Santa

Extrait | Par Hélène Vachon

Pour chaque exemplaire vendu (papier et numérique), Alto et Hélène Vachon verseront 5 $ aux Banques alimentaires du Québec, un organisme qui combat la faim, un repas à la fois.

J’ai fait la connaissance de Mario Poupart un matin de décembre où je m’attardais devant les Galeries Barberon. Avec ses fenêtres en aluminium, ses incrustations de faux granit rose et son crépi qui s’égrène un peu plus chaque année, l’édifice de huit étages est d’une surprenante laideur. L’intérieur est tout aussi déconcertant. Une trentaine de petits commerces y ont élu domicile et s’affairent modestement au milieu d’une faune bigarrée de clochards, de pickpockets, de prostituées et de rats gros comme des chats, qu’on appelle rats mutants, bien qu’on n’ait pas encore trouvé en quoi leur génétique les différencie du rat commun.

Ce matin-là, mon attention avait été attirée par la Nativité qui trônait au milieu de la plus grande vitrine. Au lieu de la fausse neige, des fausses pierres et des faux glaçons, on avait opté pour un décor beige tout en aridité, sable et plantes grasses. Trois figurines de cire, copies troublantes des Frères Dalton, avaient trouvé refuge dans une crèche en plastique ocre déposée sur une mer de papier sablé. Joseph était imberbe et bourru (l’un expliquant peut-être l’autre), Marie était anguleuse à souhait et arborait cet air d’ennui qu’ont les enfants forcés d’assister aux noces d’or de leurs grands-parents. Partout, des cactus. Suspendus à des fils de nylon, une demi-douzaine d’angelots obèses surveillaient le petit Dalton avec la convoitise de vautours à la diète.

Pour couronner le tout, on avait collé un carton sur la vitrine : Père Noël demandé.

Peu encline à sacrifier à la modernité, surtout si elle verse dans l’extravagance (qu’est-ce que j’aime ces formules ampoulées !), j’allais m’éloigner quand un visage a surgi entre deux vautours. Un ovale d’un blanc céruléen que biffaient une longue mèche de cheveux noirs et deux lèvres entre lesquelles une cigarette achevait de se consumer, fichée là de toute éternité, aurait-on dit, comme un appendice encombrant. Au-dessous du visage, qui me fixait avec une intensité peu commune, deux mains sont apparues. La gauche pointait un index résolu sur le petit carton, la droite, sur ma personne.

Père Noël ? Moi ? Allons donc ! J’ai haussé les sourcils en mettant dans mon expression toute la désapprobation dont j’étais capable.

Dix secondes plus tard – certaines personnes sont totalement insensibles à la communication non verbale –, Lucky Luke a surgi devant moi en jean bleu, t-shirt jaune et petit foulard. Il s’est emparé de ma main droite et l’a secouée sans ménagement comme il aurait fait avec un vieux paillasson.

− Exactement la tête que je cherche ! s’est-il exclamé.

Il était trop tard pour fuir, perdre connaissance ou appeler à l’aide, et cela aurait manqué de courtoisie. Je mets toute ma foi dans la courtoisie, un jour elle sauvera le monde.

− Vous avez l’âge du vieux, a poursuivi le monsieur. Une crinière blanche et bouclée, vous êtes grande, costaude…

− Arrêtez de secouer, voulez-vous ? Et rendez-moi ma main, je ne vais pas m’envoler.

− Désolé.

Il a reculé de quelques pas et ces quelques pas ont été désastreux. Une grosse dame qui passait derrière lui avec un chien de la taille d’un ballon de rugby a eu le pied gauche broyé et le sein droit aplati. Le chien a jappé, la dame a aboyé, Lucky Luke a marmonné : « Pardon, madame, je ne vous avais pas vue », ce qui était bien la dernière chose à dire, vu le format de la malheureuse.

– Je m’appelle Marthe Winthrop, ai-je dit sans aucune raison. À qui ai-je l’honneur ?

Il s’est immobilisé brusquement, comme il devait le faire chaque fois qu’il ne se contrôlait plus. Le jean était raide, le foulard ressemblait à un lacet de soulier, le jaune soulignait méchamment la carnation bleutée. Réduit à l’inaction, son corps s’était mué en un bloc lisse et compact comme une colonne d’où on aurait extrait deux bras de mauvaise grâce.

La dame s’est éloignée, son ballon sous le bras. Le silence est tombé. Puis :

– Vous avez aimé la crèche ?

− …

− Mon oeuvre.

− Ah.

− Contrairement à ce que tout le monde a l’air de croire, la Nativité n’a rien de folichon. Naître dans un trou perdu, flanqué d’un boeuf et d’un âne… quelle humiliation pour un roi !

− Un roi également flanqué d’un père et d’une mère, si je ne m’abuse. Et rien dans la Bible ne permet de croire qu’ils souffraient de sinistrose.

− Je voulais quelque chose d’inusité.

− C’est assez réussi.

− Vous aimez la période des Fêtes ?

− Pas du tout. Je n’ai pas l’âme festive.

Il a hoché la tête, allez savoir pourquoi.

− Mais vous aimez les enfants ?

− Pas plus que ça. Pourquoi les gens âgés devraient absolument aimer les enfants ?

− Trois heures par jour jusqu’au 24 décembre, trente dollars par jour. Juste pour vous déguiser, vous asseoir sur un trône et parler aux enfants.

− N’y pensez même pas. Normalement, j’aurais déjà pris mes jambes à mon cou mais à soixante et onze ans, les jambes et le cou n’entretiennent plus guère de rapports.

− Un bon geste, allez ! Votre voix est parfaite. Grave, profonde… c’est inespéré ! Vous avez tout ce qu’il faut.

− Sauf la barbe. Vous êtes monsieur ?

− Un détail !

− Pas pour moi. J’aime bien savoir à qui je parle.

− Je parlais de la barbe. On a plusieurs modèles. Il faudra seulement faire attention que les enfants ne tirent pas dessus.

− Vous devriez rentrer, vous risquez l’engelure.

− Je ne vous lâcherai pas tant que vous n’aurez pas accepté.

− Mais qu’est-il arrivé à vos Pères Noël ? Déshydratés entre deux cactus ?

− Pas assez ressemblants, a éludé le monsieur.

− Allons donc ! Tous les Pères Noël du monde sont jeunes. Engagez des étudiants, des chômeurs… oubliez l’âge d’or.

− Quarante dollars ! Une offre généreuse.

J’ai secoué la tête.

− Vous avez sûrement besoin d’argent, tout le monde a besoin d’argent, surtout les séniors. Il paraît que 59,8 % d’entre eux sont dans une situation précaire.

− Ce n’est pas mon cas.

– Je vous le demande comme un service, madame…

− Winthrop.

− Les affaires ne sont plus ce qu’elles étaient. Le quartier n’est pas très riche… et cela vous distrairait… peut-être ?

Je me suis redressée comme un colonel à la retraite arborant sa ribambelle de médailles.

– Je ne m’ennuie pas, cher monsieur. J’ai été travailleuse sociale urgentiste pendant trente ans. À force de courir d’un endroit à un autre pour empêcher les gens de s’entretuer, de se jeter en bas d’un pont ou de défenestrer leurs enfants, j’ai pris les distractions en haine.

Il sautillait depuis un moment. Sous l’effet du froid, son teint avait encore bleui et la mèche noire, qui se soulevait et s’abaissait au même rythme que le sauteur, avait perdu de sa cohésion. Le solide pinceau qui ornait tout à l’heure le front avait fait place à une débauche de poils en déroute, on aurait dit une touffe de lichen colonisant un poteau de téléphone. Elle a fini par se décrocher et chuter tout doucement dans un froissement de feuilles mortes. Le désarroi devait se lire sur mon visage.

− Un… un pot à cigares façon croco, je pourrais trouver ça dans vos Galeries, vous croyez ?

– Maudite colle, a simplement conclu le monsieur en fourrant le postiche dans sa poche. Où en étions-nous ?

Il me fixait, bouche entrouverte, cigarette soudée à la lèvre supérieure. Sans son toupet, il avait l’air complètement nu.

– J’accepte, ai-je dit.

Il n’en revenait pas, moi non plus.

− Vous ne le regretterez pas.

− Je le regrette déjà.

On est montés au huitième étage dans un ascenseur qui sentait le formol. Son bureau comportait une seule fenêtre, sale, trois chaises, une table et deux cactus géants en plastique. Il m’a offert à boire, j’ai refusé, il m’a proposé un siège, aucun n’était libre.

– Vous commencez demain.

− Si vous le dites.

− Je devrais sans doute vous prévenir… Oh, et puis non. Vous le découvrirez bien assez tôt. C’est le monde à l’envers.

Il m’a engagée. Fallait-il qu’il soit mal pris !