Troupe 52

Extrait | Par Nick Cutter

Pascal Colpron

Article tiré du Weird News Network,
version en ligne, 19 octobre

L’AFFAMÉ
DE PRINCE COUNTY !

Par Huntington Mulvaney

Chers lecteurs, nous venons de recevoir des nouvelles effarantes en provenance de l’un de nos avant-postes les plus isolés, la petite communauté de pêcheurs de Lower Montague, à l’Île-du-Prince-Édouard. Une morne pointe rocheuse et inhospitalière émergée des eaux de l’Atlantique.

Ai-je tort de croire qu’il s’agit de l’endroit idéal pour un brin de diablerie ? Heureusement pour vous, nos yeux et nos oreilles sont partout. Nous voyons tout, nous entendons tout.

Cette nuit, Sadie Adkins, serveuse au Diplomat Diner à Lower Montague, s’est fait dérober son vieux pick-up de marque Chevrolet dans le stationnement du diner par un voleur anormalement émacié. Adkins a appelé à notre ligne sans frais après que la flicaille du cru eut cruellement et malicieusement rejeté ses supplications, les jugeant, et nous citons, « ridicules » et « insensées ».

« Moi, je peux vous dire qui a piqué mon foutu pick-up, a déclaré Adkins. Un vrai crève-la-faim ! »

Un homme non identifié aux cheveux taillés ras et aux vêtements amples est entré au Diplomat à 21 h. D’après Adkins, l’individu souffrait de malnutrition avancée.

« Maigre ! Je vous dis pas ! s’est exclamée Adkins devant nos intrépides chercheurs de vérité. Jamais de ma vie j’ai vu un homme aussi squelettique. Mais qu’est-ce qu’il était goinfre ! »

Adkins rapporte que l’inconnu a consommé cinq Petits déjeuners de l’affamé, qui consistent chacun en quatre oeufs servis avec trois crêpes au babeurre, cinq tranches de bacon, un chapelet de saucisses et des rôties.

« Il a tout bouffé, jusqu’à notre dernier oeuf, a ajouté Adkins. Il s’envoyait des pelletées dans la gueule et en redemandait. Son ventre a dû se gonfler comme une outre. Il… eh bien, il… Quand je suis repassée avec sa troisième platée, ou peut-être que c’était sa quatrième, je l’ai vu en train de s’enfiler les serviettes de table. Il les arrachait du distributeur, les mastiquait et les avalait. »

Après avoir réglé l’addition, l’homme non identifié est parti. Un peu plus tard, en sortant, Adkins a découvert que son pick-up avait disparu. Une nouvelle bassesse odieuse !

« Je peux pas dire que ça m’a étonnée, a-t-elle expliqué. On dirait que tous les maux de la terre s’étaient abattus sur ce type. »

Elle est restée silencieuse un moment avant d’ajouter un dernier détail sordide.

« J’entendais quelque chose en dedans de lui… je veux dire, sous sa peau. Je sais que ç’a l’air dingue. »

L’homme non identifié court toujours. Qui est-il ? D’où vient-il ? Les grands initiés – et nos fidèles lecteurs connaissent parfaitement ceux dont nous parlons : le gouvernement, les Services secrets, les Templiers, les Illuminati, les acteurs de l’ombre habituels – refusent d’offrir la moindre explication… mais nous remuons ciel et terre et fouillons des fichiers occultes. Nous nous lançons sur toutes les pistes prometteuses que nous communique le public par l’entremise de notre ligne sans frais.

Le mal plane au-dessus de la petite communauté tranquille de Prince County. Aucun homme ne peut avoir faim à ce point.

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MANGE MANGE MANGE MANGE

Le bateau ricocha sur les vagues, le vrombissement de son moteur se répercutant sur les eaux du golfe du Saint-Laurent. La lune faisait penser à un hameçon en os suspendu dans le ciel clair d’octobre.

L’homme était mouillé par les éclaboussures qui passaient pardessus le plat-bord. Sa silhouette était visible sous ses vêtements détrempés. On l’eût facilement confondu avec un épouvantail laissé à l’abandon dans le champ d’un cultivateur, éviscéré par les charognards.

« Si ça se sait, Mary Typhoïde aura l’air aussi inoffensive que Mary Poppins. »

Il avait volé le bateau à North Point, l’extrémité septentrionale de l’Île-du-Prince-Édouard. Il avait rejoint le quai à bord d’un pick-up dont il avait court-circuité le contact dans le stationnement d’un diner situé en bordure de route.

Putain qu’il avait faim. Il avait tellement mangé dans ce diner qu’il s’était ouvert la paroi de l’estomac ; le contenu de son ventre s’écoulait par la fissure et s’immisçait entre ses organes. Il n’en était cependant pas conscient. Dans son état actuel, il n’en aurait rien eu à foutre. Ça lui avait procuré un bien fou de combler le vide en lui… mais on aurait dit qu’il remplissait de terre un trou sans fond : on avait beau jeter pelletée après pelletée, ça ne faisait pas la moindre différence.

Soixante-quinze kilomètres plus loin, il s’était arrêté de nouveau après avoir aperçu la carcasse d’un raton laveur dans le fossé, éventrée, sa colonne vertébrale luisant à travers son pelage. Il avait dû fournir un effort surhumain pour ne pas bloquer la transmission et ramper jusque dans le fossé pour…

Il ne l’avait pas fait. Il était encore un homme, après tout.

Les tiraillements de la faim allaient cesser, se rassurait-il. Il y avait des limites à ce que pouvait contenir son estomac ; n’était-ce pas un principe scientifique ou quelque chose du genre ? Mais cette sensation ne ressemblait à rien qu’il avait connu par le passé.

Des images se bousculaient dans son esprit, comme un diaporama : ses mets préférés apprêtés avec soin, luisants, juteux à souhait, trop parfaits, tirés des pages de papier glacé du magazine Bon Appétit ; un festin indécent, bizarrement sexuel, hyper stylisé et obscène.

Il voyait des cerises confites qui débordaient d’une part de tarte feuilletée, chacune gorgée au seuil de l’éclatement, tels des globes oculaires révulsés et injectés de sang, le tout couronné d’un panache de crème fouettée…

Flash.

Un bifteck aussi épais qu’un dictionnaire, son os lui faisant de l’oeil au milieu des marbrures de la chair grasse, noircie et croustillante à souhait, un carré de beurre aux herbes fondant au sommet ; on dirait presque que la viande pousse un soupir alors que s’enfonce le couteau, la chair rôtie cédant aussi aisément que les gonds bien huilés d’une porte…

Flash.

Flash.

Flash.

Que ne mangerait-il pas à présent ? Il voulait ce raton laveur. Si la carcasse avait été devant lui, il aurait arraché les lambeaux de chair durcie de son pelage en loques ; il aurait écrasé son crâne et farfouillé parmi les éclats d’os à la recherche de son cerveau, qui serait aussi délicieux que le fruit d’une noix.

Pourquoi n’avait-il pas tout simplement mangé la putain de bestiole ?

Se lanceraient-ils à ses trousses ? Il s’y attendait. Il était leur plus grand échec, l’incarnation d’un ratage, mais aussi le détenteur de leur secret. Et il était toxique, tellement toxique. Du moins, c’est ce qu’il les avait entendus dire.

Il n’avait pas envie de blesser qui que ce soit. La possibilité qu’il ait déjà fait du mal à quelqu’un l’atteignait au coeur. Qu’avait dit Edgerton encore ?

« Si ça se sait, Mary Typhoïde aura l’air aussi inoffensive que Mary Poppins. »

Il n’était pas un homme mauvais. Pris au piège, il avait fait ce que n’importe qui aurait fait à sa place : il s’était enfui. Et ils l’avaient pris en chasse. Tenteraient-ils de l’attraper et de le ramener à Edgerton ? Il se demandait s’ils oseraient à présent.

Il n’y retournerait pas. Il se cacherait et resterait planqué.

Plié en deux, il manqua de passer par-dessus bord ; les tenailles de la faim broyaient ses entrailles. Il cligna des yeux pour chasser des larmes brûlantes et vit un point de lumière vaciller à l’horizon.

Une île ? Un feu de camp ?