Mocha

Extrait des Enfants lumière | Par Serge Lamothe

Extrait des Enfants lumière

C’est peut-être une histoire vraie, une histoire de revenants qui, pour une fois, serait véridique. L’histoire d’une conspiration que personne n’aurait vue venir. Ni une histoire de fin du monde et pas une histoire sans fin, non plus : une simple histoire vraie, avec un début, un développement et une résolution plus ou moins prévisible.

Même mort, même enterré vivant, ça ne voudrait rien dire et ça le dirait quand même. Ça parlerait malgré nos dénégations. Ça dirait nos interdits, nos peurs et les convulsions de nos cœurs. Ça gueulerait si fort que ça nous défoncerait les tympans. On ne travaillerait plus, ça nous travaillerait. Ça ne nous démangerait plus, on en mangerait. Ça ne commencerait pas nécessairement par le début et ça ne finirait sûrement pas par la fin. Ç’aurait le dernier mot de toute façon. Ça nous ferait réfléchir un peu, juste avant de nous endormir. Et ça serait gratuit.

Ça serait ça, puis on n’en parlerait plus.

***

Le lendemain du dernier jour — celui de l’élection du dernier gouvernement —, Tacha Baldwin s’accrocha au récit qu’on lui avait fait de son neuvième anniversaire. Si la narration qu’en firent les récitantes ne tenait pas compte de ses états d’âme, plusieurs d’entre elles souhaitaient encore s’étendre sur certains aspects non résolus ou encore inédits de ce drame domestique aux retombées mondiales.

La dernière bravade des parents biologiques de Tacha Baldwin avait consisté à se faire pulvériser par une bombe artisanale en même temps que le Président à vie, une douzaine de barons du crime et presque autant de leurs acolytes démocratiquement installés.

Cet attentat perpétré au nom du bien public avait, on s’en souvient, mis fin au régime turbolibéral et, du même coup, anéanti le cybercapital.

En terroristes diligents, les parents de Tacha avaient enfreint tous les codes de la correction politique en confiant le détonateur de leur bombe à leur fille, le jour même de son neuvième anniversaire. Les explosifs avaient été fournis par le Bureau permanent (ce n’était certes pas l’usage, mais il y avait des précédents et l’information fut validée vingt siècles périphériques plus tard lorsqu’on put enfin avoir accès au dossier).

Tout artisanale qu’elle ait été, la bombe avait propulsé des mégatonnes de matières impropres au recyclage à des centaines de mètres à la ronde. Tout le monde l’admettait : c’était du travail de professionnels.

La Maison Universelle s’était d’abord montrée réticente à faire connaître sa position et avait donné des signes d’irritation, mais de nombreuses manifestations d’appui populaire donnèrent raison aux kamikazes et elle décida de ne pas intervenir. Dans les minutes qui suivirent l’attentat, la Maison Universelle déclara pourtant, par voie de communiqué, que le turbolibéralisme n’avait été qu’une manière d’appauvrir la population tout en lui promettant sans cesse davantage de richesses et qu’on était bien débarrassé.

***

Un bourdonnement tenace vrillait les oreilles de Tacha. Bien que son père lui ait promis un gigantesque feu d’artifice, elle ne s’attendait pas à une explosion de cette puissance. Ses facultés cognitives avaient peut-être été altérées par la déflagration, mais elle percevait néanmoins très distinctement les mouvements de la foule. Autour d’elle, on se pressait vers le cratère béant et une fine poussière cendreuse retombait sur les têtes et les épaules des badauds. Des débris de toutes sortes, pulvérisés par la bombe, jonchaient le sol et ralentissaient la progression de Tacha. Elle se mêla à la foule qui s’amassait à l’endroit où, quelques minutes auparavant, avaient défilé les limousines du Président à vie, de ses acolytes et de leurs gorilles au pedigree impeccable. Elle se faufila entre les jambes des curieux et tendit l’oreille.

Tacha fixait le fond du cratère comme si quelque chose ou quelqu’un était susceptible d’émerger de l’immense nuage de poussière. Elle ne pensait pas spécialement à ses parents ; même qu’à voir l’expression sur son visage, on aurait dit qu’elle se réjouissait pour eux deux. Ils avaient toujours eu envie de lui foutre une raclée, à ce turbolibéralisme de merde ! Eh bien, c’était fait, maintenant ! Et il ne s’en relèverait jamais. Tacha se sentait fière d’avoir eu des parents aussi déterminés qu’efficaces, et même si elle était sans doute trop jeune pour comprendre leurs motivations profondes, elle sentait qu’ils venaient, ensemble, d’accomplir quelque chose d’important et de mémorable.

Ses parents avaient été très clairs lorsqu’ils l’avaient laissée au milieu du parc, le détonateur sur les genoux. Son papa l’avait promis : « Tu vas voir, ma puce, pour ton neuvième anniversaire, je t’ai préparé un feu d’artifice dont on se souviendra pendant mille et un ans ». Tandis qu’elle observait l’épaisse couverture de poussière qui recouvrait peu à peu les curieux, Tacha comprit ce qu’il avait voulu dire et que ça passait drôlement vite, mille et une années.

***

Une rumeur s’éleva peu à peu dans la foule : l’élection du dernier gouvernement, prétendait-elle, avait été volée. Mais par qui ? Toutes les récentes élections avaient été volées, mais il fallait bien admettre qu’il y avait eu beaucoup moins d’élections depuis l’arrivée au pouvoir de Lee Baldwin, le Président à vie. En réalité, il n’y en avait plus eu du tout. On votait à propos de tout et de n’importe quoi à tout bout de champ. Les référendums à pitons se succédaient à un rythme effréné. Des guichets automatiques distribuaient quotidiennement les questions et les réponses. Les formulaires étaient gratuits et, d’un simple clic, on vous les fournissait en cinq exemplaires. On votait pour la couleur du gazon dans les parcs publics, pour des règlements interdisant aux chiens de se renifler le derrière, pour fixer l’heure du couvre-feu ou la ration de moulée à reverser aux familles dans le besoin. On votait pour un tas d’autres bêtises encore, comme la fréquence des couchers de soleil ou la portée des ogives nucléaires. On votait comme si ça pouvait changer quelque chose à quoi que ce soit ; mais jamais les Baldwin n’étaient appelés à se prononcer sur l’opportunité d’élire un nouveau président.

La démocrastination battait son plein et le Bureau permanent observait tout à la loupe.

De toute façon, le Président à vie était mort. Mais la masse monétaire, elle, était toujours bien vivante. Et tous grenouillaient et grouillaient du plaisir anticipé de la prévarication. La nouvelle de l’attentat avait débordé des frontières en moins d’une minute. On pouvait voir le cratère creusé par l’explosion sur toutes les chaînes de télé. C’était partout la même image de désolation tranquille. Un commentateur se tenait devant le trou béant et répétait : « C’est officiel, le Président à vie est mort ! Vive le Président à vie ! »

Les premières estimations établissaient que la déflagration avait creusé un cratère d’environ cent mètres de diamètre, d’une profondeur de plus de quarante mètres en son centre. Des tonnes de terre, de béton et de métal avaient été soufflées par l’explosion et projetées à plusieurs centaines de mètres.

Rien ne laissait supposer, à l’époque, qu’une telle chose était possible, mais on a rapporté plus tard qu’une certaine Sheida Baldwin, une prostituée qui résidait à plusieurs kilomètres de là, dans les vieux entrepôts de la zone D 27, avait découvert un œil déchiqueté sur le pas de sa porte et l’avait longtemps conservé dans un pot de vinaigre. Un jour, la commission d’enquête chargée par le Bureau permanent de retrouver l’ADN du Président à vie se déciderait enfin à procéder à une analyse approfondie de ces restes humains ; mais celle-ci, comme chacun était en droit de l’espérer, se révélerait négative.

Quoi qu’il en soit, la rumeur publique continuait de faire des ravages partout et chaque fois qu’elle se mêlait de ses affaires. Quel rôle Tacha avait-elle joué dans cet attentat meurtrier ? demandaient les Baldwin les plus perspicaces. On savait, bien sûr, qu’une enfant de neuf ans n’avait pu agir seule, mais certains doutes subsistaient. Et ce n’était qu’une des nombreuses questions qui demeuraient sans réponse. Il y en avait d’autres et ce n’était pas celles que les guichets automatiques distribuaient si généreusement. On se les posait, celles-là, du bout des lèvres, dans la crainte perpétuelle d’être repéré et de devoir subir les représailles du Bureau permanent. Ces considérations pesaient lourd dans la balance.

Les spectateurs se massaient maintenant aux abords du cratère. L’énorme nuage de poussière se dissipait lentement, retombant sur leurs épaules et leurs têtes, les couvrant progressivement d’une fine pellicule grise qui les aurait facilement fait passer pour des revenants.

Tacha, comme d’autres, s’était assise au bord du trou.

Quand on put à nouveau y voir clair, tous remarquèrent qu’une masse sombre se mouvait.

Oui, une masse d’énergie brute s’animait. Contre toute attente, une baleine s’était échouée au fond du trou, sans doute dans les minutes qui avaient suivi l’explosion. C’était trop gros pour être vrai. Personne ne l’avait vu venir, celle-là ; mais la baleine était bien là, paisible dans son agonie. Renversée sur le côté, elle contemplait la foule d’un œil morne et résigné1.

1. La baleine est l’une des plus imposantes espèces animales à s’être reproduite sur cette planète pendant quarante-cinq millions d’années, un mammifère marin qui pouvait peser jusqu’à cent cinquante tonnes. Le plus vieil ancêtre connu de la baleine est l’Indohyus : cet important maillon de la chaîne évolutive, qui avait la taille d’un chat domestique et ressemblait à un gros rat d’égout, vivait il y a quarante-huit millions d’années. Un certain Ranga Rao Baldwin aurait découvert, au Cachemire, des fossiles d’Indohyus dans un état de conservation remarquable ; mais c’est à un technicien de laboratoire du New Hampshire que revient le mérite d’avoir accidentellement brisé un petit os de la mâchoire qu’il examinait, ce qui permit de découvrir une structure osseuse inhabituelle autour de son oreille : « When I saw it, I said : « Oh my God ! » For most mammals, the bone is a little bowl-shaped structure, but for whales, the bone that makes up the ear has a unique shape, just like for Indohyus. The inside of that bone is very thick, but the outside is very thin, the difference is huge. No other mammal has that ! »

Seule Tacha eut le courage de s’approcher du cétacé. Elle entreprit de descendre au fond du cratère. Ses petites bottes jaunes en caoutchouc s’enfonçaient l’une après l’autre dans les cendres encore fumantes. Elle progressait lentement, avec prudence, sous le regard ébahi des Baldwin rassemblés autour du cratère. Nullement craintive, elle s’approcha de l’endroit où elle estimait que devait se trouver l’oreille de la baleine2.

2. « Les oreilles de la baleine sont fort avant dans la tête. Aussi n’entend-elle point lorsqu’elle rejette son eau et c’est le moment qu’on saisit pour la darder. Sur la tête de la baleine, devant les yeux et les nageoires, s’élève une sorte de loupe qui a deux trous, un de chaque côté, l’un vis-à-vis de l’autre, courbés tous deux en manière de S. C’est par ces deux ouvertures que la baleine rejette l’eau avec beaucoup de force. Le bruit de ce mouvement, qui se fait entendre d’une lieue, ressemble à celui du vent lorsqu’il souffle dans une cave. La baleine ne rejette jamais l’eau avec plus de force que lorsqu’elle est blessée. Le bruit qu’elle fait alors ressemble à celui d’une mer agitée ou du vent dans une tempête. Immédiatement après la loupe, ou la grosseur, le corps se courbe en arc. La tête n’est pas ronde par le haut, elle est un peu plate, avec une petite fente jusqu’à la babine inférieure, à peu près comme le toit d’une maison. Cette babine est plus large qu’aucune autre partie du corps, surtout au milieu, car le devant et le derrière sont un peu plus étroits, suivant « la forme de la tête. Les yeux sont entre la grosseur et les nageoires, et ne sont pas plus gros que ceux d’un bœuf. Ils sont bordés de poils qui font des espèces de sourcils. La prunelle n’est guère plus grosse qu’un pois et le cristallin a la blancheur, la transparence et la clarté du cristal. » D’après Anne-Gabriel Meusnier de Querlon-Baldwin, dans Histoire générale des voyages, Histoire naturelle de l’Amérique septentrionale, 1759.

— Qu’est-ce que tu fous là, toi ? demanda-t-elle d’abord. Ce à quoi la baleine répondit peut-être à sa manière de cétacé, mais sans qu’il soit possible, pour Tacha ou quiconque, de s’en assurer ni de corroborer la validité de sa réponse. Tacha décida néanmoins de rester près d’elle. Elle pouvait facilement s’imaginer le désarroi d’une baleine échouée au fond d’un cratère d’une centaine de mètres de diamètre créé par l’explosion d’une bombe, et elle entendait bien manifester à la pauvre créature toutes les preuves de sympathie que sa fâcheuse situation lui inspirait. Elle installa donc un campement rudimentaire aux abords du cratère et demanda l’appui de la population. Quelques Baldwin initièrent un mouvement en faveur du sauvetage de la baleine. Les plus zélés des supporters entreprirent de remplir l’immense cratère d’eau de mer. Ils réquisitionnèrent soixante mille seaux et formèrent une chaîne de plus de quarante kilomètres. L’opération de sauvetage dura plusieurs semaines et défraya chaque jour les manchettes. On venait des quatre coins du globe pour assister au miracle et en témoigner. Certains pèlerins demandaient l’abolition pure et simple des frontières et la signature d’un traité de paix avec toutes les espèces de mammifères marins disparus ou sur le point de disparaître. Certains allaient jusqu’à parler de l’apparition de la baleine comme d’une invitation à la fête. Ils disaient qu’une manifestation d’appui à la baleine ne pouvait se concrétiser que dans cette exubérance festive. Ils voulaient des orgies. Davantage d’orgies et de désordres. La rumeur avait fait état de la taille monumentale du sexe de la baleine, femelle ou mâle, et cela avait été une raison suffisante pour qu’un certain nombre de Baldwin perdent la tête et prennent l’habitude de se masturber au bord du cratère3.

3. « La partie génitale des baleines est un nerf dont la force et la grandeur sont proportionnelles à celles de l’animal. Il est long de sept à neuf pieds, entouré d’une double peau qui le fait ressembler à un couteau dans sa gaine et dont on ne voit qu’une petite partie du manche. La partie génitale de la femelle ne diffère point de celle des animaux terrestres à quatre pattes. De chaque côté, on distingue une mamelle avec des trayons semblables à ceux d’une vache. Quelques baleines ont les mamelles toutes blanches, d’autres les ont marquetées de taches noires et bleues. On assure que pour s’accoupler, les baleines se tiennent droites, la tête hors de l’eau et que l’accouplement, souvent très animé, rassemble plusieurs baleines en même temps. » D’après Anne-Gabriel Meusnier de Querlon-Baldwin, dans Histoire générale des voyages, Histoire naturelle de l’Amérique septentrionale, 1759.

La baleine, selon eux, représentait l’ultime frontière : une fois qu’on l’avait franchie, on pouvait crever en paix. Mais ne crevait pas qui voulait.

On en était au dix-neuvième jour de la crise et un grand nombre de Baldwin, s’étant désintéressés du sort de la baleine, avaient commencé à se disperser.

Le travail avançait néanmoins et le cratère se remplissait lentement. Dès le trente-neuvième jour, la baleine put s’ébattre dans une petite mare d’eau de mer qui, si elle ne lui permettait pas de se retourner, encore moins de nager, garantirait néanmoins sa survie pendant quelque temps. Elle restait silencieuse et paraissait écouter très attentivement les fables que Tacha lui murmurait à l’oreille.

Tacha lui tenait compagnie et ne la quittait plus. De sa voix fluette de petite fille de neuf ans, elle lui racontait les aventures qu’elle avait vécues autour du monde en compagnie de ses parents. Elle ne négligea rien, ni les luttes menées au nom de la libération du génome ni les frasques de sa mère nymphomane, ni même les raisons pour lesquelles le régime turbolibéral était nuisible et devait être renversé.

À la longue, les curieux s’étaient faits beaucoup plus rares, mais certains, plus déterminés que la moyenne, souhaitaient connaître le fin mot de l’histoire. Quelques familles particulièrement éprouvées par les récents événements avaient même installé leur campement aux abords du cratère et ne s’en éloignaient plus. Au début, ce n’étaient que des abris de toile, mais on construisit bientôt des cabanes aux toits de tôle en se servant des débris du palais présidentiel.

À travers les nouveaux territoires, les partisans de la baleine se faisaient de plus en plus nombreux. Des représentants de clans Baldwin qui vivaient aux confins du Désert de Ziph étaient même venus, à pied ou à dos de yak, pour célébrer l’apparition du cétacé. À leur manière, ces Baldwin avaient du savoir-vivre ; ils étaient bien déterminés à danser sur les décombres encore fumants du dernier gouvernement et à se réjouir de l’éradication spontanée du turbolibéralisme. Les plus téméraires allaient jusqu’à vous regarder droit dans les yeux, histoire de s’assurer que vous étiez bien réel, et pas seulement une imitation de vous-même ou de la personne que vous auriez pu être si vous aviez porté le masque de quelqu’un d’autre.

Peu à peu, comme si toute bonne chose devait être le germe d’une mauvaise, un clan anti-baleine se forma. Plusieurs détracteurs n’hésitaient plus à dénoncer l’énormité de la situation. D’autres, plus conciliants, estimaient que cette baleine-ci — ou n’importe quelle autre — avait bien le droit de se trouver là —ou n’importe où ailleurs. Peu à peu, cependant, la grogne gagnait cette faune hétéroclite qui refusait d’envisager l’apparition de la baleine d’un point de vue messianique et la considérait plutôt comme une nuisance publique. Parmi eux, certains peuples nomades des zones périphériques, réputés tant pour leur férocité que pour l’intransigeance de leur position, proposaient même de dynamiter la baleine et qu’on n’en parle plus4. Mais avec la disparition du dernier Président à vie, on avait bien d’autres chats à fouetter et les partisans du dynamitage furent bientôt déboutés par la Maison Universelle d’Amour, de Justice, de Prospérité et de Paix. « C’est assez ! Réfléchissez, bande d’abrutis, disait le message de la Maison Universelle, c’est une explosion qui a fait apparaître la baleine ! Personne ne peut prévoir, ni même imaginer ce qui pourrait surgir à sa place !

4. Il n’existe que deux autres cas documentés de baleines explosives. Le premier cas concerne une baleine grise échouée sur une plage de Florence, en Oregon. Dans l’intention de faire disparaître le cadavre de huit tonnes et de quatorze mètres de long, les Baldwin du Département des autoroutes firent appel au Bureau permanent. Les cent kilogrammes de dynamite utilisés dans le but de désintégrer le mastodonte ne servirent pourtant qu’à l’éventrer sur toute sa longueur, compliquant ainsi sérieusement la tâche des fonctionnaires. Le deuxième cas se rapporte à un cachalot de cinquante tonnes retrouvé mort sur une plage au sud de Taïwan. Son chargement et son transport par camion avaient nécessité le travail d’une cinquantaine d’employés municipaux et duré plusieurs dizaines d’heures. Manque de pot, une accumulation de gaz dans les entrailles du cachalot et la chaleur suffocante qui régnait ce jour-là avaient provoqué son explosion spontanée, pendant l’heure de pointe, en plein centre-ville de Tainan, entraînant la mort d’un chauffeur de taxi et des embouteillages monstres.

***

On en était au quatre-vingt-unième jour de la crise lorsque la baleine sembla avoir quelque chose à dire et se mit à chanter. C’était une lamentation d’une infinie tristesse. Un appel, peut-être, mais désespéré. De ceux dont on sait d’avance qu’ils ne seront pas entendus par les êtres auxquels ils s’adressent, mais par d’autres, peut-être, par des ombres étrangères qui défileraient derrière des écrans, des souvenirs d’une autre vie. Plusieurs Baldwin tombaient à genoux et ne se relevaient plus. Certains décrivirent plus tard leur expérience en des termes mystiques aussi inusités qu’incompréhensibles. Ils parlèrent d’illuminations, de visions prophétiques ; plusieurs évoquèrent la fin prévisible de tout ce qui avait fait la fierté du turbolibéralisme : les miracles technologiques et la cybernétique, la géolocalisation, la traçabilité, toutes les formes d’hypnose collective. Maintenant qu’on avait décodé le génome, manipulé le vivant, ruiné la biodiversité, éradiqué toute vie sur la presque totalité de la planète, chacun pouvait rentrer chez soi.

C’était le début d’un temps nouveau.

***

Le chant de la baleine, quant à lui, gagnait en puissance et en volume. On l’entendit bientôt à des centaines de kilomètres à la ronde5. Les Baldwin présents spéculèrent interminablement sur le sens possible de sa litanie. La baleine chantait-elle les louanges du régime turbolibéral, dont elle aurait — comme le colportaient les mauvaises langues — regretté la disparition ? Ses ennemis déclarés allaient même jusqu’à laisser entendre qu’elle avait, elle aussi, profité des largesses du système ; mais leurs arguments ne tenaient pas la route. Son chant vous allait droit au cœur et si vous l’écoutiez un instant, vous étiez bien vite convaincu de son innocence.

5. Comme celui des dauphins, le chant de la baleine serait peut-être produit par une structure anatomique située dans la tête. Appelée « lèvres phoniques » ou « museau de singe », cette cavité ressemble à des voies nasales. Lorsque l’air emprunte ce conduit étroit, il provoque l’aspiration et l’accolement des lèvres phoniques et la mise en vibration des tissus, d’où l’émission d’un son. Dans le cas des dauphins, il s’agit de cliquetis saccadés et de sifflements. Les clics isolés sont en général utilisés pour l’écholocalisation, alors que les séries de cliquetis et de sifflements servent probablement à communiquer. Précisons que chez la baleine à bosse, véritable diva des mers, la maîtrise du chant confine à la virtuosité.

Mais rien n’est jamais aussi simple. On questionnait sans arrêt la légitimité de cette baleine. Son chant ne prônait-il pas un retour à une féodalité corrompue qui impliquait la vénalité des charges des fonctionnaires, les pots-de-vin, le chantage et les contrats douteux ? De l’avis de plusieurs, il inspirait une sorte de néoromantisme assez malsain.

La baleine sanctionnait-elle ou cautionnait-elle l’attentat perpétré par les parents biologiques de Tacha ? En magnifiait-elle les conséquences ? Nul, sauf peut-être Tacha, n’aurait su le dire.

***

Tout se passa dans un calme relatif, jusqu’au jour où Victor Baldwin, le célèbre ingénieur, proposa d’amplifier le chant de la baleine afin qu’il soit entendu de tous, partout. Il proposa même d’en faire un opéra, un hymne qui rappellerait la victoire des Baldwin sur le turbolibéralisme. Il y eut des émeutes, des morsures et quelques bras cassés. Une tempête dans un verre d’eau.

Tacha avait écouté le chant de la baleine avec attention. L’interprétation qu’en avait faite Victor Baldwin ne la satisfaisait pas, elle la jugeait pompeuse. Elle proposa sa propre traduction.

La version de Tacha n’était pas moins grandiloquente. Elle évoquait néanmoins fidèlement l’épopée de ce géant des mers, elle relatait sa lente évolution, à partir d’un petit mammifère terrestre, et s’étendait longuement sur ses incessantes migrations.

Cette lamentation déchirante parlait de la solitude des êtres. Elle disait que la mer n’est jamais assez vaste, le ciel toujours trop bleu et l’âme aimée toujours trop éloignée. Surtout, ce chant inspirait une angoisse sourde, suscitée par la solitude, l’errance autour des mers, les immondices et les cadavres de milliers de civilisations éteintes jonchant désormais les fonds marins.

La baleine ne craignait pas la mort, elle l’appelait au contraire avec une ferveur qui glaçait le cœur. Elle avait parcouru les sept mers en tous sens à la recherche d’un compagnon ou d’une compagne, mais n’avait pu que constater avec effarement qu’elle était la seule, la toute dernière baleine, et que lorsque son chant d’amour s’éteindrait, le souvenir même des baleines, de leurs ébats, de leurs jeux, de leur profonde gravité et de leur souveraine élégance, s’effacerait à jamais.

D’après le rapport, la baleine s’appelait Mocha Dick. On a soutenu qu’elle l’avait révélé à Tacha au tout début de la crise. Mocha s’était confiée à Tacha et avait aussi formulé plusieurs requêtes. Certaines de ses demandes concernaient les dispositions à prendre après son trépas et d’autres devaient demeurer secrètes.

Selon des témoins dignes de foi, Mocha expira une centaine de jours après son apparition. Juste avant de rendre l’âme, elle propulsa, par son évent, un prodigieux jet de gaz et de gouttelettes d’eau d’une quinzaine de mètres de hauteur. Ce dernier jet fut sans contredit le plus spectaculaire qu’elle ait produit depuis son apparition.

Conformément aux instructions de Mocha, Tacha réquisitionna les services de l’ingénieur Victor Baldwin et celui-ci conçut un scaphandre à sa taille. Dans son équipement de plongée, Tacha ressemblait à un petit crapaud botté de jaune. On descendit lentement le scaphandre dans les entrailles de la baleine. À sa suite, divers instruments de mesure, de l’équipement spéléologique et un kit de survie furent introduits par l’évent.

Pendant les premières années, les rapports de Tacha Baldwin nous sont parvenus avec une régularité exemplaire. La plupart sont aujourd’hui perdus, mais certains avaient, à l’époque, fait l’objet de lectures publiques. Tacha s’y exprimait dans une langue difficile, mais tout de même compréhensible pour la majorité des Baldwin qui avaient écouté le chant de Mocha et avaient cru en saisir le sens.

Ses premières relations étaient explicites. Il y était question des souvenirs intimes de Mocha. Tacha y reprenait des thèmes bien connus de ses fans. Peu à peu, cependant, ses récits devinrent abscons. On entrevoyait des horizons majestueux, des civilisations disparues, des cathédrales de verdure ou des navires aux proportions formidables, capables de se déplacer dans le temps.

Dans l’un de ses derniers messages, elle évoquait la découverte d’un vortex situé près de l’oreille interne de la baleine. Tacha le décrivit comme un tourbillon de lumière liquide aux teintes pastel. Une sorte de portail qui paraissait l’inviter à plonger.

On sait que le décryptage de la seule transcription connue du dernier rapport de Tacha Baldwin a donné du fil à retordre aux récitantes. Le message, presque inaudible, ne dure pas moins d’un siècle périphérique. Les récitantes qui l’ont écouté encore et encore ont cru y déceler des éclats de rire. Des rires d’enfants, affirment-elles. L’interprétation la plus couramment acceptée suggère aussi que Tacha, quelques secondes avant de plonger tête première dans le vortex, aurait entendu l’appel de ses parents.