Le saint patron des merveilles

Extrait | Par Mark Frutkin

Estée Preda

Fabrizio tenait entre ses mains la fiole qu’il avait achetée au comédien et l’agitait devant ses yeux, observant son contenu qui tournoyait. Il était vrai que la teinture avait magnifiquement enrichi la couleur du violon de Niccolò. Il nota sa couleur et sa viscosité avec précision et tenta de se souvenir de substances similaires qu’il connaîtrait. Il examina longuement le contenu, s’efforçant de se laisser pénétrer par sa nature, d’appréhender son essence uniquement par la vue. C’était là la première étape de son étude de l’élixir.

Don Fabrizio se sentait chez lui au milieu de ses cataplasmes, huiles et onguents. Il avait passé sa vie à apprendre, à expérimenter, car il tirait une grande joie de l’acquisition de nouvelles connaissances. Il sentait par ailleurs que la pierre philosophale était enfin à sa portée. Le remède à toutes les souffrances mentales, physiques et spirituelles de l’humanité. Il ne s’intéressait pas réellement aux élixirs et aux potions sauf pour leur éventuelle capacité à guérir l’incroyable variété de maladies qui affectaient les gens de Crémone et les fermiers de la campagne environnante. Leur douleur le touchait ; il ne pouvait y échapper. Ses yeux se remplissaient sans arrêt de larmes devant l’état du monde, et il peinait à respirer dès qu’il voyait quelqu’un battre un chien. Une fois, quand il était jeune, il avait vu un homme se faire tuer lors d’une bataille au couteau sur la place, et il demeurait hanté par son regard partagé entre la crainte, l’incrédulité et la terreur.

Des centaines de flacons et de bouteilles en verre, de sachets et de pochettes étaient alignés sur les étagères qui surplombaient la table de son laboratoire. Il avait mémorisé l’odeur et le contenu de chacun d’entre eux, des milliers d’herbes, de fleurs, d’huiles, de vinaigres, de minéraux, de graisses, de cires et d’autres ingrédients qui composaient sa pharmacopée personnelle.

Il savait quelles herbes on pouvait ajouter à la graisse de veau, d’oie, de porc, de chèvre, de limace ou de serpent pour créer des onguents palliatifs à l’odeur fétide et à la texture malléable. Il connaissait celles que l’on pouvait intégrer aux vinaigres pour traiter les morsures, les brûlures, les maladies cutanées et la toux ; celles que l’on mélangeait à l’huile d’amande, de noix ou de laurier pour obtenir un onguent parfumé ; celles que l’on mettait dans du lait ou de l’eau pour faire des infusions. Sous la table, il conservait une douzaine de paniers remplis d’excréments séchés – crottes de lapin, de lézard, de chèvre et d’écureuil. Il savait quelles plantes incorporer à du vin blanc ou rouge pour en faire un antidote ou lutter contre les parasites et les maladies du coeur. Il avait appris comment mélanger herbes, miel et eau pour fabriquer des hydromels aptes à traiter la fièvre, et comment utiliser le miel, le vinaigre et le sel de mer pour préparer des oxymels qui soignaient les morsures de serpent. Il recueillait de l’eau de pluie en diverses saisons et faisait bouillir du jus de raisin pour les toux et les fièvres. Il avait de l’hamamélis pour l’appliquer sur les coupures et une petite quantité de ma huang, plante millénaire de Catai, qui guérissait les affections oculaires. L’éventail des maladies et des souffrances était immense ; pour lui, la seule façon de contrer une telle virulence était de lui opposer cent mille cures, son propre assortiment de remèdes.

À chaque occasion, Fabrizio cherchait à étendre sa connaissance des ingrédients médicinaux avec l’obsession d’un érudit qui ne pense qu’à retrouver l’étymologie perdue des mots. Il savait qu’à certains moments, plusieurs de ses prédécesseurs avaient vu leurs traitements échouer. Il savait, par exemple, qu’il ne fallait pas employer de poudre de perle pour soigner un mal d’intestin comme on l’avait fait au cours des siècles précédents. Mais dans sa sagesse, il n’avait pas la prétention de tout connaître, contrairement à d’autres médecins. Il était conscient qu’il ne découvrirait pas la pierre philosophale par l’arrogance, mais par une combinaison de chance, de travail acharné et d’humilité, avec, peut-être, un peu d’aide de la part des étoiles.

Tenant toujours devant ses yeux la fiole qu’il avait achetée au comédien, il réalisa que sa vue, quoique perçante, ne suffirait pas. Flairer la mixture une fois ou deux devrait cependant lui permettre d’en connaître les ingrédients, à moins qu’elle ne contienne quelque chose de radicalement inattendu. De temps en temps, un onguent ou une épice exotique arrivait d’Afrique ou encore de l’Est via Venise, et s’avérait renfermer un ester ou une résine qu’il ne connaissait pas.

Avant de sentir la mixture, il effectua le traditionnel test des médecins grecs. Avec l’annulaire de sa main gauche, il remua le contenu. La « veine d’amour » reliait ce doigt au coeur. Si un mélange était toxique, le docteur le sentirait dans son coeur avant d’en administrer une dose à son patient. Fabrizio fut un peu surpris de sentir un picotement dans sa poitrine. Mais cela n’avait rien de déplaisant. En fait, c’était une sensation délicieuse, comme s’il était subitement submergé par la joie. Il retira son annulaire et fut encore plus étonné de constater que celui-ci pulsait. Il souleva le flacon, le huma profondément, remplissant ses poumons au maximum.

À ce moment, il crut ouïr le son quasi imperceptible d’un archet que l’on frottait sur les cordes d’un violon. Il l’entendait non pas avec ses oreilles, mais au plus profond de sa poitrine, un glissando flottant qui vibrait faiblement en lui. Puis, les odeurs déboulèrent sur lui en trombe. Plusieurs éléments typiques des aphrodisiaques communs étaient présents, un assemblage d’herbes aussi douces et amères que l’amour : le carvi (facilement reconnaissable), le basilic, le puissant clou de girofle, la menthe, une touche d’ail, l’ortie, le gingembre à la racine difforme, le poireau (sans doute en raison de la forme de la plante et non pour ses propriétés), la valériane, la livèche, la mauve, le souci (qui soignait les piqûres de toutes sortes), la muscade, le radis, un brin de roquette, le safran, la moutarde, la sauge et la sarriette des jardins. Peut-être même un peu de pénis de tigre séché de Catai. Fabrizio songea que le créateur de la potion était déterminé à ne négliger aucune avenue dans la gamme des aphrodisiaques possibles. Bien sûr, en tant qu’alchimiste et herboriste, il savait que le processus de distillation comptait pour beaucoup. Une liste d’ingrédients n’était rien de plus qu’une liste d’ingrédients.

Il s’interrompit. Il y a quelque chose là-dedans que je ne reconnais pas, un ingrédient que je n’ai jamais senti de ma vie. Et c’est agréable, à un point tel que cela monte à la tête. Il en était légèrement étourdi et, encore une fois, il fut saisi par l’impression que son coeur débordait.

Il sentit à nouveau l’élixir et la tête lui tourna. Absolument irrésistible. Qu’est-ce que c’est ? Il me faut le découvrir. Il porta la fiole à ses lèvres, prit une gorgée, tressaillit et secoua la tête. Incroyablement amer. Il ferma les yeux. Le son indescriptiblement lointain d’un violon revint remplir sa poitrine. Sa source semblait se situer à l’intérieur de son corps, mais aussi très haut dans le ciel, comme s’il percevait l’impossible son qui émanait de la rotation des étoiles, des planètes et des autres astres ; le bruit des étoiles filantes et des comètes invisibles. La musique était à la fois profondément intérieure et inconcevablement distante, et elle se déplaçait en décrivant un arc, l’écho de la lumière qui traversait l’espace, le bruit que produit un vent stellaire, rayonnant, éclatant, lumineux, lucifique.