cette affaire, elle n’était pas du tout certaine de ce qu’elle savait. Si on l’avait épiée, on aurait vu une femme avançant d’un pas hésitant, comme si elle cherchait une adresse sans être sûre qu’elle existait vraiment.

4F6 était déjà allée plusieurs fois au dépotoir. C’était un de ses passe-temps. Elle aimait à estimer le nombre de débris que contenait chaque monticule, mais cela ne l’intéressait pas ce jour-là. Elle n’avait pas envie de calculer. Elle sortit le bébé robot de sa mallette et le jeta par-dessus la clôture sur une montagne de déchets. Là, il est à sa place, songea-t-elle – c’était un rebut, une chose cassée, incomplète.

Elle se répéta sans cesse ces paroles en attendant l’autobus, en y montant et en se rendant au travail. Plusieurs années plus tôt, on avait remplacé son régulateur de température. Étendue sur la civière de métal, la plaque de sa poitrine ouverte, alors qu’on avait retiré le vieux morceau mais qu’on n’avait pas encore inséré le nouveau, elle s’était sentie tout à fait bien, complète. La petite chose en filage qui était tombée d’elle n’était pas même de la moitié de la taille du régulateur de température, et pourtant, quand elle fut de retour à la chaîne de montage, en train de noter des calculs sur une tablette à pince, elle eut l’impression d’être vide. Elle avait beau considérer la chose, cela n’avait pas de sens. Pourtant, c’était comme ça.

***

Au dépotoir, des mouettes décrivaient des cercles dans le ciel en poussant des cris comme de douleur. Le petit robot couché sur le dos espérait que l’un des oiseaux volerait jusqu’à lui et le prendrait dans ses griffes, car il avait un tel désir d’être pris; mais les mouettes, occupées à déchirer des sacs en plastique et à se percher sur de vieux réfrigérateurs, semblaient intéressées par tout ce qui se trouvait au dépotoir sauf lui.

Comme la nuit tombait, le petit robot commença à se sentir de plus en plus seul. Il se leva sur ses pieds, qui ressemblaient à de minuscules fourchettes à salade, et avança en trébuchant dans les déchets. Il passa près d’une vieille chaussure, de piles de livres et de boîtes de conserve, de chaises en métal vertes et de canapés dont les coussins étaient couverts de taches de café. Puis, au milieu de tout cela, il vit une chose qui le réconforta: un grille-pain. Le robot se dépêcha d’aller l’entourer de ses bras, enroulant le fil électrique autour de son petit corps. Il resta allongé là, enchevêtré avec le grille-pain, et tenta ainsi de se convaincre que, d’une certaine façon, il était aimé.

Quand les étoiles apparurent, si nombreuses et si merveilleuses, le petit robot fut tellement frappé par l’absolu mystère de l’univers qu’il oublia, du moins pendant quelques moments, qu’il était seul au monde.

Tandis qu’il observait les étoiles dans le ciel, il fut troublé par des pensées de forme interrogative, des pensées qui, s’il avait su les énoncer, auraient pu s’exprimer par les mots: Pourquoi suis-je ici? Quelle est la vastitude de l’univers? Pourquoi suis-je moi et pas quelqu’un d’autre?

Même si, depuis cinquante ans, les androïdes partout sur la planète savaient fournir des réponses d’une infinie complexité, le petit robot était le premier à poser une question.