Derrière la porte

Extrait | Par Sarah Waters

Gérard DuBois

Au sud de Londres, dans une villa triste et silencieuse, la vie est sur le point de changer pour la veuve Wray et sa « vieille » fille de vingt-six ans, Frances. La Grande Guerre a fait des ravages, les temps sont durs, elles doivent se résigner à sous-louer un étage de leur demeure pour éponger leurs dettes. Les nouveaux occupants, Leonard et Lilian Barber, un couple de jeunes mariés, secouent les habitudes de la maisonnée et apportent avec eux gramophone et joie de vivre.

Gravissant les dernières marches, elle vit de la lumière dans le salon des Barber, perçut des pas sur le parquet — et se rendit compte, dans un accès de désarroi renouvelé, que le couple était en fait là. Elle ralentit, puis accéléra le pas. Mr Barber émergea sur le palier à la seconde où elle y posait le pied.

Il était en chaussettes et en manches de chemise, une de ses chemises à col mou, et tenait en main deux grands verres. « Miss Wray ! Nous pensions que vous deviez rentrer tard. Tout va bien ? »

Avait-il entendu l’échange avec sa mère, en bas ? Elle n’avait pas envie qu’il croie qu’elle se couchait contrariée. Elle se força donc à sourire. « Tout va très bien. Nous avons dîné chez une voisine.

— Dommage que nous n’ayons pas su que vous rentriez si tôt. Nous vous aurions proposé de prendre un verre avec nous. C’est fête, ce soir.

— Vraiment ?

— Oui. Je n’aime pas me vanter, mais… eh bien, j’ai eu une petite promotion, au boulot, pour tout vous dire. »

Il fit mine de se friser la moustache, baissant la tête en un geste de fausse modestie. Elle constata alors que les grands verres qu’il tenait à la main étaient tout festonnés de mousse et conservaient un fond de bière. Elle vit aussi son teint un peu coloré. Souriant toujours, elle s’apprêta à passer devant lui. « Toutes mes félicitations, alors. Tant mieux pour vous. »

Soudain, il leva une main. « Attendez, au fait, joignez-vous donc à nous ! Il n’est pas si tard. Juste un verre avant de se coucher ? Un dernier pour la route ? Ça ferait plaisir à Lily — pas vrai, Lil ? » Il était rentré dans le salon — sans bruit, en chaussettes — et parlait à présent en direction de la partie de la pièce que Frances ne pouvait voir, derrière la porte ouverte. « Miss Wray est là, elle est rentrée tôt de son dîner. Je lui ai dit de nous rejoindre. »

Aucune réponse audible mais, percevant le grincement du divan, Frances ne vit aucun moyen d’y échapper. Mr Barber lui fit signe, et elle le suivit dans la pièce.

Lilian était assise à la lumière ambrée d’une petite lampe, l’air de ne pas trop savoir si elle devait se lever ou non. Elle était déchaussée, tout comme son mari, et tout comme lui avait le rose aux joues. Autour d’elle les coussins étaient épars et froissés. Jetée sur l’un d’eux, la poupée avec laquelle elle avait aperçu le couple jouer l’autre soir. Elle voyait ce que c’était à présent : une sorte de pantin tout mou, aux membres rembourrés, à l’expression vicieuse, habillé de velours côtelé et coiffé d’une casquette blanche de marin.

Elle ressentit un nouveau coup au cœur de solitude. Et comme Lilian se levait et déclarait avec une certaine gêne : « Bonsoir, Frances, c’est une bonne nouvelle cette promotion, pour Len, n’est-ce pas ? », elle s’entendit répondre : « Mais oui, vous devez être ravis, tous les deux ! » avec un enthousiasme si parfaitement feint qu’elle eut l’impression que quelqu’un d’autre parlait à sa place.

Mr Barber gonfla la poitrine, l’air faussement faraud. « Oui, quand le patron m’a convoqué dans son bureau ce matin, j’ai cru qu’il allait m’incendier ! Mais non, au contraire, il m’a fait asseoir, m’a offert un cigare et m’a dit, « Écoutez, Barber. Un garçon talentueux comme vous… »

— Oh, il n’a sûrement pas dit ça, intervint Lilian.

— Ce sont ses mots exacts. « Écoutez, mon petit Barber. Un élément brillantissime comme vous ne peut pas passer sa vie coincé à un poste qui ne lui rapportera jamais plus de deux cent cinq livres par an. Le vieil Errington nous quitte bientôt. Cela vous dirait, de prendre son bureau ? À la clef, il y a dix livres net de plus pour vous. Et histoire de vous prouver tout le bien que je pense de vous, j’en ajoute cinq, ce qui nous fait un total de deux cent vingt ! » »

Le sourire de Frances s’était fait douloureux. Deux cent vingt livres ! Le matin même, elle avait reçu le relevé annuel de leurs dividendes — sur un des investissements les plus catastrophiques qu’avait réalisés son père —, d’un montant de quarante-cinq livres. L’année précédente, c’était soixante.

« Eh bien, tant mieux pour vous, répéta-t-elle. Je comprends que vous fêtiez cela. Mais je ne veux pas m’imposer…

— Oh, ne dites pas ça. » Il paraissait réellement désolé. « Nous sommes amis, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, mais…

— Et il fait encore plein jour au-dehors ! Il n’est même pas dix heures ! Je sais que l’horloge sur la cheminée indique dix heures et quart, mais cette pendule est un peu comme Lily — toujours un peu détraquée. » Avec un petit rire, il évita de justesse la main de sa femme, qui s’était brusquement penchée pour le frapper.

Frances dut s’écarter. Elle se retrouva plus avant dans la pièce. Elle essaya encore. « Franchement, ne vous dérangez pas. »

Mais elle se sentait épuisée. Son humeur de la soirée, si mêlée, si complexe, avait fini par la vider de toute force.

« Bien, qu’est-ce qui vous tente ? fit soudain Mr Barber d’un ton qui n’admettait pas de protestation. Bière brune ? Sherry ? Gin limonade ? »

Après encore une hésitation, elle finit par répondre : « Un gin-limonade, alors. Mais très léger, Mr Barber. »

Il se dirigea vers la porte. « Et toi, Lily ? Tu restes à la bière, pour soigner ta ligne ? »

Nouvelle attaque, nouvelle esquive, tandis que la couleur s’avivait encore aux joues de Lilian. « Je prendrai la même chose que Frances », lança-t-elle comme il entrait dans la cuisine.

En sortant, il avait emporté avec lui toute animation. Lui absent, Lilian et Frances demeurèrent figées, immobiles, comme deux étrangères. Au bout d’un moment, elles finirent par s’asseoir, Lilian retrouvant sa place sur le divan dévasté, Frances au bord du fauteuil, pas du tout à son aise. De la cuisine leur parvint le bruit d’une bouteille que l’on débouchait, suivi d’un tintement de verres.

« J’ai l’impression de ne plus vous avoir vue depuis des siècles, dit enfin Lilian.

— Vous me voyez tous les jours.

— Vous savez ce que je veux dire. Comment allez-vous ?

— Mais ma foi, je suis en pleine forme. Et vous ? Avez-vous terminé Anna Karénine ? »

Ce à quoi Lilian baissa les yeux. « Je regrette même de l’avoir lu. Ça m’a rendue trop triste. »

Elle attira le pantin à elle, le posa sur son genou et se mit à éplucher le velours côtelé de son pantalon. Quelque chose sur la cheminée arrêta le regard de Frances : la boîte de loukoums turcs, fourrée entre l’éventail espagnol et le Bouddha.

Elle n’eut pas le temps de commenter. Mr Barber était de retour, trois grands verres entre les mains, l’un de bière brune, les autres si bien remplis de gin-limonade que le contenu débordait et coulait sur ses doigts. Il referma la porte avec son pied et apporta les verres. Frances prit le sien précautionneusement, à cause des gouttes. Il tendit l’autre à Lilian, puis porta sa main à sa bouche, léchant le liquide sur ses phalanges.

« Oh, mais je vois très bien ce qu’on a en tête, là », fit-il sur un ton de reproche.

L’espace d’une seconde, Frances crut qu’il s’adressait à elle. Mais c’est au pantin qu’il parlait.

« C’est Sam le Marin, expliqua-t-il. Il reluque Lil. Dès que je tourne le dos, il trouve le moyen de grimper sur ses genoux. » Il posa son verre par terre et s’empara du pantin. « Allez hop, debout mon garçon ! Tu t’es assez amusé pour ce soir. Tu vas aller t’asseoir sur la cheminée et garder tes mains pour toi… Enfin, si j’arrive à trouver un endroit où te mettre, au milieu de toute cette camelote. » Il repoussa le Bouddha et le tambourin qui tintinnabula. « Avez-vous jamais vu pareille quantité de bimbeloterie, Miss Wray ? Vous savez, quand Lily est dans le coin, il ne faut jamais rester trop longtemps sans bouger, sinon elle vous colle un nœud quelque part. Cela dit, je suis sûr que ça vous irait très bien, un nœud, Miss Wray. Et Sam le Marin est bien d’accord, pas vrai Sam ? Quoi, qu’est-ce que j’entends ? » Il approcha de son oreille la figure salace du pantin. « Ah bon, tu n’es pas trop sûr, pour Lily ? Tu trouves qu’elle ressemble à une… Oh, Sam, quel vilain mot ! »

Lilian projeta une jambe pour lui donner un coup de pied — un vrai coup de pied cette fois — qu’il esquiva avec un nouveau ricanement. Il déposa le pantin sur le manteau de cheminée, prenant bien soin de lui croiser les jambes, puis récupéra son verre et vint s’installer au côté de sa femme.

Frances, lasse et mal à l’aise, aucunement amusée par Sam le Marin, se demandait si elle n’avait pas fait une bêtise. Le verre était collant dans sa main. Elle avait déjà pris du sherry, du vin et de la crème de menthe chez Mrs Playfair, et n’avait pas du tout envie de boire davantage. La porte était à présent fermée, et dans cette lumière tamisée de la lampe la pièce paraissait plus petite, étriquée, et lui donnait le sentiment de s’être fait piéger. Piéger avec Lilian, qu’elle ne pouvait même regarder sans avoir la gorge serrée de malaise. Piéger avec Mr Barber, qui lui inspirait toujours une certaine méfiance. Et, pire que tout, piéger avec leur mariage, avec ce couple déconcertant qui de toute évidence venait de vivre un moment d’affection et de tendresse pour déjà s’engluer dans quelque nouvelle querelle… Peu lui importaient le pourquoi et le comment. Portant son verre à ses lèvres, elle se dit : je ne reste pas plus d’un quart d’heure. Elle prit une gorgée — une grande gorgée pour vite en avoir fini — et se mit aussitôt à tousser. Le cocktail était passé de travers. On aurait dit du gin pur.

« Ne me dites pas qu’il est trop raide pour vous, Miss Wray ? » fit Mr Barber, ses grands yeux bleus écarquillés.

Et revoilà les sous-entendus ! Toussant toujours, elle ne put répondre. Elle prit une deuxième gorgée pour faire passer la première, puis posa son verre de côté, d’un geste significatif.

Presque aussitôt, toutefois, il leva le sien pour porter un toast, et elle fut contrainte de boire encore.

« Eh bien, à mes deux cent vingt livres ! » Sa pomme d’Adam tressauta comme il avalait. Puis, essuyant la frange de mousse sur sa moustache, il ajouta : « Je vais vous dire, Miss Wray. Je regrette que mon frère Dougie ne soit pas là. Cela fait treize ans qu’il bosse dans la même boîte, et il gagne moins que moi maintenant. Non que je souhaite en rester là, n’est-ce pas, se reprit-il, comme s’il avait trop parlé. Parce que maintenant je vais être après un autre type ; et c’est son poste que je veux. En attendant, je ne m’en sors pas trop mal. Un bureau à moi, un téléphone, une secrétaire…

— Et une manucure, peut-être, coupa Lilian. Avez-vous vu, Frances, il s’est arrêté pour se faire faire les ongles en rentrant du travail. Magnifiques, n’est-ce pas ? »

Ce à quoi Mr Barber changea de visage. Il baissa les yeux vers ses ongles, les sourcils froncés, et dit d’une voix lente : « Je ne sais pas, vous les femmes avez le droit de passer des heures à vous faire belles, mais dès qu’un type essaie de s’arranger un peu, il se fait taper sur les doigts ! J’ai une position à tenir, maintenant. Je dois donner l’exemple aux plus jeunes.

— Et je suppose que c’est une jolie fille qui t’a fait cela ? s’enquit Lilian.

— Eh bien, tu supposes mal, d’accord ? C’est un joli garçon, en l’occurrence. Avec les cheveux ondulés et un zézaiement charmant. » Il adressa un clin d’œil à Frances. « Il me tient toujours un peu trop longtemps la main à mon goût, si vous voyez ce que je veux dire, Miss Wray ? »

Frances, la chaleur lui montant au visage, tendit la main pour prendre son verre — et vit Lilian faire de même à la même seconde. Je reste dix minutes pas plus, se dit-elle. Non, même pas dix minutes — il va faire toute une histoire, mais je m’en fiche…

Après trois gorgées seulement, elle sentait déjà l’alcool en elle, ragaillardissant, comme une flamme amicale ; la chose la plus amicale, se dit-elle, qu’elle ait connue depuis bien longtemps. Et à la quatrième gorgée, Mr Barber lui parut déjà légèrement moins antipathique. Il raconta deux ou trois anecdotes à propos du bureau, mais en revint bientôt au thème de la soirée : ses chères deux cent vingt livres, et la manière dont il comptait les utiliser. Il avait en vue certains titres et investissements, dit-il. Il connaissait des types — des relations à lui dans le milieu des agents de change et de la banque — tout prêts à lui fournir des tuyaux sensationnels.

« Bien sûr, continua-t-il, changeant soudain de discours, ça ne facilite pas une carrière d’avoir un certain genre d’épouse. Je veux dire le genre » — son ton se fit acerbe — « qui dépense joyeusement l’argent de son mari, mais ne comprend pas que, pour qu’il en gagne, déjà, il faut qu’elle soit aux petits soins pour lui. Le genre de femme à traîner toute la journée en chemise de nuit, à lire des romans à l’eau de rose, des histoires de débutantes enlevées par un prince du désert. »

Lilian lui adressa une grimace. « Alors tu devrais rentrer chez tes parents. Il n’y a pas un livre ici. »

Il se tourna vers Frances avec un haussement d’épaules. « Vous voyez ce que je dois endurer ? Vous savez, je songe aussi à écrire un bouquin, un jour. Sur tout ce qu’un homme ordinaire doit se coltiner depuis la guerre. Ça, ce serait un sujet ! Et vous aurez droit au premier exemplaire, si ça vous dit. »

Frances reprit une gorgée de gin. « Merci. Je lui ferai une place sur l’étagère. Quelque part entre Jane Austen et Dostoïevski, ça vous va ?

— Oui, je le dédicacerai, « À Frances, avec… » » Il se reprit. « Oups ! « À Miss Wray », ce serait sans doute plus convenable. Mais ça fait tellement démodé, en même temps. Ça ne vous embête pas si je vous appelle Frances, n’est-ce pas ? Maintenant qu’on s’entend si bien. »

Son ton était si aimable que toute hésitation, tout refus étaient impossibles, mais Frances se sentit prise de court — presque comme si on lui avait fait un croche-pied. Elle ne tenait pas à l’appeler Leonard, n’aurait même pas envisagé de l’appeler Len, et avait cette vague impression que son lapsus était moins accidentel qu’il ne le prétendait. Et surtout, cette proposition, d’une certaine manière, annulait le lien particulier qui existait avec Lilian. Était-ce là ce qui arrivait, se demanda-t-elle, quand on se liait d’amitié avec une femme mariée ? Devait-on obligatoirement prendre son mari avec — comme un canevas de napperon en supplément gratuit d’un magazine ?

Bien sûr, cette relation particulière avec Lilian avait déjà fait son temps. En la regardant, assise de l’autre côté de la cheminée, elle n’était même plus sûre de beaucoup l’aimer. Ce soir, avec sa poitrine opulente, on aurait dit une serveuse de bar. Elle portait au poignet des bracelets de cuivre qui ne cessaient de s’entrechoquer en glissant le long de son bras dans un tintement assez vulgaire. Comme elle était conventionnelle, en fait, malgré ses prétentions artistiques ! Par exemple, elle venait de replier les jambes sous elle et se dandinait sur le divan pour changer de position. Mr Barber — donc Leonard, à présent — se plaignit qu’elle lui donnait sans cesse des coups de pied ; ce qui la fit récidiver avec ardeur. Il lui saisit le pied, l’immobilisa. Sur quoi ils se mirent à chahuter, avec force rires et reniflements sonores, la jupe de Lilian se retroussant pour dévoiler ses genoux. Ils continuèrent ainsi pendant plus d’une minute, chacun appelant Frances à l’aide ou la prenant à témoin : « Dites-lui d’arrêter, Frances ! » « C’est elle, Frances, ce n’est pas moi ! »

Malgré le gin, cela commençait de devenir lassant. Frances avait le sentiment que leurs cabrioles étaient une sorte de spectacle étrange, donné à son intention, mais aucunement en son honneur. Elle suspectait que, dût-elle quitter la pièce, leur hilarité cesserait immédiatement ; qu’ils se retrouveraient assis l’un à côté de l’autre, silencieux. Peut-être ressentaient-ils la même chose car, quand elle fit mine de se lever, ils se calmèrent, comme s’ils souhaitaient réellement qu’elle ne parte pas. Elle reprit une gorgée de gin, toujours dans le but de le finir au plus vite ; mais fut effarée, en levant son verre, de s’apercevoir qu’il était aux trois quarts vide. Le dernier quart à peine avalé, Leonard bondit sur ses pieds et lui prit d’autorité le verre des mains afin de le reremplir, ainsi que celui de Lilian et le sien propre. Elle protesta quand il le lui prit ; protesta quand il le lui rapporta, plein. Il assura que ce n’était quasi que de la limonade — et à peine y avait-elle trempé les lèvres qu’elle sut que c’était faux. Mais cela la laissait curieusement amorphe. Et comme, non sans un vague malaise, elle pensait à sa mère dans la chambre au-dessous, un autre sentiment vint se mêler à la culpabilité, quelque chose de sombre, d’amer. Eh bien, que ça lui plaise ou non, se dit-elle en prenant une nouvelle gorgée.

Que faisait Leonard, à présent ? Il semblait incapable de rester en place. Il s’était dirigé vers un tiroir et en avait extrait quelque chose — un coffret décoré, au couvercle à charnières. Il vint vers Frances et lui présenta la boîte comme un maître d’hôtel.

« Qu’en dites-vous ? » La boîte contenait des cigarettes, d’épaisses cigarettes sombres, d’apparence exotique. « Ça, c’est le fin du fin, dit-il. Cadeau d’un client reconnaissant. Il les fait venir d’Orient. Vous ne sentez pas l’odeur de l’Orient ? » Il agita la boîte sous son nez.

Elle ne savait pas trop s’il lui en offrait une ou les exhibait simplement. Elle hocha brièvement la tête. « Très joli.

— Eh bien ?

— Eh bien quoi ?

— Cela vous tente ?

— Oh, mais je pensais que vous n’approuviez pas que les femmes fument. »

Il parut choqué. « Quoi, moi ? Qui vous a dit ça ? Je suis tout à fait pour les droits des femmes, tout à fait. Je suis une vraie Mrs Pankhurst.

— Vraiment.

— Oh, mais oui. »

Elle hésita un instant — puis perçut un bruit dans la pièce au-dessous et, dans un nouvel élan de bravade, plongea la main dans le coffret et choisit la cigarette la plus épaisse de toutes. Leonard émit un aboiement de rire — « Oh, Frances ! J’ai toujours su que vous cachiez une autre femme en vous ! » — et tira une boîte d’allumettes de sa poche, en craqua une, lui tendit la flamme. Non loin était posée une soucoupe en argent avec déjà deux mégots, mais il n’était pas question qu’elle l’utilise. Il alla chercher le cendrier sur pied, cette horrible chose en faux bronze, et le déposa à côté du fauteuil avec mille cérémonies.

Lilian observait tout cela depuis le divan, l’air de ne pas vraiment apprécier. Quand Leonard revint s’asseoir à ses côtés avec le coffret de cigarettes, elle tendit la main : « Ma foi, si Frances en prend une, moi aussi. »

Aussitôt, il écarta la boîte. « Ah non, toi, tu n’en prends pas.

— Et pourquoi ?

— Elles sont trop bonnes pour toi, celles-là. En plus… » — il caressa sa moustache — « … je peux avoir envie de t’embrasser, tout à l’heure. Ce serait comme d’embrasser un homme.

— Eh bien, comme ça, tu sauras ce que je dois supporter ! »

Ils commencèrent à se disputer le coffret, mais Lilian finit par s’emparer d’une cigarette et il lui offrit du feu, non sans réticence. Tous trois demeurèrent une minute ainsi, silencieux, légèrement assommés par la puissance du tabac. La fumée s’échappait en volutes de leur bouche et de leurs narines, aussi tangible qu’une mousseline, bleu gris quand elle stagnait dans les coins ombreux, verte quand elle traversait la lumière ambrée de la lampe. La pièce commença bientôt d’évoquer l’idée que se faisait Frances d’une fumerie d’opium. Lilian et Leonard se tenaient si mollement installés sur le divan qu’ils y étaient pratiquement vautrés, Lilian les genoux relevés, Leonard les jambes allongées, les pieds posés sur le pouf de cuir rouge devant lui. Frances était demeurée tout ce temps assise sur le bord du fauteuil, mais en les voyant tous deux aussi décontractés, sa pose commençait de lui apparaître artificielle. Elle s’adossa dans le fauteuil de peluche. Leonard lui désigna un levier. Elle le tira, vaguement soupçonneuse — et dans un effondrement le fauteuil se transforma en siège de repos. Sa tête partit en arrière, ses jambes se relevèrent, et elle ressentit violemment l’effet du gin tandis qu’elle basculait. Elle avait le sentiment d’être un récipient contenant un liquide dont la surface s’étalait tandis qu’elle s’approchait de l’horizontale. « Je suis un peu saoule, se dit-elle avec effarement. Quelle horreur ! » Mais là encore, cette idée ne la toucha pas vraiment. Elle se sentait à peine concernée. Et les Barber, bien entendu, étaient plus atteints qu’elle, ayant commencé plus tôt. Elle conservait ce léger avantage sur eux, une supériorité imperceptible mais essentielle. Quant au fauteuil — quelle révélation ! Un chef-d’œuvre de technique ! Ma foi, c’était ça, les petits-bourgeois. Ils pouvaient être totalement incultes, mais ils avaient sans aucun doute le sens du confort…

Soudain, elle leva de nouveau son verre et constata avec surprise qu’il était vide ; une fois de plus, Leonard s’en aperçut, se leva, récupéra les verres vides et sortit pour les recharger. Mais une fois revenu, et les boissons distribuées, il se figea et parcourut la pièce des yeux, mordant sa lèvre inférieure, l’air de réfléchir, puis fit claquer sa langue dans un petit bruit mouillé.

Lilian l’observait par-dessus son verre. « Qu’est-ce que tu cherches ? »

C’est à Frances qu’il répondit. « Si nous jouions à quelque chose, Frances ?

— Jouer ? » Elle se dit qu’il devait penser à une charade, quelque chose comme ça, jeu auquel elle était désespérément nulle. « Oh non. Il faut que j’aille me coucher. Il doit être très tard, non ? »

Personne ne répondit. Lilian fixait toujours Leonard. Il avait retraversé la pièce ; il s’accroupit, ouvrit le tiroir inférieur de la bibliothèque et en tira une vieille boîte en carton. Comme il l’apportait à la lumière, Frances aperçut le couvercle vivement coloré.

« Serpents et échelles ! »

Il eut un large sourire. « Vous aimez bien ? » Le sourire se fit rusé. « Lily aussi. N’est-ce pas, Lil ? »

Pour toute réponse, Lilian se pencha et essaya de lui arracher la boîte des mains. Mais il la souleva hors de sa portée et, après avoir écarté le pouf d’un coup de pied, entreprit de déplier le plateau par terre, au milieu de la pièce, puis choisit trois jetons de bois — jaune pour Frances, bleu pour Lilian, rouge pour lui —, les jetant sur le tapis d’une main assurée, comme un joueur pose sa mise. Frances se pencha pour mieux voir. Et puisqu’apparemment c’était fête, elle crapahuta hors du fauteuil, se débarrassa de ses chaussures et le rejoignit par terre — en vacillant un peu, mais sans poser son verre de gin. Les jetons étaient ébréchés et usées au bord, le plateau feutré par l’usure presque défait aux pliures. Le jeu devait dater d’une trentaine d’années, mais les illustrations avaient gardé leurs couleurs vives, presque violentes, et les numéros trop pâlis étaient surlignés à l’encre noire dans leur case. Parfois, ces derniers avaient subi des métamorphoses extravagantes : il leur poussait des membres, certains devenaient fleur, cœur, note de musique. Quant aux serpents, plusieurs d’entre eux portaient haut-de-forme, lunettes, moustaches de chat.

Lilian n’avait pas quitté le divan. « Vous ne venez pas ? » s’enquit Frances.

Elle secoua la tête, le visage fermé. « Je n’ai pas envie de jouer.

— J’aurais pensé que ça vous plairait, toutes ces couleurs. »

Lilian la regarda, puis détourna les yeux. Leonard émit un ricanement. « Elle n’aime pas perdre. »

Elle lui jeta un regard mauvais. « C’est faux !

— Elle est mauvaise joueuse.

— C’est vrai ? s’enquit Frances.

— Non, pas du tout, dit Lilian.

— Elle triche à mort.

— Mon Dieu !

— Non, je ne triche pas ! C’est lui le tricheur !

— Prouvez-le, alors.

— Oui, allez viens ! » fit son époux, tendant le bras et l’attirant au sol.

Elle atterrit brutalement sur le tapis, non sans renverser un peu de son gin, et comme elle essayait de remonter sur le divan, il la retint et l’attira de nouveau. Elle abandonna — mais toujours sans sourire ; elle prit un coussin sur le divan et s’installa, serrant sa jupe autour de ses jambes, avec des mouvements brusques, maladroits, puis demeura ainsi, son verre cachant sa bouche.

Frances caressa le plateau du bout des doigts, suivant la courbe d’un serpent.

« Quel joli jeu ancien. »

Leonard s’employait à redresser la roue des chiffres, un hexagone de carton plié monté sur une pique de bois. « Il appartenait à Dougie, quand nous étions gamins, dit-il. Ne vous amusez pas à sucer votre jeton jaune, hein. Il contient sans doute de l’arsenic. »

Elle s’entendit faire claquer sa langue. « C’est votre frère qui a ajouté les cœurs et les moustaches ? »

Il fit tourner la roue contre sa paume. « Ah… Non, c’est Lily et moi. »

Il y avait quelque chose derrière cette réponse. Levant les yeux, elle le vit sourire d’un air narquois. Et sans même bien réfléchir à ce qu’elle faisait, elle se pencha, lui donna un petit coup sur le genou. « Eh bien ? Qu’est-ce qu’il y a ? »

Il regarda Lilian et ouvrit la bouche pour répondre, mais Lilian fut plus rapide.

« Ce n’est rien, c’est juste un truc pour rendre le jeu encore plus idiot. Len et moi faisons ça, quelquefois. Si on tombe sur une note, il faut chanter quelque chose — une chanson, je veux dire. Si on tombe sur une fleur, il faut — enfin il faut faire semblant d’être une fleur, et l’autre personne doit deviner quelle fleur on est. Je vous ai bien dit que c’était idiot ! »

Frances avait de nouveau fait claquer sa langue. Il y avait autre chose, elle le voyait bien. Elle désigna une case à laquelle avait été ajouté un cœur.

« Et si on tombe sur celle-ci ?

— Rien. Non, Len ! »

Il protesta. « Mais Frances veut savoir ! Il faut au moins lui expliquer les règles. Voilà, Frances : Quand Lily tombe sur un cœur, elle… »

Lilian posa son verre et s’élança pour le frapper. Le coup aurait été violent, mais il saisit son poignet à temps, et ils commencèrent de lutter. Ce n’était plus tout à fait leur chahut précédent, qui semblait monté de toutes pièces au bénéfice de Frances. Cette fois, ils se battaient réellement, devenaient tout rouges ; l’espace d’un instant, ils furent presque immobiles, en une sorte de tension parfaitement équilibrée, arc-boutés l’un contre l’autre tout en essayant de se libérer, comme une paire d’aimants répulsifs.

Puis Lilian exhala brusquement un rire nerveux et Leonard, profitant de cet instant de faiblesse, saisit son autre main et lui bloqua les poignets l’un contre l’autre.

« Quand Lily tombe sur ça, dit-il à Frances, un peu haletant et commençant lui-même à rire, elle doit ôter un de ses vêtements ! »

Frances s’attendait bien à quelque chose de ce genre. Néanmoins, la phrase lui causa un choc, et sa première pensée, légèrement affolée, fut : Est-ce que Maman entend ça ? Mais la pièce, porte fermée, cône de lumière douce, lui semblait à présent moins confinée que protégée, douillettement isolée. Lilian se frottait les poignets, encore toute rouge de la bagarre, l’air vexé, gêné, excité — Frances n’aurait pas su le dire. Le sourire de Leonard s’était épanoui.

Elle croisa son regard comme on relève un défi. « Un seul ?

— Un seul.

— Et quand vous tombez dessus ?

— Quand je tombe dessus, dit-il avec un sourire plus suffisant que jamais, eh bien, Lily doit enlever autre chose.

— Je vois. Et qu’arrivera-t-il si… si moi, je tombe dessus ? »

Il réfléchit à la question, ou fit mine d’y réfléchir, caressant sa barbe du matin. « Ça, c’est une colle. Parce que nous n’avons jamais joué avec quelqu’un d’autre, vous voyez… Si vous tombez sur un cœur, Frances, moi je dirais… eh bien, que Lilian doit aussi enlever autre chose. Mais vous pouvez tout à fait enlever quelque chose aussi, si ça vous tente. »

Voilà une galanterie un peu tardive, se dit-elle, si même la suggestion d’ôter ses vêtements en jouant aux Serpents et échelles pouvait s’apparenter en soi à une quelconque galanterie. Mais elle était maintenant au zénith de l’ivresse, excitée par le gin et le tabac — et aussi, malgré elle, par cette atmosphère de légère débauche dans laquelle la petite réunion commençait de basculer. Dire que la soirée avait commencé de manière si peu prometteuse ! Elle se rappelait, comme très lointains, sa mauvaise humeur, Mrs Playfair, Mr Crowther…

Oh, ce Mr Crowther était un niais. Se retrouver dans un jardin au crépuscule avec une fille et n’en avoir que pour un chat siamois. À sa place, elle aurait fait cent fois mieux !

Soudain, le temps parut bondir en avant et, sans qu’elle ait trop su comment, la partie avait commencé. Il fallait un six pour démarrer, lui expliqua Len, et elle resta un certain temps, frustrée, à ne tirer que d’autres chiffres, tandis que Lilian et lui envoyaient leurs jetons parcourir le plateau par petits bonds. Et, le départ enfin pris, elle tomba presque aussitôt sur une des cases adultérées, celle-ci d’une clef de sol, ce qui voulait dire qu’elle devait chanter au moins une bribe de chanson. Elle chanta la première chose qui lui venait à l’esprit : « Bêêê, bêêê, le mouton noir ». Elle s’en tint aux deux premières lignes, mais choisit si mal son ton que le « tout » trop aigu pour elle sortit comme un glapissement de suppliciée. Toutefois, Leonard applaudit comme si elle venait d’exécuter un solo d’opéra, coinçant une nouvelle cigarette au coin de ses lèvres et s’exclamant : « Bravo ! »

Quand vint son tour de jouer, son jeton atterrit sur une case ornée d’une fleur. Il se lança dans une pantomime complexe et sinueuse, tandis que Frances et Lily tentaient de deviner quelle fleur il incarnait. Une marguerite ? Une rose ? Il s’avéra que c’était du lierre — ce qui mena à une vive dispute entre tous les trois, car pouvait-on considérer le lierre comme une fleur ? N’était-ce pas plutôt une plante ? Il clôtura le débat en faisant tourner la roue pour Lilian et en avançant aussitôt son jeton sur le plateau. Qu’il ait délibérément triché ou non, Frances n’aurait pu le dire, mais toujours est-il que le jeton descendit une échelle coiffée d’un haut-de-forme pour atterrir sur un cœur ajouté à l’encre.

« Non, fit aussitôt Lilian, ce n’est pas juste !

— Mais si, c’est juste. Ce n’est pas juste, Frances ?

— Eh bien…

— Voilà. Frances aussi dit que c’est juste ; et Frances est une intellectuelle. Je vous avais dit qu’elle trichait, Frances. Toujours des promesses, et c’est tout. »

Lilian lui décocha un méchant coup de pied ; Frances perçut le léger craquement du talon contre le tibia de Leonard. Mais tandis qu’il hululait en se tenant la jambe, elle demeura un instant immobile, pensant de toute évidence que la cause était entendue. Puis elle se redressa soudain à genoux, ôta ses bracelets tintinnabulants et les jeta, triomphante et saoule, à côté du plateau.

Immédiatement, Leonard poussa des hauts cris : « C’est de la triche ! Elle recommence à tricher ! Les bracelets, ça ne compte pas !

— C’est de la triche ! » lança Frances en écho. Elle mit ses mains en porte-voix. « Bouh, bouh ! tricheuse ! »

Lilian esquissa un geste dédaigneux, comme pour chasser des moucherons. « Si, ça compte. Ça compte, puisque le lierre est une fleur.

— Rien du tout !

— Si, ça compte ! »

Ils abandonnèrent peu à peu, à contrecœur. Mais Leonard regarda Frances, l’air dégoûté. « Ce sera quoi, la prochaine fois ? Un cheveu ? »

Lilian reprit son verre, et la partie continua. Au tour suivant, Leonard tomba sur une case « musicale », ce qui le ragaillardit. Il chanta « Tout le monde fait ça » — d’une voix pleine d’entrain, à la manière cockney, en élidant les « g », les pouces accrochés sous les bras comme un marchand des quatre-saisons, pour finir par se pencher au-dessus du plateau et donner à sa femme des petits coups dans le ventre et sur les cuisses, au rythme de la chanson.

Passé son tour, il continua de fredonner. Il finit sa bière tandis que Lilian et Frances jouaient, mais Frances le vit observer le plateau du coin de l’œil en buvant, préparant de toute évidence un prochain stratagème. Prenant la roue, il la fit tourner si violemment qu’elle alla pirouetter au sol, disparaissant dans l’ombre du divan. Il bondit pour la récupérer et, la rapportant, s’écria : « Cinq ! C’était un cinq ! » Comme il avançait son pion, il apparut clairement qu’il avait visé une nouvelle case ornée d’un cœur.

Il jeta un regard sombre à Lilian. « Mon Dieu… »

Frances aussi regardait Lilian ; elle avait pris un autre coussin sur le divan et le tenait serré contre sa poitrine. Elle secoua la tête. « Non.

— Ah, ne sois pas comme ça, fit-il, la raisonnant. Tu connais la règle. Ce n’est pas moi qui l’ai inventée.

— Si, c’est toi !

— Non, ce n’est pas moi ! C’est Mr… Kidd. » Il avait saisi le couvercle de la boîte et faisait mine de lire les instructions du fabricant. « Je suppose que c’était un de ces pervers victoriens. Tiens, écoute, c’est écrit noir sur blanc. « Quand un joueur tombe sur une case ‘cœur’, la dame présente dans la pièce doit ôter un vêtement. » Mais bon, ce ne peut pas être Frances, n’est-ce pas », ajouta-t-il, prenant sa femme à témoin.

Lilian avait fini par sourire, mais à ces mots son sourire se figea, puis hésita, puis s’effaça, et elle détourna la tête. Nullement découragé, il continua. « « Si ladite dame refuse d’ôter un vêtement, elle devra en guise de pénalité en ôter deux ! Les bracelets ne comptent pas ! » » Il donna une petite pichenette au couvercle, le brandissant comme pour le leur montrer avant de le faire disparaître dans son dos. « Bon, nous allons nous montrer généreux et oublier l’histoire des bracelets. Mais franchement, Lil, la règle, c’est la règle. Allez, joue le jeu, maintenant. Tu es en train de te donner en spectacle, là. Grands dieux, on croirait qu’elle ne s’est jamais déshabillée devant un homme, pas vrai, Frances ? On croirait que…

— D’accord », coupa sèchement Lilian. Elle se leva, laissa tomber le coussin avant de poser involontairement le pied dessus, peinant à trouver l’équilibre. Le gin semblait l’avoir affectée, d’un seul coup. Elle fit une embardée sur la gauche et son talon heurta violemment le parquet sous le tapis, tandis que sa poitrine de barmaid rebondissait.

Frances pensa de nouveau à sa mère qui essayait de dormir dans la chambre au-dessous. Quelle heure était-il, cela dit ? Elle n’en avait aucune idée. Elle chercha la pendule des yeux, sans la trouver.

Leonard, naturellement, était plus sérieux que jamais — et mettait sa femme en garde : « Tu te souviens de ce que j’ai dit. Pas de cheveu, ni aucune astuce de ce genre. Pas de boucle d’oreille. Pas de…

— Oh, mais fiche-moi la paix ! » Elle demeura un moment immobile, sourcils foncés, puis se décida et pivota face à la cheminée, le dos tourné à Leonard et à Frances. Plus franchement à lui qu’à elle, cependant : Frances, l’observant de sa place près du fauteuil, incapable soudain de détourner les yeux, la vit soulever le bas de sa robe et fouiller au-dessous jusqu’en haut de son bas ; elle vit celui-ci devenir plus opaque tandis qu’elle le faisait glisser le long de sa cuisse, de son mollet, jusqu’à son pied levé. Le bas libéré, Leonard émit un sifflement approbateur digne d’un ouvrier dans la rue. Lilian se retourna vers lui et plongea en une révérence aussi sarcastique que disgracieuse. Elle roula le bas en boule et fit mine de le lui jeter au visage — sa pose suggérant, comme elle levait le bras, qu’elle hésitait une demi-seconde à viser Frances ou lui. Elle choisit son mari : elle le lança avec force, mais il se déploya dans l’air. Leonard l’attrapa au vol et commença de se caresser la moustache avec.

« Ma foi, déclara-t-il ce faisant, un type plus à cheval que moi pourrait dire que, puisque les bas vont par paire, ils devraient compter pour un seul vêtement… Mais bon, je vais me montrer généreux. »

Il passa le bas autour de son cou et commença de jouer avec, essayant de le nouer en cravate sur son col de chemise. Lilian se laissa lourdement retomber sur son coussin et tira sa robe sur ses jambes. Mais la jupe ne lui arrivait qu’aux chevilles, laissant ses pieds dans la vive lumière de la lampe ; et pour quelque raison, la vue de ces deux pieds charnus serrés l’un contre l’autre, l’un couvert d’un bas, l’autre pas, était plus troublante, plus indiciblement impudique que si les deux avaient été nus. Frances devait sans cesse se forcer à les quitter des yeux, et son regard y revenait sans cesse. Afin de briser cette sorte d’envoûtement, et uniquement dans ce but, elle leva son verre, sans la moindre envie de gin, et le vida hardiment ; cette fois, elle commença de se sentir légèrement nauséeuse.

Leonard avait achevé le nœud à son cou. On aurait dit un chat sur une carte postale amusante. Claquant des mains, il revint au plateau. « Allons-y ! À qui le tour ? Alors ? Frances ? C’était à vous ? »

Frances savait que c’était le tour de sa femme. Sans doute le savait-il aussi. Mais Lilian demeurait rivée à son coussin, silencieuse.

« On devrait peut-être arrêter la partie, à présent, dit Frances.

— Arrêter ? répéta Leonard. Vous plaisantez ! Ça commence tout juste à devenir intéressant. Bon, c’est à qui le tour ? C’est à vous ?

— Non, reconnut-elle.

— C’est bien ce que je pensais. Alors c’est à toi, Lil ! Ne te fais pas attendre comme ça. Je veux mon deuxième bas, moi ! »

Soudain, sa voix insupporta Frances. On aurait cru un gamin qui, armé d’un fouet, essaie à toute force de maintenir l’ambiance du jeu. Mais le jeu semblait se retourner contre lui. La soirée tout entière semblait se gauchir, se déliter au gré de courants sous-jacents d’aigreur, d’une manière qu’elle ne comprenait pas tout à fait.

Lilian fit tourner la roue en silence. Le chiffre sorti la mena à une échelle ; son jeton atterrit sur une case neutre. Puis ce fut le tour de Frances, puis celui de Leonard, puis de nouveau celui de Lilian — et la partie se poursuivit sans incident, même si chaque fois Leonard se raidissait, puis retenait son souffle ou gémissait ou se frappait le front, tel un noble de la Régence voyant son or, son cheval, sa demeure de campagne, toute sa fortune fondre à une table de jeu.

Puis ce fut de nouveau le tour de Frances et, bien qu’ivre, elle vit aussitôt que le chiffre sorti la menait droit sur une case ornée d’un cœur. « J’ai raté celui-là, dit-elle précipitamment. Je vais rejouer. »

Leonard, toutefois, fut plus rapide. « Pas de deuxième essai ! Ça aussi, c’est dans les règles. » Il prit son jeton et l’avança à sa place. « … trois, quatre, et cinq. Ha ha ! Encore un cœur ! Finalement, je vais peut-être avoir droit à ma paire de bas. Qu’en dites-vous, Frances ? »

Lilian avait relevé les cuisses et appuyé son front baissé à ses genoux. Sa voix leur parvenait étouffée par le tissu de sa jupe. « Je ne veux plus jouer. Vous vous liguez contre moi ! Ce n’est pas juste !

— Allez ! s’écria Leonard. On attend, là. Tu ne peux pas nous laisser tomber comme ça.

— Je ne joue plus ! » gémit-elle, et quand elle releva la tête ce fut pour montrer un visage bouffi, aux traits indistincts, presque laid. Elle parlait comme une enfant. « Je suis fatiguée. J’ai la tête qui tourne. Tu m’as trop fait boire. Comme d’habitude.

— Ah ça, j’adore ! s’exclama-t-il. Alors que Frances et toi avez éclusé comme deux ivrognesses. »

Oh, mais tais-toi ! pensa Frances. Elle se sentait réellement mal, tout à coup. Elle avait changé de position pour s’appuyer d’un bras sur le sol, et s’apercevait que le sol n’était pas exactement là où il aurait dû se trouver. « Il est tard, non ? dit-elle. Quelle heure est-il ?

— Il est l’heure où Lilian doit se mettre à bouger un peu.

— J’ai besoin de dormir à présent. Je me sens affreusement mal.

— Vous avez juste besoin d’un verre de gin, rien d’autre. Allez, Frances, je croyais que ça vous plaisait bien. Vous ne voulez pas assister au spectacle ? »

Elle le regarda, soudain perdue, incrédule. Mais que diable faisait-elle ici ? Sa chambre était juste là, de l’autre côté du mur, elle le savait, mais brusquement montait le sentiment angoissant de se retrouver loin de chez elle, entourée d’inconnus. Et ce bruit en bas, était-ce celui d’une porte que l’on ouvrait et que l’on refermait ? Elle commença de se mettre sur pied. « Juste ciel, il faut que j’aille me coucher. »

Leonard tendit une main. « Non, ne faites pas ça. » Et il saisit brusquement sa cheville. « Vous gâchez la partie ! »

La surprise la dégrisa légèrement. Elle se dégagea d’une torsion du pied et se pencha sur le plateau, vacillant un peu. Saisissant le jeton de Leonard, elle le fit glisser jusqu’à la dernière case.

« Voilà. Vous avez gagné. C’est bien ce que vous vouliez, n’est-ce pas ? »

Il avait l’air vexé — ou faussement vexé. Impossible à dire.

« Mais enfin, ce n’est pas drôle, comme ça.

— Dommage. Je suis fatiguée. Et Lilian aussi.

— Oh, Lilian n’est pas fatiguée. Elle dit tout le temps ça, mais c’est faux. » Détournant la tête, il ajouta à mi-voix : « Elle le dira sans doute encore tout à l’heure. Et ce ne sera pas plus vrai. »

Un silence suivit ces paroles. Il regarda sa femme. « Quoi ? Oh, ça ne gêne pas Frances. » Toute bouderie avait disparu. Il s’appuya sur les coudes et adressa un grand sourire à Frances, exhibant ses dents irrégulières. « Frances est une femme du monde — n’est-ce pas Frances ? »

Celle-ci essayait de réajuster sa robe. « J’aurais pu l’être, une fois, répondit-elle sans sourire.

— Une fois seulement ? fit-il aussitôt. En même temps, une fois suffit — malheureusement. Demandez à Lil. »

Son ton était si déplaisant soudain que, baissant les yeux vers son visage, Frances eut l’impulsion choquante, terriblement violente, de lui envoyer son pied en pleine figure. Elle se détourna et commença de remettre ses chaussures. « Oups ! » fit-il comme elle vacillait. Mais c’est Lilian qui se leva pour l’aider. Elle traversa le tapis, elle-même d’un pas mal assuré, le visage rose et marbré comme une assiette de jambon, sa robe en accordéon au-dessus de ses pieds dépareillés. Mais elle tendit la main à Frances pour qu’elle s’y agrippe ; et quand elle parla, sa voix était douce, lasse, sa voix de nouveau.

« Je suis désolée, Frances. »

Celle-ci repéra enfin la pendule : il était presque minuit. Serrant fort la main de Lilian, elle eut la soudaine vision, comme un mirage triste, des heures simples, agréables que toutes deux auraient pu passer ensemble dans un monde différent, dans une vie différente. Au lieu de quoi — qu’avaient-elles fait ? Ces heures, elles les avaient gâchées, sacrifiées à Leonard. Jusqu’à cet instant, elle avait à peine regardé Lilian en face, franchement. Elle l’avait enjôlée, bousculée — avait applaudi et crié tandis qu’elle ôtait ses vêtements ! Et cela, elle s’en rendait compte à présent, par quelque pulsion mauvaise, mesquine — en se rangeant aux côtés de son mari afin de la punir d’être sa femme.

Elle ne pouvait rien expliquer de tout cela à Lilian. « Moi aussi je suis désolée », dit-elle simplement, en secouant la tête. Elle reprit l’équilibre, et les doigts de Lilian s’échappèrent des siens.

Leonard se mit sur pied pour l’accompagner jusqu’au seuil. « Au moins, vous n’avez pas loin à aller », déclara-t-il avec un humour facile, tout en lui ouvrant la porte. Son attitude avait encore changé. Comme elle passait devant lui, il fit un pas en avant, avec une telle fougue qu’elle crut l’espace d’une seconde qu’il allait l’embrasser. Mais il se contenta de lui toucher le bras, juste au-dessus du coude.

« Vous avez été chouette, Frances. Vous ne m’en voudrez pas, toujours à brailler, avec ma grande… ? »

Incapable de trouver une quelconque réponse, elle secoua la tête et s’éloigna.

Dans le miroir de sa chambre, elle se vit si affreuse, tous ses traits brouillés, alourdis, que sitôt sa robe ôtée elle la drapa sur la glace ; presque aussitôt, elle glissa au sol. Il lui fallait absolument aller aux toilettes et, ses vêtements de nuit à peine passés, elle descendit malgré tout. Les Barber n’avaient pas encore quitté le salon — et elle s’en félicita. La lumière du vestibule brûlait toujours, mais le rai était noir sous la porte de la chambre de sa mère — et de cela aussi elle se félicita. Avec le sentiment de progresser par mouvements complexes, incohérents, elle traversa le jardin, se rendit aux toilettes, puis revint à la cuisine et se servit un verre d’eau. Sans se souvenir d’avoir bu ni reposé le verre, elle se trouva soudain les mains vides ; à l’instant suivant elle était de nouveau dans l’escalier, la lumière de l’entrée éteinte ; puis elle fermait bruyamment la porte de sa chambre et se débarrassait de ses chaussons d’un coup de pied.

Elle s’approcha enfin du lit, soulagée, mais à peine était-elle installée bien à plat que le matelas se mit à pencher comme le pont d’un navire ; elle dut se redresser. S’assit, la tête dans les mains, gémissant. Dieu tout-puissant, quelle soirée ! Si seulement elle était restée chez Mrs Playfair ! Elle avait l’impression d’avoir été empoisonnée. Plus elle demeurait ainsi, plus elle prenait bizarrement conscience des flux violents qui traversaient son corps : le clapotement du liquide dans son estomac, le battement du sang à ses oreilles. Bravant la pente du lit, elle se rallongea lentement, prudemment. Mais il était impossible de trouver le moindre apaisement, le moindre repos, quelle que soit sa position ; impossible de s’évader d’elle-même. Fermant les yeux, elle voyait une sorte de cauchemar futuriste, des serpents et des échelles aux couleurs agressives, des cœurs dessinés à l’encre, le visage de Leonard grimaçant un sourire, tout rouge. Et, plus nettement que tout, elle voyait Lilian en train de chercher l’attache de son porte-jarretelles. Voyait le bas de soie glisser le long de sa jambe, puis glisser encore, sans cesse.