Le sous-majordome

Extrait | Par Patrick deWitt

Dan Stiles

Lucien Minor souhaite que quelque chose lui arrive et son vœu sera entendu. Il quittera la maison familiale pour un emploi dans un mystérieux château, il connaîtra l’amour et vivra toutes sortes d’aventures. Seulement, il apprendra à ses dépens qu’il faut parfois se méfier de ses propres souhaits.

Lucy le menteur

La mère de Lucien Minor n’avait pas pleuré le jour de leur séparation; elle n’avait même pas frôlé le bord des larmes. Lui, toute la journée, il s’était senti une boule dans la gorge et n’avait accompli chaque geste que par degrés circonspects, comme si la moindre activité un peu précipitée risquait d’ouvrir la brèche de ses émotions. Ils avaient pris en commun le petit déjeuner et le repas de midi, mais sans prononcer un mot ni l’un ni l’autre, et voilà, l’heure de son départ était venue mais il n’arrivait pas à s’arracher de son lit sur lequel il reposait vêtu de pied en cap, le manteau, les bottes, la casquette en peau de mouton rabattue bien bas, jusqu’à l’arcade sourcilière. Lucy avait dix-sept ans et cette chambre lui appartenait depuis sa naissance; tout ce qu’il touchait du regard ou de la main était imprégné de souvenirs d’enfance troublants. Lorsqu’il entendit sa mère se poser des questions sans réponse dans l’arrière-cuisine du rez-de-chaussée, il faillit succomber au chagrin. Une valise se tenait au garde-à-vous par terre, à côté de lui.

Il se détacha du matelas, se leva et tapa trois fois des pieds : boum boum boum! Empoignant le bagage par sa poignée de cuir articulée, il descendit l’escalier, prit la porte et appela sa mère du pied du perron de leur charmante maisonnette. Elle s’encadra dans l’embrasure avec ses bourrelets, clignant des yeux, claquant des paumes et des jointures pour en faire tomber une poussière de farine, et lui demanda :

— C’est l’heure?

Puis, après qu’il eut hoché la tête :

— Bon, viens ici, alors.

Il gravit les cinq marches gémissantes à sa rencontre. Elle l’embrassa sur la joue puis fouilla le pré du regard, scrutant un bouillonnement de nuages noirs amoncelés derrière la chaîne de montagnes qui ceinturait leur village. Après quoi elle tourna vers lui un regard maintenant dénué d’expression.

— Bonne chance, Lucy. J’espère que tu ne lui feras pas faux bond, à ce baron. Tu vas me donner des nouvelles, me dire comment ça se passe?

— Je n’y manquerai pas.

— Très bien. Au revoir.

Elle rentra dans le pavillon, gardant les yeux fixés au sol tandis qu’elle fermait la porte, une porte bleue. Lucy se souvenait du jour où son père l’avait peinte, dix ans plus tôt. Accroupi dans l’ombre anémique du prunier, il observait l’impénétrable industrie d’une fourmilière quand celui-ci l’avait appelé, braquant sur lui le pinceau aux soies en forme de cornes :

— Une porte bleue pour tes beaux yeux.

En y repensant, tandis que lui parvenait aux oreilles l’air guilleret que chantonnait sa mère à l’intérieur, une profonde mélancolie s’empara de Lucy. Il disséqua la futilité de cette émotion, car en vérité, il n’avait jamais été particulièrement lié à ses parents, ou plutôt ils n’avaient jamais tenu à lui comme il l’aurait souhaité; toujours était-il qu’ils n’avaient jamais eu l’occasion de former une association stable. Ce qu’il pleurait, c’était de n’avoir pas grand-chose à pleurer, finit-il par conclure.

Il décida alors de se livrer à un de ses passe-temps favoris : musarder. Assis sur sa valise culbutée, les jambes élégamment tortillées, il sortit sa pipe neuve de la poche de son manteau avec le luxe de précautions que l’on réserve en général à la manipulation d’un poussin. Il l’avait achetée la veille à peine; n’en ayant encore jamais utilisé, il s’intéressa particulièrement au bourrage du tabac qui sentait la châtaigne et le chocolat. Il gratta une allumette et tira bouffée sur bouffée, la tête enveloppée de volutes embaumées. Se sentant fort remarquable, il regretta que personne ne soit là pour le remarquer et peut-être même émettre une remarque à son sujet. Lucy avait beau être grêle, blafard, maladif sur les bords, il ne manquait pas de charme avec sa bouche charnue, ses longs cils noirs, ses grands yeux bleus, et se trouvait in petto séduisant de façon indéniable, quoique obscure.

Il adopta la posture de quelqu’un qui s’abîme dans une profonde réflexion alors qu’en fait, absolument rien ne remuait dans son esprit. Tenant le fourreau de la pipe bien calé dans le bassin de sa paume, il fit pivoter l’embouchure vers l’extérieur de manière à ce qu’elle repose entre le majeur et l’annulaire. Puis il la pointa de-ci de-là, ainsi qu’il l’avait vu faire aux fumeurs de pipe à la taverne pour préciser un itinéraire ou évoquer un incident qui s’était produit à tel endroit. L’attrait qu’exerçait la pipe sur Lucy tenait principalement à son rôle d’extension du corps du fumeur, d’appendice fonctionnel de sa personne. Il avait hâte de la braquer en société; il ne lui manquait qu’un public devant qui la pointer et quelque chose à désigner. Il aspira encore de la fumée mais, comme le novice qu’il était, fut pris d’un vertige étourdissant. Il tapota la pipe contre la base de sa main, la touffe duveteuse s’écrasa sur le sol comme un rat des champs calciné; il regarda pâlir les arabesques fumantes qui giclaient du tabac lacéré.

Lucy leva les yeux vers la maison pour y cataloguer son existence. Une vie en grande partie solitaire, mais pas particulièrement malheureuse. Six mois plus tôt, il était tombé malade d’une pneumonie dont il avait failli mourir dans sa chambre. Il revit la bouille affable du curé du village, le père Raymond, venu lui donner l’extrême-onction. Trouvant le prêtre chez lui à son retour des champs, le père de Lucy, un homme sans Dieu, avait traîné l’intrus par le bras jusqu’à la sortie, et ce le plus cavalièrement du monde, comme on chasse un chat d’une pièce. Interloqué de se voir traiter ainsi, le père Raymond lorgnait la main du père de Lucy sur son biceps, n’en croyant guère ses yeux.

— Mais votre fils est mourant, avait-il protesté (Lucy avait très bien entendu).

— Et en quoi est-ce que ça vous concerne? Bon, vous connaissez le chemin, j’imagine. Soyez gentil et fermez la porte en sortant.

Lucy avait tendu l’oreille au pas hésitant du curé. Une fois le verrou enclenché, son père avait lancé :

— Qui l’a laissé entrer, celui-là?

— Je ne vois pas où est le mal, avait riposté sa mère.

— Mais qui l’a fait venir?

— Je n’en sais rien, chéri. Il s’est amené tout bonnement.

— Il a flairé la charogne, comme un vautour, avait laissé tomber le père de Lucy avant d’éclater de rire.

Au cœur de la nuit, seul dans sa chambre, Lucy faisait connaissance avec les sensations du trépas. Comme on passe en frémissant de la veille au sommeil, il sentait son esprit glisser entre les deux mondes et c’était terrifiant, mais délicieux aussi, un peu comme des chatouilles. Deux heures sonnaient au clocher lorsqu’un homme que Lucy n’avait jamais rencontré entra dans la pièce. Vêtu d’un sac informe qui semblait fait de jute, il portait une barbe taillée avec soin d’un brun tirant sur le noir; une raie sur la tempe séparait ses cheveux mi-longs, qui semblaient fraîchement coiffés avec une brosse et de l’eau tandis qu’une crasse séculaire remontait de ses pieds nus, stratifiée jusqu’aux tibias. Pour aller s’asseoir dans le fauteuil berçant qui occupait l’angle, il longea le lit de Lucy qui le suivit de ses yeux encroûtés, à peine entrouverts. Il n’avait pas particulièrement peur de l’étranger, mais sa présence ne le mettait pas à l’aise non plus. Au bout d’un moment, l’homme parla :

— Bonsoir, Lucien.

— Bonsoir, m’sieur, râla Lucy.

— Comment vas-tu?

— Je meurs.

L’homme leva un doigt.

— Ah, mais ce n’est pas à toi de décider ça.

Puis il se tut et se balança quelque temps, ce qui sembla lui faire très plaisir, comme si, n’ayant jamais fait ça de sa vie, il trouvait cette activité gratifiante. Mais ensuite, comme un homme que trouble une pensée ou un souvenir, il cessa son va-et-vient, son visage s’assombrit et il lui demanda :

— Que désires-tu dans la vie, Lucy?

— Ne pas mourir.

— Mais encore? Si tu devais survivre, qu’espérerais-tu qu’il t’arrive?

Lucy avait les idées engourdies et la demande de cet homme lui semblait un casse-tête insurmontable. Une réponse se présenta pourtant, qui jaillit de sa bouche comme s’il n’avait aucun contrôle sur ce sentiment :

— Qu’il se passe quelque chose, souffla-t-il.

Ce que l’homme vêtu de jute trouva intéressant.

— Tu n’es pas satisfait?

— Je m’ennuie.

Cela dit, Lucy versa quelques pleurs, trouvant sa déclaration franchement pitoyable, et il eut honte de sa personne, de sa dérisoire existence. Mais il était trop faible pour sangloter bien longtemps et quand ses larmes furent sèches, son regard se tourna vers le joint pâle qui unissait la blancheur du mur à celle du plafond, où des ombres balbutiantes clapotaient dans la lueur des bougies. Son âme était en train de se détacher quand l’homme, franchissant l’espace qui les séparait, s’agenouilla à son chevet, approcha sa bouche de l’oreille de Lucy et inspira. Alors Lucy sentit toute la fièvre, tout le malaise quitter son corps. L’homme sortit, retenant son souffle, et longea le couloir qui menait à la chambre des parents. Un instant plus tard, le père de Lucy fut pris d’une quinte de toux.

Aux aurores, le visage de Lucy avait repris des couleurs alors que dans celui, blafard, de son père, les paupières s’ourlaient de rouge à la pousse des cils. Le soleil se coucha sur le père alité cependant que Lucy faisait le tour de sa chambre à pas précautionneux. À l’aube du matin suivant, Lucy se sentait en pleine forme, à l’exception de vagues douleurs articulaires et musculaires, tandis que son père gisait mort sur sa couche, la bouche déformée par un rictus sinistre, les mains figées comme des serres. L’un des trois croque-morts venus chercher la dépouille glissa en descendant les marches et la tête du père de Lucy alla heurter l’arête d’un montant. La violence du coup fut telle qu’il lui estampilla sur le crâne, au niveau du front, un poinçon triangulaire et malgré cela, pas une goutte de sang ne coula, singularité que ces messieurs ne se gênèrent pas pour commenter en présence de son fils. Lucy sortit sur les pas du trio, qu’il regarda charger son père pétrifié dans une charrette malpropre. Lorsqu’elle s’ébranla, le cadavre s’agita en tous sens, comme mû par son propre élan. Un tourbillon de vent se glissa sous la chemise de nuit de Lucy et souffla l’haleine glacée de la terre sur ses chevilles. Dansant d’un pied sur l’autre, il attendit d’éprouver un sentiment de remords ou de révérence qui ne se manifesta pas, ni ce jour-là ni aucun autre.

Au cours des mois qui suivirent, l’attitude de sa mère envers lui tourna de plus en plus à l’aigre. Elle finit par admettre qu’elle avait beau savoir que Lucy n’était pas explicitement fautif, elle l’estimait en partie responsable de la mort de son père, puisqu’en transférant sans le vouloir sa maladie sur un homme autrement bien portant, il l’avait condamné avant son heure. Lucy aurait voulu discuter avec sa mère du visiteur en toile de jute, mais il avait deviné qu’il ne devait pas parler de ces choses-là, du moins pas avec elle. Cet épisode s’avérait cependant un fardeau incommodant; il se surprenait à sursauter dans son lit chaque fois que la maison craquait. Quand il n’arriva plus à le supporter, il alla trouver le père Raymond.

Lucy n’avait pas d’opinion bien définie au sujet de l’homme d’Église. « Je ne le connais ni d’Adam ni d’Adam », se plaisait-il à répéter. Cela faisait partie des nombreux traits d’esprit de son cru qui, à son avis, méritaient un public supérieur aux bonnes femmes qui traînaient autour de la fontaine du square avec leurs bras en saindoux. Mais il y avait chez le père Raymond quelque chose qui évoquait en lui une réponse : de la sincérité, une empathie sans mélange. On avait là un homme moral, un homme humain qui suivait à la lettre la parole de Dieu et, la nuit, seul dans ses quartiers, sentait le Saint-Esprit lui parcourir le corps tel un vol d’oiseaux. Il se montra soulagé de voir Lucy en bonne santé. En fait, la vue de n’importe qui le soulageait. Comme le village était majoritairement impie, il passait des jours entiers sans que l’on frappe un seul coup à sa porte. Il introduisit son visiteur au salon et posa devant lui un plat de sablés antédiluviens qui tombèrent en poussière avant que Lucy ait le temps de les porter à sa bouche. Une pâle tasse de thé n’offrit à son palais aucune diversion; renonçant de guerre lasse à l’idée de se sustenter, il narra la visite de l’étranger. Concluant son récit, Lucy demanda de qui il pouvait s’agir. Le père Raymond prit une expression d’impuissance et répondit par une autre question :

— Comment veux-tu que je le sache?

— Je me demandais si ça ne pourrait pas être Dieu, avoua Lucy.

Le père Raymond parut sceptique.

— Dieu ne se déplace pas la nuit pour subtiliser des maladies.

— La mort, alors.

— Peut-être, concéda l’ecclésiastique en se grattant le nez. À moins qu’il ne s’agisse d’un maraudeur. Il manque quelque chose dans la maison? Tu n’as rien remarqué?

— Seulement mon père.

— Hum, déclara le prêtre.

Il saisit un biscuit, qui rendit l’âme, et fit tomber les miettes de ses mains.

— Il va revenir, cet homme, je pense, annonça Lucy.

— C’est lui qui te l’a dit?

— Non. Mais je le sens.

— Eh bien, voilà. La prochaine fois que tu le vois, n’oublie pas de lui demander comment il s’appelle.

En s’y prenant de cette manière, le père Raymond ne faisait rien pour tranquilliser l’esprit de Lucy à propos de l’inconnu au sac de jute, mais il s’avéra cependant utile, d’une façon différente et inattendue. Le jeune homme ayant admis n’avoir aucun projet d’avenir, le curé se donna la peine d’envoyer des lettres de recommandation à l’ensemble des châteaux situés à cent kilomètres à la ronde, dans l’idée que Lucy excellerait peut-être dans un poste de domestique quelconque. Missives qui demeurèrent sans réponse sauf une, signée Myron Olderglough, le majordome du domaine d’un certain baron d’Aux, perdu dans les contreforts lointains de la chaîne de montagnes orientale. Monsieur Olderglough s’était laissé convaincre par la description romantique de Lucy que donnait le père Raymond : « une âme à la dérive en quête d’un port accueillant où s’abriter ». (D’après la rumeur, le curé passait ses nuits solitaires à lire des romans d’aventures qui coloraient non seulement ses rêves, mais aussi sa vie éveillée. Nul ne sait si c’était vrai ou non, mais on ne peut nier qu’il affectionnait les tournures de phrases poétiques.) L’enveloppe s’arrondissait d’une offre d’emploi assortie de modalités de paiement. Le poste (que monsieur Olderglough désignait par le titre de sous-majordome, ce que Lucy et le père Raymond s’entendirent pour qualifier de barbarisme) était fort humble et le salaire à l’avenant, mais Lucy, n’ayant rien de mieux à faire, nulle part au monde où aller, et se sentant vulnérable à l’idée du retour de l’homme en toile de jute, prit son destin à bras-le-corps et répondit à Olderglough pour accepter officiellement son offre, décision qui allait lui faire vivre bien des péripéties, y compris, mais non exclusivement, le grand amour, la plus cruelle des peines de cœur, l’éblouissante frayeur de l’esprit et une pulsion meurtrière irrépressible.

Lucy contempla le village de Bury, ramassé – ou entassé, se dit-il, comme autant de restes, de débris – dans le pli de la vallée. Un site si pittoresque et pourtant, en considérant le paisible hameau, il éprouva un sentiment de perte, un vague dégoût. Avait-il jamais été autre chose qu’un étranger ici? Non, voilà la réponse. Dans cette région réputée pour les géants brutaux qu’elle avait tendance à enfanter, Lucy, par comparaison, ne représentait qu’un spécimen inférieur. Il ne savait pas danser, ne supportait pas l’alcool, ne nourrissait pas la moindre ambition de devenir fermier ou propriétaire, avait grandi sans un seul ami intime et pas une femme de la région ne l’estimait digne de mention, à plus forte raison d’affection, abstraction faite de Marina, qui ne constituait qu’une trop brève exception. Il s’était toujours senti à l’écart de ses concitoyens, toujours douté qu’il ne se trouvait pas du tout là où il aurait dû. Après avoir accepté le poste au service du baron d’Aux, il avait fait le tour de la localité pour annoncer la nouvelle, mais n’avait reçu en retour que des bons souhaits prosaïques et convenus. Il avait mené dans ce village une existence si peu mouvementée que son départ ne justifiait même pas l’humble énergie requise pour accoucher d’une opinion.

Or, voici que la fenêtre de Lucy s’ouvrit et que sa mère, s’y montrant, débobina sa descente de lit d’un claquement musclé des poignets. La poussière concentrée explosa à contre-jour devant le soleil et resta un instant suspendue dans l’air; il fit un pas en avant pour la regarder rêveusement descendre vers la terre. Alors que les détritus – les siens – lui couvraient les cheveux et les épaules, sa mère s’aperçut de sa présence et lui demanda :

— Tu es encore là? Tu ne vas pas rater ton train?

— J’ai encore le temps, Mère.

Elle disparut à l’intérieur après lui avoir lancé un regard interrogateur, laissant la carpette pendre hors de l’appui comme une langue de veau. Lucy contempla un moment la fenêtre désertée, puis saisit sa valise, s’arracha et descendit le chemin qui menait à travers les arbres vers la vallée, vers la gare. Il croisa un homme qui venait en sens inverse, une besace défraîchie dans une main, un bâton de marche de fortune dans l’autre. Il avait un teint d’ouvrier agricole, mais portait ses habits du dimanche. À la vue de Lucy, il s’immobilisa, les yeux fixés sur la valise comme si elle lui posait un problème.

— Vous avez pris la chambre chez les Minor? s’enquit-il.

Lucy ne comprit pas tout de suite.

— Pris? Non, je pars tout juste.

L’homme se détendit.

— La chambre est encore libre, alors?

La tête de Lucy se pencha sur le côté comme celle d’un chien qui entend un sifflet dans le lointain.

— Qui vous a parlé d’une chambre ici?

— La patronne en personne. Elle était en train d’accrocher une affiche à la taverne la nuit dernière, juste au moment où je passais par là.

Lucy tourna les yeux vers la maison, mais elle était masquée par les arbres à cet endroit. Quand il avait demandé à sa mère où elle se rendait, la veille au soir, elle avait répondu qu’elle voulait prendre l’air.

— Elle m’a l’air d’une femme honorable, poursuivit l’homme.

— Elle n’est pas sans honneur, répondit Lucy, le regard toujours braqué en amont.

— Et vous partez justement aujourd’hui, dites-vous?

— À l’instant, oui.

— J’espère que vous n’avez pas trouvé son hospitalité déficiente d’une manière ou d’une autre, lui demanda l’homme à la dérobée.

Lucy fit face à l’agriculteur.

— Non.

— Des fois, on ne s’aperçoit que trop tard du défaut. C’était comme ça dans la dernière maison. Vers la fin de mon séjour, nous en étions réduits à des rations d’esclaves.

— Vous serez bien chez les Minor.

— Elle m’a l’air d’une femme honorable, répéta l’homme. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas d’arriver en avance, mais je préfère sauter sur les occasions de ce genre.

Il tendit un bras vers la dénivellation.

— C’est bien par là?

— Le sentier vous y mènera tout droit, assura Lucy.

— Eh bien, merci, mon gars. Et bonne chance à vous.

Il salua de la tête et reprit son chemin. Il disparaissait dans un tournant lorsque Lucy lui lança :

— Vous lui direz que vous m’avez vu, m’sieur? À la patronne de la maison?

— Si vous voulez.

L’homme s’arrêta.

— Mais qui dois-je lui dire que j’ai rencontré?

— Dites-lui que vous avez croisé Lucy. Et parlez-lui de notre conversation.

Le travailleur agricole parut réfléchir à cette étrange demande, mais finit par soulever son chapeau.

— C’est comme si c’était fait.

Tandis que l’homme disparaissait entre les troncs, une mauvaise pensée traversa l’esprit de Lucy. Au moment même où elle prenait forme, une bourrasque s’enroula autour de lui, colonne d’air axée sur son torse et son visage. Il était vrai que parfois les rafales ressemblaient à des voix soufflant des remarques muettes concernant les idées ou les prises de conscience qu’il formulait en son for intérieur. Si le vent était ou non d’accord avec lui, qui le savait? Sûrement pas Lucy; et il ne s’en préoccupait pas outre mesure non plus. Il poursuivit sa descente, l’esprit comme un tambour, un poing, une voile gonflée à se fendre, pleine de puissance et d’élan.

Au moins, il ne s’ennuyait plus.

Lucy se dit qu’il ferait aussi bien de rendre une visite d’adieu à Marina et se dirigea vers chez elle pour voir si elle y était. Aucune trace des gigantesques bottes de Tor sur le perron. Il frappa, appuyé à l’encadrement comme quelqu’un qui ne fait que passer. Mais quand elle ouvrit, elle parut si naturellement belle que les yeux de Lucy durent trahir ses véritables sentiments, alliage paradoxal d’adoration et de rancœur. Quant à Marina, cela ne lui faisait visiblement ni chaud ni froid qu’il se trouve là. Braquant un index vers sa valise, elle lui demanda :

— Tu t’en vas quelque part?

Ainsi, elle n’était pas au courant de son départ.

— Oui, répondit-il. Je suis convoqué au château d’Aux. Tu as dû en entendre parler?

— Pas du tout.

— Tu es sûre? C’est vers l’est, en haute montagne… un site fort pittoresque, à ce qu’il paraît.

— Jamais entendu parler, Lucy.

Elle regardait avec indifférence par-dessus l’épaule du jeune homme, espérant que quelque chose ferait diversion.

— Et tu vas y faire quoi, dans ce célèbre et fort pittoresque château?

— Je vais devenir sous-majordome.

— Qu’est-ce que c’est?

— C’est comme un majordome, plus ou moins.

— Plutôt moins, il me semble.

— Je vais travailler de concert avec lui.

— En dessous de lui, on dirait.

Elle détacha et rattacha son tablier, le nouant bien serré autour de sa taille fine.

— Et les gages?

— Un salaire confortable.

— Oui, mais combien?

— Assurément confortable. Et ils m’ont aussi envoyé un billet de première classe. Une délicate attention, je trouve. Ils tiennent à ma satisfaction, c’est clair.

En réalité, on ne lui avait envoyé qu’une maigre avance qui ne couvrait même pas un billet de troisième; il avait dû accepter un prêt de sa mère pour payer le reste.

— Et tu l’as trouvé comment, ce poste? voulut savoir Marina.

— Grâce à l’aide du bon père Raymond.

— Ce vieux pantin, fit-elle, narquoise. Tout poudreux, comme ses biscuits.

Ce qui la fit rire, haut et fort, et longtemps. Lucy ne voyait pas comment elle faisait pour être aussi avide, aussi avare, et avoir un rire aussi allègre et enchanteur. Il ne comprenait pas non plus pourquoi il éprouvait un désir aussi irrésistible pour un être de toute évidence pourri jusqu’au trognon.

— Tu peux rire du bonhomme tant que tu voudras, dit-il, mais il est le seul à s’être donné la peine de m’aider. Je ne peux en dire autant de personne dans les parages.

Dédaignant de se vexer, Marina se retourna pour regarder dans la maison. Elle avait l’air de penser à prendre congé, mais Lucy n’était pas encore tout à fait prêt à lui dire adieu. Il feinta en sortant sa pipe, dont il braqua le tuyau vers les nuées d’orage qui s’entassaient maintenant d’un bout à l’autre de la vallée.

— On dirait qu’il va pleuvoir, souffla-t-il.

Elle ne regarda pas le ciel, mais la bouffarde.

— Depuis quand tu fumes la pipe? lui demanda-t-elle.

— C’est plutôt récent.

— Récent comment?

— Très récent.

Prenant une mine de droguée, elle remarqua d’une voix de velours :

— Tor, il fume des cigarettes. Il les roule d’une seule main, comme ça.

Ses doigts s’agitèrent en va-et-vient contre son pouce tandis que son visage affectait la fatuité et l’assurance de Tor.

— Il est en train de négocier les conditions de la ferme Schultz, tu es au courant?

Personne n’en avait informé Lucy, dont l’esprit s’emplit d’insultes et d’épithètes, car la propriété des Schultz était la plus somptueuse de Bury. Il tint cependant sa langue, tenant à faire à Marina des adieux pacifiques, non par une quelconque magnanimité, mais pour que, lorsque Tor aurait causé sa perte – ce dont il était assuré – et qu’elle se retrouverait à nouveau seule, elle éprouvât la morsure incessante d’amers regrets en repensant à la bienveillance de Lucy. D’un ton grave, il répondit :

— Eh bien, tant mieux pour Tor. Enfin, je suis très content pour vous deux. J’espère que vous serez très heureux ensemble.

Émue par ces mots, Marina franchit la distance qui la séparait de Lucy et le prit dans ses bras.

— Merci, Lucy, soupira-t-elle. Merci.

Ses cheveux effleurèrent son visage et il sentit son souffle contre son cou. Ce contact inattendu, qui résonna comme une cloche au fond de son ventre, lui remémora l’époque de leurs amours, qui remontait au printemps précédent.

Au début, il s’était surtout agi de se balader en forêt le plus souvent possible, de se tenir par la main, de se regarder dans les yeux. Au bout d’un mois, Marina, s’apercevant que Lucy n’allait pas lui faire l’amour sans y être encouragé, se mit à l’encourager, ce qui avait scandalisé le jeune homme, mais vraiment pas longtemps. Ils avaient adopté une routine de fornication quotidienne sur les coteaux herbeux des champs, en aval du village. Lucy, fort soulagé de faire enfin sa cour, savait que Marina avait l’étoffe d’une épouse fidèle. Étendu sur l’herbe avec elle, tandis que les nuages arpentaient les sommets de leur pas bovin, il réfléchissait à leur avenir. Combien d’enfants allaient-ils avoir? Ils en auraient deux, un garçon et une fille. Ils mèneraient un train de vie modeste, car Lucy allait devenir maître d’école, ou poète, ou cordonnier, enfin un de ces métiers où l’on ne s’échine pas outre mesure. Tous les soirs, à son retour dans leur humble demeure, sa famille s’agglutinerait autour de lui et l’installerait dans son fauteuil devant la cheminée. Prendrait-il une tasse de thé? Ma foi, oui, merci infiniment. Avec un petit gâteau? Eh bien, pourquoi pas? Ces rêveries provoquaient en Lucy une réaction physique, une agréable tension qui le parcourait des épaules à la plante de ses pieds, dont les orteils se tortillaient dans le soleil.

Leurs relations champêtres proprement dites, dont il estimait qu’elles se déroulaient à merveille, ne faisaient qu’alimenter ces visions d’une existence satisfaite. Or, lorsqu’il en toucha un mot à Marina par un bel après-midi, le visage de celle-ci s’assombrit. Il lui demanda ce qu’elle avait, elle le lui dit :

— C’est juste que… tu n’es pas obligé de me manier aussi délicatement, Lucy.

Peu après, elle l’envoya paître et Lucy passa des mois à étudier, la mort dans l’âme, ces curieuses paroles avec une ferveur telle qu’elles en perdirent pratiquement tout leur sens, et sans jamais en déduire ce qu’elle voulait au juste. Ce dont il était vivement conscient, par contre, c’étaient les poils châtains qui frisaient sur les mains de Tor, blondis par le soleil; quand il saisissait un verre de bière, il avait l’air de tenir un dé à coudre. Lucy, qui détestait Tor, décida alors de proférer un énorme mensonge à son sujet. Marina lui faisait ses adieux lorsqu’il lui souffla :

— Mais avant de partir, il faut que je te dise quelque chose à propos de ton Tor.

— Ah oui, vraiment?

— Oui, malheureusement. Fort malheureusement, en fait.

Elle croisa les bras.

— De quoi s’agit-il?

Il réfléchit un moment. Puis, tenant son mensonge, il joignit les mains et déclara :

— Je sais pertinemment, figure-toi, qu’il est fiancé avec une autre à Horning.

Elle éclata de rire.

— Qui t’a dit ça? C’est pas vrai!

— Ah, mais si, j’en ai bien peur. C’est même pour cette raison que je suis venu te voir. Je quitte Bury pour toujours, mais je ne supportais pas l’idée que tu sois ridiculisée.

— Qui est ridicule au juste?

— Tu peux faire de ce renseignement ce que tu voudras.

— Je crois que tu es jaloux de Tor, Lucy, rétorqua-t-elle.

— C’est incontestable, Marina. Je suis jaloux de Tor. Mais par-dessus tout, je le méprise profondément. Car si tu étais à moi, jamais on ne me verrait déambuler une autre femme à mon bras, ni la présenter comme ma promise à tous les passants. Si j’ai bien compris, elle a plusieurs années de moins que toi.

Quand il s’y mettait, Lucy était un menteur hors pair, un de ces cas d’exception capables de fournir de façon convaincante des indications contraires à la réalité avec la plus parfaite sincérité. Voyant que Marina commençait à le prendre au sérieux, il enfonça le clou :

— On dit aussi que la dot n’est pas une bagatelle, loin de là. Dans un sens, on ne peut pas vraiment le lui reprocher, à Tor.

— Ça suffit, Lucy, coupa-t-elle. Dis-moi tout de suite que c’est un mensonge. Tu vas le dire?

— J’aimerais pouvoir. Mais ce n’est pas possible, puisque ce sont les faits et que j’ai déjà conclu un pacte avec toi. Tu te rappelles?

Les yeux de Marina papillotaient dans tous les sens; elle n’écoutait Lucy qu’à moitié.

— Un pacte, répéta-t-elle d’une voix douce.

— Tu m’as demandé de toujours te dire la vérité, et j’ai juré. Oh, mais tu dois bien t’en souvenir, Marina. Puisque toi aussi tu as conclu le même pacte.

Ses yeux vides, affligés… Cette fois, elle le croyait pour de bon.

— Lucy, souffla-t-elle.

— Adieu! lança-t-il avant de tourner les talons pour prendre congé d’elle.

Il s’éloigna sur des jambes alertes de poulain en pensant : Quelle chose remarquable qu’un mensonge. Il se demanda si ce n’était pas la plus belle réussite de l’homme, et au bout d’un instant de réflexion, il conclut que ce l’était. Il envisageait son avenir avec un enthousiasme sincère et aurait pu faire une sortie triomphale si à deux cents kilomètres de là, à Ravensburg, la veille au soir, l’aide-mécanicien du train n’avait pas insisté pour reprendre du fromage au dessert.