Logogryphe

Extrait | Par Thomas Wharton

Lauren E. Simonutti

Je l’avais déniché un soir chez un bouquiniste, glissé parmi des guides de voyage caducs et des livres de poche qui se désagrégeaient sous leurs couvertures aux couleurs criardes. Un livre d’une autre époque à la reliure de cuir sombre poli par les ans. Comment avait-il abouti à cet endroit ? J’avais sauté dessus sans jeter plus d’un coup d’œil à son contenu : ce genre de trouvaille se fait rare de nos jours.

La découverte, une fois arrivé chez moi, de nombreuses notes prises dans ses marges par un lecteur précédent m’irrita d’autant plus. Elles étaient assez peu abondantes au début de l’ouvrage, mais en le feuilletant, je leur avais trouvé une exaspérante tendance à proliférer jusqu’à encombrer tout l’espace blanc, de part et d’autre des caractères nets et lisses, tels des rebuts accumulés sur les rives paisibles d’un ruisseau.

Moi aussi, dans ma jeunesse, j’écrivais dans les marges des livres. Bien sûr, à l’époque, je ne pouvais m’offrir que des éditions de poche bon marché. Je dois admettre qu’il s’agissait surtout de romans à suspense, d’épouvantables histoires de meurtres ou de vampires qui ne m’intéressent plus depuis belle lurette, bien que, je l’avoue, ce soit justement dans une pile de pacotille de ce genre que j’avais découvert mon trésor caché.

Les graffitis qui le défiguraient, commis pour la plupart à l’aide d’un stylo bavant une encre de mauvaise qualité, me firent grincer des dents. J’avais beau m’évertuer à me concentrer sur l’histoire, je ne parvenais pas à ignorer les annotations et les interrogations de mon prédécesseur. Pas moyen de faire comme si elles n’existaient pas : chaque fois que je tournais une page et que je tombais sur un autre gribouillis en pattes de mouche, la simple curiosité humaine me poussait à le lire. Il fallait bien que je sache si le lecteur antérieur avait découvert un élément qui m’aurait échappé. Si la lecture est un acte érotique, peut-être ces notes marginales éclaireraient-elles mes propres insuffisances en tant qu’amant des mots. J’avais besoin de savoir si cet autre lecteur était meilleur que moi. Cela m’aurait ravi de trouver la preuve qu’il, ou elle, ne m’arrivait pas à la cheville lorsqu’il s’agissait d’allumer les qualités subtiles du livre, de combler ses désirs secrets. Je finis par remarquer que le lecteur ne manquait jamais de souligner ni d’annoter les passages en apparence les plus anodins, les faisant briller d’une mystérieuse aura. En marge, par exemple, du mot « imaginaire » souligné, je lus la phrase « je suis dans le gris ». Parfois, voilées par des abréviations déconcertantes, les notes se refusaient à toute interprétation : « ce paragraphe est tr.nl. » En effet.

Exaspérant. Je n’arrivais pas à trancher : soit l’autre était doué d’un intellect suraigu et d’un rare talent pour découvrir l’or véritable, qui reste invisible pour la majorité des lecteurs, soit tout cela n’était que la fiente intellectuelle d’un insupportable poseur* persuadé qu’il suffisait de remplir les marges d’un livre pour en maîtriser toutes les complexités. Je finis par me rallier à cette dernière éventualité, la présence même de ces gribouillages dans un livre si beau trahissant à mes yeux la stupidité de leur auteur.

Malgré cela, je ne tardai pas à m’apercevoir que je tournais les pages du roman dans la seule expectative de ce que je lirais dans ses notes. L’histoire qu’elles racontaient me captivait bien plus que celle qu’encadraient les marges autrefois blanches, aujourd’hui profanées. L’énigme que je déchiffrais, je la créais au fur et à mesure à partir des indices que j’y glanais comme autant de traces de l’identité du responsable. Je crus d’abord y distinguer la marque d’une pédanterie de mauvais aloi, d’une attitude défaitiste, d’un repli sur soi de la part de l’auteur des notes, comme s’il se réfugiait dans le vide rassurant des bords de la page pour mieux fuir un événement dévastateur. Puis il me sembla qu’une telle insouciance était au contraire le signe d’une personnalité bouffie, d’un lecteur nerveux, gribouillant sans vergogne par-dessus l’existence, répandant ses notes au mépris des limites nettement établies.

Pouvait-il s’agir de quelqu’un que je connaissais, d’un autre bibliomane hantant cette ville infestée de salles de bingo et de salons de l’auto ? Ces notes allaient-elles me révéler la vie cachée de l’un de mes amis ? Non, ce devait être l’œuvre d’un inconnu, qui n’avait abandonné ce volume chez le bouquiniste que pour savourer la joie cruelle de prendre un autre lecteur au piège de son labyrinthe liminal. Une scène, un personnage se dessinèrent dans mon imagination : un solitaire au rire gras, vivant dans un sous-sol mal éclairé aux murs de contreplaqué, se nourrissant exclusivement de calories vides et prenant un malin plaisir à enlaidir les marges de livres auxquels il ne comprenait rien, pitoyable revanche sur un monde de trésors et de mystères dont il se sentait à jamais exclu.

L’avant-dernière page du roman avait été victime du crime le plus odieux : en haut et le long du texte, en lettres négligées, accrochées comme des vampires à leur corniche, la même main y avait gribouillé une liste d’épicerie (lait, pain, ruban adhésif, saucisses, lames de rasoir, pansements) qui se terminait par un numéro de téléphone tracé d’un gros trait de crayon de cire framboise.

C’en était trop. Je pensai un instant à rapporter le livre et à interroger le bouquiniste, un ancien hippie à la barbe clairsemée qui avait l’habitude agaçante de secouer la tête en soupirant d’un air las chaque fois qu’on lui achetait un livre. Mais je n’escomptais pas trop recevoir le moindre renseignement de sa part. Je composai plutôt le numéro tracé au crayon de cire framboise.

Au bout de neuf sonneries, une voix sans vie finit par répondre : « Ouais ? »

— J’ai en mains une de vos créations, lui dis-je.

Silence ; après un instant, je m’aperçus toutefois que je l’entendais respirer.

— Un des livres que vous avez défiguré, poursuivis-je alors, sûr de moi. Je devine que ce n’est pas le seul que vous ayez traité de cette façon, n’est-ce pas ?

Silence. Puis le son d’un rire bronchitique, exactement comme je l’avais imaginé, ou presque.

— Je veux juste savoir pourquoi, repris-je. Vous me devez au moins cela, maintenant que vous me l’avez gâché.

— Voilà pourquoi, coupa la voix aiguisée par la colère. À cause de tous les livres que vous m’avez gâchés, à moi.

L’époque où j’étais étudiant m’est revenue à la mémoire, ainsi que les livres de poche bon marché que j’avais proprement, soigneusement annotés. Une fois lassé de ce régime, j’avais abandonné des boîtes pleines de ces reliefs chez divers bouquinistes de la ville, allant jusqu’à refuser tout paiement pour mieux les convaincre de m’en débarrasser. De toute évidence, l’inconnu avait acheté certains de mes rebuts et les inscriptions que j’avais laissées dans leurs marges l’avaient irrité au plus haut point. Rendu fou par les notes que j’avais prises des années auparavant, il s’était imaginé avec raison que la qualité de ma vie et de mes livres s’était améliorée tandis que lui vivait, oserai-je le dire, en marge de la société, et devait se contenter des pauvres débris esquintés dont je ne voulais plus. Poussé à bout, ne songeant plus qu’à se venger, c’est ainsi qu’il avait entrepris des études accélérées de littérature, se gavant de classiques, de critiques et de bibliographies, retraçant tout mon parcours de lecteur et de bibliophile. Pour finir, anticipant avec une précision troublante ma visite chez ce bouquiniste, il y avait laissé cet ouvrage irrésistible après avoir gribouillé dedans, le glissant dans cette pile de débris comme un piège conçu pour nul autre que moi.

Pétrifié d’horreur et d’admiration, je ne parvins qu’à balbutier :

— Je… vous…

Son rire guttural résonnait encore quand j’ai raccroché pour me précipiter chez le bouquiniste et lui acheter une énorme boîte de livres de poche amochés, humides, mal aimés : romans à suspense, histoires de meurtres et de vampires. L’ancien hippie semblait au bord des larmes. De retour chez moi avec mon fardeau honteux, je me suis aussitôt mis à gribouiller rageusement dans leurs marges.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis. Je passe toujours mes soirées à rôder chez les bouquinistes où je sème les instruments de ma vengeance. De temps en temps, je tombe sur l’un des siens. J’achète parfois des livres mutilés par lui et j’y cherche des messages, des indices. Puis, ne pouvant me résoudre à les détruire, je les range dans un coin. Bien entendu, je pourrais retracer son numéro de téléphone, épier sa maison. Mais nous savons tous deux, je crois, que je ne ferai jamais une chose pareille : cela reviendrait à tricher. Ce duel doit se dérouler strictement à l’intérieur des marges.

J’ai pensé à l’étrangeté de tout cela : nous qui connaissons si bien l’écriture l’un de l’autre, nous serions incapables de nous reconnaître face à face. Il m’arrive d’être envahi par la possibilité qu’à certains moments, lui et moi, nous nous frôlions dans les rayons encombrés des bouquinistes ouverts toute la nuit, chacun plongé dans la contemplation des titres inscrits au dos des livres, sans savoir que tout près se tient son ennemi, son alter ego, le lecteur qui lit en lui comme dans un livre.

 

*En français dans le texte.