Corps conducteurs

Extrait | Par Sean Michaels

Pascal Blanchet

J’étais Léon Termen avant d’être le docteur Thérémine, et avant d’être Léon, j’étais Lev Sergueïevitch. L’instrument que l’on connaît aujourd’hui comme le thérémine aurait donc pu s’appeler le léon, le liova, le sergueïevitch. Il aurait pu être baptisé le clara, en l’honneur de sa plus grande interprète. Pash affectionnait « termenvox », il aimait sa connotation scientifique, pleine d’autorité. Mais ce nom m’a toujours fait rire. Termenvox – la voix de Termen. Comme si cet appareil reproduisait ma voix. Comme si le soprano frémissant du thérémine était le chant d’un savant de Leningrad.

Je riais à cette idée et, pourtant, en un sens, je pense que j’y croyais. Non pas que le thérémine imitait ma voix, mais qu’il donnait une voix à quelque chose. À l’invisible. À l’éther. Moi, Lev Sergueïevitch Termen, porte-voix de l’univers.

Ce porte-voix est maintenant sur la mer, à bord d’un bateau, dans une cabine rectangulaire de la taille d’une salle de bain du Plaza de New York, l’hôtel qui m’a jadis servi de demeure. Le vaisseau se nomme le Stary Bolchevique. Les murs sont en acier, peints en bleu pâle. Il y a une couchette dans un coin, un tapis gris élimé, et je m’assois sur une chaise pliante devant un bureau lui aussi fait d’acier, lui aussi peint en bleu pâle. Une ampoule nue brille au plafond. Lorsque le temps est mauvais, comme en ce moment, 12 13 je suis malade comme un chien. J’étreins mes côtes et j’écoute le tiroir à côté de mon lit s’ouvrir, claquer, s’ouvrir. La pièce tangue. Je vais aux toilettes dans un minuscule cabinet et quand je reviens, j’examine ce que j’ai écrit. Des rangées de symboles – qwe asd zxc, le la les, lt, cr, lt, cr (((((((((&. Je me demande qui verra ces pages. Vais-je les envoyer comme une lettre? Vais-je les conserver dans un coffre-fort? Finiront-elles noyées dans la mer en pleine nuit?

De l’autre côté du corridor, il y a une pièce comme celle-ci, éclairée par sa propre ampoule incandescente. Elle contient mon équipement. Une partie de ce matériel est fragile et s’endommage facilement. Il serait rassurant, quand les vagues se soulèvent, de traverser le couloir et de défaire les fermoirs des caisses, de vérifier que les fils sont bien enroulés, que les batteries sont scellées, que les tubes sont intacts. De m’assurer que mes thérémines chantent encore. Pendant les dix-sept dernières années, peu de journées se sont écoulées sans que j’entende leur timbre. D’Arkhangelsk à New Haven, dans des palais et des chaumières, j’ai voyagé et enseigné, joué pour des débardeurs et des lords, et, chaque nuit ou presque, je pouvais tendre le bras dans la pièce, trouver le champ électrique d’un de mes humbles instruments, et transformer le courant en son.

Mais la porte de ma cabine est verrouillée. Je n’ai pas la clé. J’ai seulement une machine à écrire, seulement des feuilles et de l’encre, seulement cette histoire à coucher sur le papier, maintenant, dans la solitude, pendant que la distance qui nous sépare s’amplifie.

***

Quand j’avais quatorze ans, un de mes professeurs de lycée a présenté à ma classe les tubes de Geissler – des cylindres de verre, des tubes à vide. Ils étaient arrivés dans des caisses de bois, enveloppés individuellement comme des coupes à vin. Je dis des coupes mais en vérité, pour moi, ils étaient des coquillages labyrinthiques, des trésors échoués sur une plage.

   Le professeur Vassiliev avait dû remarquer ma fascination puisqu’il m’a permis d’en apporter un chez moi lors d’un jour férié. Je l’ai gardé emballé dans son papier à boucherie et me suis promené avec l’objet au fond de la poche de mon veston, une main 12 13 posée dessus. À mes yeux, il s’agissait d’une émeraude. Une fois à la maison, je me suis mis à expérimenter avec des fils et des bornes électriques, des bobines d’allumage et la nouvelle lampe de chevet de Grand-mère. Pendant que mes parents me croyaient en train de m’exercer au piano et au violon, je me penchais sur une planche de bois pour assembler des circuits à l’aide de vis en laiton. Je savais me montrer prudent : depuis des années déjà, je m’amusais avec des machines. Des phonographes, un vieux poste récepteur sans fil, l’appareil photo de Père… À la fin du congé, j’ai rédigé une longue lettre à l’intention du professeur Vassiliev, lui proposant une démonstration à l’occasion du prochain jour de la Famille. Je la lui ai remise en mains propres en même temps que le tube à vide intact. Il lui a fallu plus d’une semaine pour me répondre. C’était un vendredi. Il m’a pris à part après les cours et, pianotant sur le dessus de son bureau, il m’a scruté de ses yeux surplombés de sourcils clairsemés. « C’est d’accord, Lev », a-t-il dit.

   Lors du jour de la Famille, l’équipe de lutte a offert une démonstration, de même que le club de botanique et une des chorales, et la classe a récité de mémoire des extraits d’Ilya Mouromets. Vova Ivanov a chanté une chanson sur les mouettes. Ensuite, le professeur Vassiliev a grimpé sur la scène. De sa voix douce, il a expliqué à l’assemblée que des étudiants s’apprêtaient à distribuer des tubes de Geissler. Nous étions en rang dans les allées du gymnase. Des caisses de tubes étaient disposées dans chaque coin. Nous les avons fait passer de main en main, comme si nous étions en train de bâtir quelque chose ensemble. Bientôt, tous les parents, les oncles, les tantes et les grands-parents ont eu un tube de Geissler sur les genoux. Ils les tournaient et les retournaient. Des coupes à vin, des coquillages, des émeraudes. Puis le professeur Vassiliev a demandé à tout le monde de regarder au plafond. Ils ont alors vu le tracé lâche de quatorze fils de cuivre entrecroisés. Je les avais accrochés là-haut moi-même, pendant que le professeur Vassiliev tenait l’échelle. Nous avions caché des bobines de Ruhmkorff dans un placard à balais.

   Au plafond, les fils étaient à présent chargés de courant électrique.

   Ils ne faisaient pas de bruit.

   — Veuillez lever vos tubes de Geissler, a demandé le professeur Vassiliev.

   Un après l’autre, les membres de l’assistance ont soulevé leurs petits tubes de verre en les tenant au bout de leurs doigts. J’ai eu la même impression que lorsque l’on franchit un portail pour entrer dans un jardin clos. Un à un, les tubes à vide ont pénétré le champ électrique de mon treillis de fils et ils se sont mis à luire.

   Ce jour-là, j’ai ressenti ce que j’ai éprouvé plusieurs fois depuis. Dans ces moments, on oublie l’électricité, les métaux conducteurs et les électrons libres, les tubes, les fils et les principes fondamentaux. Les mains dans les poches, on ne pense plus à rien de tout cela. Pendant un instant brûlant et fier, on se dit: c’est toi qui as provoqué ce spectacle, c’est toi qui as fait luire les tubes. Petit futé.

   Voilà l’hubris de l’inventeur. C’est un monstre qui a dévoré bien des scientifiques, et que je me suis toujours efforcé de tenir en respect. Même en Amérique, entouré de dix mille admirateurs, j’ai tâché de me concentrer sur mes machines et non sur leur créateur.

   Si j’avais été plus orgueilleux, peut-être que cette histoire aurait tourné autrement. Je ne serais peut-être pas ici, sur un bateau fendant les flots de New York jusqu’en Russie. Peut-être que nous serions ensemble. Si j’avais été plus cabotin. Si j’avais raconté l’histoire qu’il fallait.

   Mais Lev Sergueïevitch n’est pas la voix de l’éther. Il n’est pas le principe qui transforme le verre en lucioles. Je suis un instrument. Je suis un son qui surgit, une musique qui retentit, du sang, du sel et de l’eau manipulés dans les airs. Je viens de Leningrad. J’ai tué un homme de mes mains. Je suis né le 15 août 1896 et à cet instant, je suis devenu un objet se mouvant dans l’espace, vers toi.

***

Ma première invention s’appelait « la radio-vigile ».

   J’étais encore un étudiant à peine sorti de l’adolescence, et j’ai créé une boîte magique. La radio-vigile émet un champ électromagnétique invisible, puis il attend une perturbation. Si un corps humain traverse ce champ, le circuit se referme et une alarme retentit.

   Imaginez un récepteur sans fil attentif qui monte la garde.

   Le fait d’avoir conçu quelque chose de nouveau constituait un petit triomphe. À l’université de Petrograd, ma classe était remplie de rivaux et chacun de nous cherchait à se démarquer. Au cours de mes premiers semestres, la seule chose qui me distinguait des autres étudiants était mon intérêt singulier pour la théorie musicale. Deux fois par semaine, je suivais des cours au conservatoire, à l’autre bout de la ville. Je piochais parfois la Danse de la Fée Dragée de Tchaïkovski au piano du salon de physique. Cela n’impressionnait personne. Mais j’avais désormais un bureau doté d’une boîte magique, avec une ampoule qui clignotait dès que je m’en approchais. Mes camarades se tenaient juste à l’extérieur du champ de la radiovigile, comme si le fait de l’activer les aurait forcés à s’incliner devant mon succès. Seul Sasha s’avançait, reculait, agitait son bras et lançait sa chaussure pour tester ce que j’avais construit. Seul Sasha n’était pas intimidé; il a toujours été si convaincu de son intelligence, si convaincu d’être plus malin que moi.

   Mon ami était grand et mince et avait le front lisse. Son existence paraissait facile. Le jour où j’ai présenté la radio-vigile, il a insisté pour m’inviter à célébrer. C’était une nuit d’hiver, une de ces soirées glaciales où des milliers de flocons fous viennent vous voiler la vue. Nous parlions de science. Sasha me racontait sans doute l’article qu’il était en train d’écrire. Nous nous sommes réfugiés dans une taverne près de la grise rivière Fontanka, face à la fenêtre, sur des tabourets, mais avant même que l’alcool ne commence à couler, un tumulte nous est parvenu depuis le coin de la rue. Un fracas, des éclats de voix, puis une colonne de quelques centaines de personnes, des manteaux sombres filant devant la vitrine, des bannières ondoyantes, un effort rassemblé sur les visages des marcheurs.

   « Des rouges », a dit Sasha sans dédain. Nous aussi, nous étions des rouges. Nous étions en 1917. À l’université, nous avions tous 16 17 deux participé à des manifestations. À présent, nous contemplions le défilé des communistes dont nous déchiffrions les slogans. Je me souviens surtout du rythme de leurs tambours, du bruit métallique des cuillers de bois sur leurs chaudrons de fer.

   « On se joint à ces vauriens? » a proposé Sasha. Il était déjà membre du Parti. J’ai hésité. C’était un de ces moments où on sent sa propre jeunesse. J’ai jeté un œil sur la quiétude de la taverne, les ivrognes affalés sur les tables. Puis nous avons lancé nos manteaux sur nos épaules et nous sommes sortis. La foule était bruyante, euphorique. Entrer dans l’insolence et le tumulte d’un tel cortège, posséder ainsi la rue provoque une liesse vertigineuse. La neige tombait toujours. La masse était stridente et détendue. « Le pain, la terre! » criions-nous. Nous nous déplacions ensemble à travers la ville. « Pain, terre, liberté! »

   Tout à coup, nous avons senti un désordre devant. La tête de la procession s’est immobilisée, nous avons heurté nos voisins. Des bannières pendantes, des cris, puis deux détonations sonores. « Qu’est-ce que…» commençait Sasha lorsqu’un sillon s’est ouvert à travers la foule.

   Là, dans le square, une rangée de tireurs, leurs fusils pointés droit sur la tempête.

   Nous avons déguerpi. Des hommes et des femmes s’éparpillaient dans toutes les directions, certains vers les soldats impériaux, la plupart en sens inverse. Des corps bousculaient les nôtres comme des mains brusques. La neige tombait toujours, la lumière était froide. De nouvelles détonations, de fines traces de fumée, des manteaux sombres, puis, par fragments, des uniformes verts, des boutons dorés et enfin, dressées bien haut, les silhouettes écrasantes des chevaux, la cavalerie, et nous avons couru, couru encore sur une terre révulsée, sur la glace, remplis d’une peur crue, féroce. Plus loin dans la rue, un autre boum assourdissant, comme une explosion. La réalité semblait diagonale; j’étais si terrifié que j’ai cru que j’en serais malade. Nous avons plongé dans une ruelle éclairée et j’ai tiré Sasha vers une porte entrebâillée. Pressés l’un contre l’autre, nous avons repris notre souffle.

— Ça va? ai-je finalement demandé.

— Tous mes morceaux. Et toi?

   J’ai dégluti avant de pousser un soupir. Les bruits de la ville s’étaient évanouis. Devant nous, rien d’autre que des flocons de neige.

   Nos manteaux en pelote avaient fait tourner la porte sur ses gonds. Nous nous trouvions à l’entrée d’une pièce longue et vaste, éclairée par des lanternes et un poêle crépitant. Huit ou dix hommes, torse nu, nous dévisageaient.

   La plupart étaient Chinois, ou ressemblaient à des Chinois. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un dortoir, un lieu où couchaient des ouvriers. Mais presque aussitôt, j’ai compris que c’était autre chose. Un gymnase. Deux des occupants tenaient de grands bâtons semblables à des cannes de berger. L’air fleurait le santal et la sueur.

   Un des Chinois s’est approché, un homme plus vieux qui devait avoir l’âge de mon père, trapu avec une tache de naissance sur l’épaule.

   — Bonsoir, a-t-il murmuré. Je peux aider vous?

   — Nous, euh… a fait Sasha. Eh bien, nous…

   — Entrez s’il vous plaît, a offert l’homme.

   Nous avons obéi et il a refermé la porte derrière nous.

   — Il fait froid.

   Dans la pénombre, les élèves nous scrutaient. Je me sentais très maladroit dans mon manteau.

   — C’est un gymnase? ai-je demandé.

   — Oui. Salle d’entraînement. On l’appelle « kwoon ». Vous êtes blessés?

   — Non, avons-nous répondu d’une seule voix.

   Deux hommes avaient cessé de s’intéresser à nous pour reprendre leur affrontement. L’un était asiatique, l’autre russe. Ils s’attaquaient au ralenti, avec des coups de poing courts et fluides, des coups de pied en pirouettes.

   Le vieux à nos côtés a lancé quelque chose en chinois.

   — Je dis : « Respire comme un enfant », a-t-il expliqué.

   Je les ai regardés s’esquiver, se déplacer.

   — C’est du judo? — Wing-chun kung-fu, a déclaré notre hôte.

   — Il y a des soldats dehors, a dit Sasha.

   L’homme l’a considéré posément.

   — Vous êtes bolcheviks?

   J’ai remarqué qu’il était pieds nus. Ils étaient tous pieds nus.

   — Oui, ai-je répondu.

   Il a opiné.

   — Moi aussi.

  Il a crié quelque chose aux étudiants qui nous regardaient toujours. Ils se sont mis à rire avant de retourner à leur pratique.

   — Vous êtes communiste? a fait Sasha.

   L’homme a haussé les épaules.

   — Oui.

   Les bâtons oscillaient lentement, décrivant des arcs.

   — Est-ce que… vous vous battriez? a encore demandé Sasha.

   L’homme s’est gratté le ventre.

   — Contre des soldats à fusils? Nous servirions à quoi?

   — Vous pourriez être utiles.

   L’homme, le maître, le sifu a fait claquer sa langue.

   — Quand on a les bons outils, c’est là qu’on peut servir.

   Le portrait d’un vieil homme mince exécutant un coup de pied était accroché au mur le plus proche. L’air serein, il semblait flotter au-dessus d’un lac.

   Nous ne sommes jamais allés retrouver les manifestants qui avaient échappé aux soldats et s’étaient bravement ralliés pour se rassembler au palais d’Hiver, lançant de longs cris dans la nuit. À la place, nous sommes restés à regarder ces gens pratiquer le kung-fu. Puis, de nouveau, j’ai suivi Sasha à la taverne où nous avons bu de la vodka, trinquant à notre sécurité, satisfaits de notre petite aventure.

   Ce n’est que plus tard cette nuit-là, enfoui sous mes draps, que la honte m’a rattrapé, montant du sol comme une brume. J’ai revu le tourbillon de la foule, la manière dont j’avais serré les poings pour m’enfuir. Ma peur insensée. Mon départ prématuré.

   Je n’étais pas resté pour connaître la fin.

***

L’idée du thérémine m’est venue en 1921. C’est Sasha qui en est responsable. Je le revois, au milieu du laboratoire, encore vêtu de son manteau ruisselant. À quatre pattes, j’épongeais l’eau avec des serviettes. Ce genre de scène était monnaie courante à l’époque. Pour arriver à l’Institut physico-technique, situé en périphérie de Leningrad, il fallait hisser son vélo dans le tramway pour entreprendre un trajet interminable. On dépassait la bibliothèque, on traversait la rivière Okhta sous un ciel bleu ou gris ou sous la pluie, coincé contre un mur, la pédale du vélo enfoncée dans le mollet du voisin. On reconnaissait les autres scientifiques à leurs bicyclettes. Les chimistes gardaient les mains sur le guidon, les biologistes posaient leur mallette dans leur panier. Les montures les plus élégantes, rutilantes et épurées appartenaient aux mathématiciens. Les physiciens préféraient habituellement des modèles plus complexes, équipés de systèmes d’engrenage assemblés à la main et de freins précis. Je n’étais pas comme les autres physiciens. Je possédais un vélo ordinaire doté d’une sonnette qui jouait le do central.

   Bref, on grimpait dans le tramway direction Finlyandsky (le dernier arrêt), on extrayait sa bécane du wagon, on saluait le conducteur et on partait en zigzag pendant huit kilomètres sur une route de terre, dans un champ et sous un ciel immense, à toute vitesse dans les courbes verdoyantes de l’arboretum, là où le chant des oiseaux anéantissait toute mélancolie, puis on gravissait la colline en haletant, on virait et on se laissait glisser doucement sur le terrain de l’Institut physico-technique, évitant les branches basses tout en doublant les étudiants en marche vers leurs cours. On confiait son vélo à Boris, le commis maigrelet, avant de filer sous les arches, 20 21 de dire bonjour aux femmes de ménage Katerina et Nyusya pour ensuite monter l’escalier de marbre, traverser le palier et se retrouver en sueur, vivant, au milieu du bourdonnement des machines du laboratoire.

   L’hiver, on ne pouvait pas venir en vélo, pas avec toute la neige et la boue, donc on ne prenait pas sa bicyclette et ainsi, dans le tramway, les scientifiques étaient impossibles à distinguer des tailleurs, des banquiers, des relieurs – jusqu’à ce que l’on descende et que l’on emprunte le chemin découvert qui menait à la Polytechnique avec pour toute indication des traces de pas glacées; on marchait une éternité dans les bois déserts de l’arboretum, puis dans les bois déserts de l’Institut, au-dessus des endroits où les buissons régnaient pendant l’été, et, enfin, les troncs dépouillés s’écartaient, on filait sous les arches en saluant Katerina et Nyusya pour ensuite monter l’escalier de marbre, traverser le palier et, si on avait été prévoyant, on enfilait un pantalon de rechange en déposant l’autre paire sur le radiateur.

   Sasha n’était pas prévoyant. Il se tenait devant ma plus récente expérience pendant que sous les semelles de ses bottines et sur la bordure de son pantalon, des croûtes de glace fondaient. Par terre, j’essuyais les tuiles. L’eau représentait un danger dans les laboratoires de l’Institut physico-technique.

   — Très ingénieux, observait Sasha.

   — Merci.

   Il a tapoté un des cadrans avec son ongle.

   — La densité?

   — O… oui. Fais attention. C’est très sensible.

   Nous étions à l’Institut physico-technique depuis deux ans. Sasha, brillant théoricien, était déjà directeur de recherche. J’avais moins de succès que lui. Je me laissais porter par les dernières vaguelettes soulevées par la radio-vigile. Nous travaillions conjointement et séparément, compétiteurs, collègues, scientifiques assistant parfois à des concerts ensemble ou partageant une tarte aux cerises au Café du Nord, discutant de leurs familles, de politique, de particules élémentaires. Si je lui avais parlé de ma sœur, c’était pour dire à quel point Helena me semblait lointaine, une créature d’un autre phylum. Et s’il avait mentionné sa propre sœur, Katia, ce n’était pas pour révéler qu’elle était jolie, impétueuse comme un déluge; c’était pour décrire les vacances qu’ils avaient prises enfants, ou le jambon qu’elle avait découpé au Nouvel An pendant que Sasha entaillait des châtaignes.

   J’apprendrais par moi-même que Katia aux yeux bleus était jolie, qu’elle était impétueuse.

   Je me suis relevé. Sasha scrutait toujours le même cadran.

   — Très ingénieux, a-t-il répété.

   J’espérais qu’il en glisserait un mot à Ioffe, mon superviseur.

   — Dommage pour les aveugles, a-t-il ajouté.

   — Quoi?

   — Tous ces cadrans.

   Il y avait effectivement beaucoup de cadrans. L’appareil posé devant nous était un assemblage disparate de fils enroulés, d’indicateurs, de tuyaux de caoutchouc et d’une chambre sifflante, dotée de deux plaques suspendues. Les plaques formaient un circuit : l’électricité sautait de l’une à l’autre, dans les airs. Lorsque la chambre était remplie de gaz, le grésillement électrique se modifiait en accélérant ou en ralentissant. Ainsi, j’arrivais à mesurer les propriétés de divers gaz, particulièrement leur constante diélectrique. Un des cadrans affichait: I.055.

   — C’est une calamité, a poursuivi Sasha. Comment feront les aveugles pour connaître la constante diélectrique de l’hélium?

   — Comment font-ils pour consulter leur montre de poche? ai-je rétorqué.

   — Tu les condamnes à demander à leur femme. Ce genre de machine, c’est la raison pour laquelle on ne voit pas plus d’aveugles en physique.

   La blague l’amusait follement.

   — Ne pourrais-tu pas bricoler quelque chose? Un vaporisateur qui diffuserait une odeur différente pour chaque gaz?

   — Pour que le soufre sente la rose?

   Il a gloussé.

   — Ce serait plus facile si ça produisait un son, ai-je ajouté.

   — Si la constante est plus élevée que I.2 : une bouffée de cannelle et un bruit de chien qui aboie.

   — Une tonalité, ai-je poursuivi. En fait…

   J’ai réfléchi.

   — Une note qui refléterait la conductivité?

   J’ai saisi mon calepin de notes.

   — En ajustant la température, on pourrait faire chanter le gaz. Ou en agitant la main, tout simplement.

   Sasha a tapoté des doigts la paroi de la chambre, faisant remuer les aiguilles des cadrans, ce qui l’a fait pouffer de plus belle.

   — Mais que fais-tu des soldats victimes d’engelures, ceux qui ont perdu tous leurs doigts?

   Je ne faisais plus attention à lui. J’observais les aiguilles osciller, un minuscule aller-retour, comme si elles gesticulaient pour attirer mon regard, et une vision m’est apparue avec force, une de ces intuitions sur lesquelles les scientifiques se fondent. C’était comme un film qui jouait en boucle, la même scène encore et encore : un homme à l’intérieur d’une cloche sous vide, sa main planant au-dessus d’une plaque de métal qui chantait. Elle chantait un la. Fa, sol, la.

   J’ai baissé les yeux vers ma propre petite main.

***

Le thérémine représentait plus ou moins un amalgame de ses prédécesseurs : la muette vigile, le moniteur à gaz sifflant. Je mesurais le mouvement humain comme s’il s’agissait des fluctuations d’un gaz, et j’ajoutais le son.

   Les premiers prototypes consistaient en des variantes des plaques de métal que j’avais montrées à Sasha, avec des oscillateurs et un écouteur en plus. J’avais exposé le concept au chef du département, Abram Fedorovitch Ioffe. En remuant, ma main produisait un bruit qui se classait quelque part entre un bourdon criard et Élégie de Massenet. Ioffe était captivé. « Un jour, nos orchestres fonctionneront avec des batteries », avait-il déclaré.

   En novembre 1921, on m’a invité à présenter le thérémine devant les ingénieurs mécaniques et les physiciens de l’Institut. Mon premier véritable auditoire. J’étais redevenu le jeune Liova armé d’une caisse de tubes à vide. Mais cette fois, je n’avais pas affaire à de crédules dedushki et babushki, mais bien aux hommes qui avaient inventé et réinventé la radio, qui lançaient des messages complexes dans les airs. Ces gens qui parlaient la langue de l’électricité ne se laisseraient pas éblouir par de petites étincelles.

   Je me sentais nerveux. Bon, d’accord, j’étais pétrifié. Avant la présentation, je me suis enfermé dans le bureau de Ioffe. Le soleil descendait derrière les collines et remplissait les lieux de silhouettes bleutées. Alors que je marchais de long en large, les ombres s’inclinaient, se désaxaient. J’avais l’impression de saboter quelque chose : l’ordre de la pièce, sa tranquillité, son crépuscule… J’ai voulu allumer la lampe électrique sur la table de Ioffe mais elle était brisée. J’ai tiré un petit tournevis de la poche de mon veston. Je me trouvais à mi-chemin dans mes réparations quand il a frappé à la porte. « C’est l’heure », a-t-il prononcé à travers le bois.

   Dans la grande pièce au plafond bas, des volutes de fumée s’échappaient des cigarettes. Debout à côté de l’engin, j’ai nommé et pointé le transformateur, l’oscillateur, les tubes à vide éteints, puis j’ai refermé le boîtier, masquant ainsi ses composantes. Je me suis raclé la gorge. « Et donc », ai-je dit avant d’allumer l’appareil.

   Voici comment on joue du thérémine :

   On le met en marche. Puis on attend.

   Il y a plusieurs raisons d’attendre. On attend pour donner aux tubes le temps de se réchauffer, comme des créatures qui prennent leur première respiration. On attend pour intensifier le suspense du public. Et enfin, on attend pour accroître sa propre anticipation. C’est à la fois une exultation et une terreur. Un boîtier, deux antennes et immédiatement, l’espace est activé, la pièce se charge, l’atmosphère prend vie. Ce qui était en puissance devient puissant. On imagine les étincelles, les braises, les petits éclairs fragmentés accrochés dans le vide de l’air.

   On lève les mains.

   La droite d’abord, vers l’antenne de tonalité, pour l’entendre : DZIIIIOUUuuu, la décharge électrique roucoulante qui se stabilise en un hymne allongé. On dirige ensuite la main gauche vers l’antenne de volume et on adoucit le tout.

   On bouge encore les mains, et l’appareil se met à chanter.

   Mon thérémine est un instrument de musique, un instrument d’air. Ses deux antennes montent d’un boîtier de bois. L’antenne de tonalité est grande, noire, noble. Plus la main droite s’en approche, plus la note est élevée. La seconde antenne contrôle le volume. Elle est repliée en une boucle dorée et horizontale. Plus on avance sa main gauche, plus la mélodie s’adoucit. Plus on l’en éloigne, plus le son est fort. Mais, toujours, on reste debout, les bras dans les airs à la manière d’un maestro qui conduit son orchestre. Voilà le secret du thérémine. Après tout, le corps est un conducteur.

   Ce jour-là, mes collègues de l’Institut n’ont pas applaudi. Ils se sont contentés d’écouter très attentivement. J’ai joué des pièces de Minkus, de Massenet, et j’ai interprété Le cygne de Saint-Saëns. Jetant un regard par-dessus mes partitions vers les rangées de visages – moustachus pour la plupart –, j’ai vu Andreï Andreïevitch Korovine, un homme à qui je n’avais jamais parlé, dont j’avais seulement aperçu les traits comme de l’écorce entaillée. Il travaillait au laboratoire des métaux depuis cinquante ans, il avait les yeux gris et perçants, la bouche mince, et il m’écoutait. La main en l’air, je tenais une note basse, et Andreï Andreïevitch Korovine, l’homme à qui je n’avais jamais parlé, paraissait au bord des larmes.

   Le thérémine a toujours été une machine doublement étrange, d’abord par la manière d’en jouer: on plie les paumes dans le vide, comme pour tirer les cordes d’une marionnette invisible. Mais son étrangeté la plus étrange est sa sonorité perçante, à la fois non modulée et modulante, immobile et frénétique. Malgré tous 24 25 les ajustements que j’ai apportés au timbre, le thérémine ne peut toujours pas imiter l’éclat joyeux de la trompette ni la solidité d’un coup d’archet sur un violoncelle. Il s’agit de quelque chose d’Autre.

   C’est cette Altérité qui soulève les foules et inspire des compositeurs comme Schillinger et Varèse. Mais il y a un autre aspect auquel on ne saurait échapper : tout comme la pâleur de l’ampoule, tout comme la chaleur du poêle électrique, le son du thérémine n’appartient pas à la Terre.

   Cet étranger, je l’ai escorté partout sur la planète. Pour les multitudes rassemblées, pour les Rockefeller, Gershwin, Chostakovitch et pour George Bernard Shaw le grincheux, pour les épouses et les amis, les ennemis et les amants, les espoirs perdus, dans des salles vides, j’ai dirigé l’éther. Dans des milliers d’amphithéâtres, Le cygne de Saint-Saëns a flotté comme un spectre. Et la voix qui n’en était pas une ne s’arrêtait pas, ne reprenait pas son souffle.

***

Plus tard, en Amérique, un des représentants de la RCA, un dénommé Len Shewell, m’a raconté comment il avait vendu un thérémine à Charlie Chaplin. Len avait été invité à son manoir, un vaste bâtiment de marbre et d’ébène, tout en noir et blanc, comme les films de l’acteur. Derrière le majordome, Len avait traîné sa valise dans des corridors aux angles aigus jusqu’à un grand salon où Charlot était étendu sur une chaise longue*. Des vases remplis de roses étaient posés sur chaque table, affirmait Len, et même en cet après-midi d’août, l’âtre rougeoyait. Après que Chaplin l’eut prié de commencer, Len avait amorcé sa routine habituelle. Mais dès les premiers sons, DZIIIIOUUuuu, alors que la main de Len voletait près de l’antenne de tonalité, Chaplin s’était étouffé si fort que Len avait dû éteindre la machine.

   — Ça va? avait demandé Len.

   Chaplin était blanc comme un drap.

   — Non, oui, continuez, avait-il répondu.

   L’acteur était visiblement terrifié. Le fantôme le plus célèbre au monde, l’homme qui avait fait fortune en tant qu’illusion projetée au grand écran, avait peur de cette petite boîte de spectres. Pendant que Len interprétait l’hymne national américain, le visage de Chaplin allait et venait entre l’ardeur et l’horreur. Ses sourcils se soulevaient et retombaient comme s’ils étaient accrochés à des poulies. Il tremblait. Quand Len eut terminé, Chaplin a sauté sur ses pieds, traversé la pièce et serré la main du vendeur. « J’en prends un », a-t-il déclaré en avançant son doigt pour effleurer le boîtier du thérémine comme s’il s’agissait d’un jaguar, d’une panthère, d’un lion mangeur d’hommes.

   Le son du thérémine n’est rien d’autre qu’un pur courant électrique. C’est le chant de l’éclair tapi dans les nuages. Jamais sa mélodie ne vacille ni ne s’épuise; elle persiste, reste, tient, dure, s’attarde. Elle ne vous abandonne jamais.

   À cet égard, elle est meilleure que nous tous.

* Les passages en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte. (N.d.T.)