Un lundi sans bruit

Extrait | Par Max Férandon

Thomas Bossard

Tueurs en scierie

Saint-Priest-la-Brume est un village en perpétuelle condensation : un endroit oublié du monde où, chaque matin, un voile nuageux s’élève et fait son nid jusqu’à ce que les heures verticales en viennent à bout. Un petit coin de Creuse, un mirage suspendu, une miette d’Hexagone où les hommes savent que le jour brumeux de leur mort, ils rejoindront le ciel en s’évaporant.

Ce réservoir d’humidité est régulièrement alimenté par de fortes précipitations et en ce lundi, les gouttières gargouillent comme les tuyaux des grandes orgues d’église. La petite scierie en marge du bourg n’y échappe pas. De crachins tenaces en averses nourries, la pluie répand sa profondeur humide sur le toit versant en tôle ondulée et les machines mal isolées renvoient des décharges électriques dès qu’on les effleure. Dans ce contexte sans isolant, il n’y a guère que les morts qui soient vraiment reliés à la terre.

Le scieur de long n’en mène pas large. Amédée connaît trop bien sa scie, sa maraudeuse comme il l’appelle, pour s’en approcher. Il est des marques d’affection dont on ne saurait trop se passer. Une bille de chêne avance sur le banc de scie sans broncher de l’écorce. Avec indifférence le ruban débite le tronc. Même les nœuds les plus recroquevillés s’envolent en une sciure chaude et parfumée; parfois s’élève une odeur de citron, parfois une odeur de caramel, parfois rien du tout. Le trait d’union fibreux, autrefois passerelle à écureuils et perchoir à saisons, se disperse en autant de planches. Un plateau, deux plateaux, un tas d’écorces, Amédée tient bon la cadence, il ne se fait pas d’illusions, sa scie est trop gourmande de forêt pour faire la différence, tout y passe : mélèze, tilleul, acacia, peuplier, feuillus, conifères, tout! Peu importe, elle diviserait, séparerait le condamné à mort sans même lui bander les yeux. Elle séparerait les continents si la Pangée ne s’était pas déjà scindée et les couples si les couples ne s’étaient pas divisés, poussant le zèle de la séparation jusqu’à parfois couper un doigt rêveur.

Amédée a ainsi perdu au cours des vingt dernières années deux doigts inattentifs sur la table de sciage, deux doigts dont il s’ennuie terriblement quand il lui faut compter les années qui lui restent avant la retraite ou exécuter un travail de précision. Heureusement, la vie est bien faite, les scieurs sont rarement des pianistes, ou alors seulement des interprètes de récitals en scie mineure.

Un arbre c’est beau, une planche c’est con, ne cesse-t-il de se répéter. Il n’aime plus son métier. L’a-t-il déjà aimé? Au fond, il était fait pour être berger et non bourreau, un gardien de forêt, un rassembleur plutôt qu’un séparateur. Mais son fantasme absolu, son jardin freudien, a toujours été de ne plus travailler les lundis, de ne plus se joindre au cortège de la grisaille hebdomadaire. Que ne ferait-il pas pour être un parfait déserteur de début de semaine et qu’ainsi, le jour le plus lourd devienne miraculeusement le plus léger. Mais comment faire pour s’évader dans une société du travail dont le navire amiral est piloté par le lundi? Il a bien effleuré le sujet avec Goguenard, mais son patron bourru est un inconditionnel du lundi. Le lundi c’est les affaires qui reprennent, c’est le téléphone qui sonne, les clients qui débarquent, c’est la pompe à billets qui se réamorce en recrachant toute la rouille du week-end. Alors pas question de négocier.

Chez Amédée, le syndrome du lundi a une résonance bien spéciale; il a le sentiment de toujours avoir été poursuivi par les lundis. Tout a commencé au temps de la petite école. Son maître d’alors, monsieur Duval, avec un D majuscule en forme d’arc pour tirer des flèches, entamait chaque semaine d’école avec une Dictée bien cambrée sur des mots Difficiles. Ces mêmes mots qui venaient chercher plus de consonnes dans l’ignorance des potaches que dans tout l’alphabet. Et, bien entendu, la moindre faute l’orthographe appelait sans délai le chant des gifles sur les petits visages parfumés à l’eau de Cologne. Dur baptême que le lundi, parvis de claques avant d’atteindre l’autel des coups de pied au derrière.

Dès l’enfance d’Amédée, rien ne pouvait rester un, il fallait que tout se sépare, se dessoude, se divise. Ses parents n’avaient pas échappé à ce courant. Ils avaient attrapé un drôle de virus, celui de la modernité, et divorcé en laissant leur fils unique aux soins de tante Marguerite. Tata Margot prit donc Amédée sous son aile de tata poule et l’éleva comme s’il était son propre fils, contre son sein. D’ailleurs, elle en avait un qui louchait et l’autre pas, un qui pointait vers Rome et l’autre vers Bagdad. Comme deux émissaires, un à la rencontre du Saint-Père et l’autre, du grand vizir, un mamelon et un mamelouk. Après ce fut l’armée dans le contingent des appelés, Amédée fit son service militaire quelque part en Allemagne, affecté à la garde d’une clôture qui manifestement gardait une autre clôture, sous les ordres d’un sous-officier qui, drôle de coïncidence, louchait aussi. À la différence près que son œil gauche pointait vers Amsterdam et l’autre vers Marseille.

Le lundi, c’était jour de corvée d’épluchage, il fallait se farcir des tonnes et des tonnes de patates, une montagne de tubercules pour nourrir tout le camp de l’Ouest. Un Everest parmentier que les cuisiniers s’empresseraient de faire trop cuire, tel que le recommandait le Savoir-faire culimilitaire. Au moins, dans le camp adverse, les garnisons de l’Est pouvaient se consoler en songeant que leurs épluchures fermentaient dans des cuves douteuses pour ensuite être distillées en une vodka infecte.

La malédiction du lundi, aurait-on pu dire, poursuivait Amédée depuis toujours, et rien n’arrivait à l’exorciser, pas même un dimanche soir en pente douce. Puis il se produisit un miracle : derrière cette grande arche des emmerdes, cette façade imprenable du devoir, Amédée dénicha accidentellement une clairière de tranquillité où les soupirs se transformaient en fleurs de pissenlit. Il y a une bonne dizaine d’années, alors que le moteur du banc de scie avait grillé sous les coups d’un terrible orage et que Goguenard, la finance en berne, ne pouvait pas le remplacer, Amédée fut contraint au « chômage technique ». Il découvrit, à sa grande surprise, le plaisir de nager à contre-courant, le bonheur délicieux de ne rien faire le lundi. Il s’en régala à tel point que depuis ce jour, il ne rêve que d’orages et de pannes.

Bien entendu, cette parenthèse accidentelle ne dura pas, on finit par réparer le vieux moteur de la maraudeuse et la cantatrice au timbre élevé put poursuivre son répertoire là où elle s’était arrêtée. Il n’en fallut pas davantage, le mal avait été fait, Amédée fut atteint d’une incurable maladie très peu documentée dans la littérature médicale : une lundinite aiguë, syndrome qui se caractérise par une irrépressible envie de liberté. Depuis cet accident existentiel, il s’est juré de tout faire pour retourner dans la vallée enchanteresse des lundis buissonniers, là où les arbres restent debout, où les pinsons emportent dans leur bec les aiguilles des montres.

***

Le souffle inaudible d’une voiture entre dans la cour de la scierie, un nuage sur des roues. C’est souvent comme ça qu’arrivent les problèmes, en silence, les emmerdes en chaussons de ballerine. Les panneaux latéraux de la bagnole sont recouverts de boue. La terre a mille ans et la voiture est toute neuve. De possibles acheteurs sans doute. Le patron d’Amédée cherche à se débarrasser de son usine à soupirs. Mais qui voudrait acheter deux pans de tôle avec un banc de scie aussi mal électrifié? Même le terrain ne vaut pas l’enjambée d’un arpenteur.

Les visiteurs en question sont deux gaillards rasés dans le genre papier sablé, deux gueules abrasives qui, à trop regarder le ciel, écorcheraient les nuages. Deux primates trop bien assis dans leur voiture pour vouloir en sortir, habillés avec des costumes cousus Giorgio, parfumés d’une eau de toilette plutôt voyante. Il pleut par les vitres entrouvertes, il poile dans l’encolure des chemises des visiteurs. Amédée ne bouge pas. Si ces deux étrangers veulent lui parler, qu’ils descendent donc de leur BMW. Les six mètres qui le séparent d’eux sont six mètres d’orgueil et on sait combien l’orgueil tient ses distances. Sans doute les hommes dans la voiture ont-ils l’habitude que l’on fasse acte d’allégeance en venant à leur rencontre, mais Amédée, lui, n’est le vassal que de sa douce et poitrinante Ginette.

Le chauffeur finit par sortir de sa berline sans pour autant couper le moteur, petite mélodie tout en velours. Le copilote, qui croyait s’en tirer sans se mouiller, débarque aussi. Le banc de scie, imperturbable, découpe du vide, des tranches de vide, avec une incroyable précision.

« On vô parler à Gogrrr! »

Tiens, Darwin avait raison, d’où peuvent bien sortir ces faux ukrainiens? Se demande Amédée.

« Goguenard n’est pas là, il n’est pas souvent là d’ailleurs. Si vous le rencontrez, vous lui direz que j’aimerais bien lui parler, moi aussi.

— On vô parler à Gogarrr! Nous vouloir important récupérer chose qui appartient nous.

— Je vous répète que moi aussi, j’aimerais bien lui parler, mais Goguenard pas là! Goguenard loin!

— On vô parler à Gognarr!

— Je dirai à Goguenard, pardon Gognarr, que vous êtes passés. Inutile de laisser vos cartes, de toute façon il doit savoir qui vous êtes. »

Amédée a raison, tous ceux et celles qui ont affaire aux frères Crasimir savent qui ils sont.

Ce que l’on sait de Lazar et Grigor :

• Faux jumeaux et vrais salauds. L’un brun, l’autre un peu rouquin du genre Bulgare irlandais, sans doute le résultat d’un chromosome égaré.

• Cognent et causent, parfois causent en cognant.

• Anciens athlètes olympiques de l’équipe d’haltérophilie bulgare, reconvertis dans le crime à l’épaulé-jeté.

• Appartiennent à la filière bulgare établie à Lyon à la fin des années quatre-vingt-dix, vaste préfecture du crime où ils jouent un rôle important, gagné de haute lutte face aux Corses en perte de corsitude.

Leur répertoire s’est diversifié avec le temps. Leur savoir-faire : l’import-export, et plus particulièrement l’acheminement de « matières premières ». Sous leur contrôle, des pipelines de petites Olga mal fagotées se sont déversés dans une Europe monétaire. Petites Olga que de faux lendemains déshabilleront. Une lettre à grand-maman pour lui dire qu’on est bien arrivée en France et puis plus de lettres du tout. Pendant ce temps-là, mamie Ukrainia roule des brouettes de bois pour chauffer ses hivers et ses espoirs avec pour seule consolation que sa petite Olga ait enfin pu trouver un bon travail.

Mais tout cela n’explique en rien pourquoi ces rouleurs de rrr et de mécanique rrrutilante s’intéressent autant à un Goguenard foncièrement rural.

Lazar Casimir, le relationniste du duo sans doute, déballe son baratin d’usage en affichant un sourire qui s’embroche très vite dans sa barbe de barbelés. Une véritable gueule de Berlin-Est, celui-là. Son petit frère Grigor, lui, reste grigorifié, le regard aimanté par la pile de cercueils vides qui tapissent le fond du hangar dans l’attente de leur contenu.

« Ça donne verrtige tous ces cerrcueils. On rreste dans le pays, nous fairre un peu de tourrisme en attendant Gognegnarrr. Petit détail, nos apparrreils photo à nous pas trente-cinq millimètrres, mais ploutôt neuf millimètrres. Alorrs dis à patrron de pas faire attendrre nous. »

C’est vrai qu’en photographie, ils s’y connaissent plutôt bien les Crasimir. Ces adeptes du viseur avec une forte propension pour la prise de vue en rafales ont une manière toute personnelle de mortaliser leurs sujets. Mais personne n’est parfait et ils n’arrivent jamais vraiment à effacer les yeux rouges sur leurs clichés, au contraire.

Amédée ne sait pas d’où vient ce frisson qui le traverse. Un début de grippe, l’infiltration de la pluie, ou peut-être bien celle de la peur. L’une et l’autre finissent toujours par venir à bout de l’étanchéité des hommes. Heureusement les chercheurs de Gognegnarrr remballent leur foutu accent et leur boîte à outils de menaces. Ils s’éloignent tout doucement en reculant à la manière de Clint Eastwood quand il sort d’un saloon.

***

Amédée essaie de mesurer tant bien que mal l’épaisseur du bourbier dans lequel son patron s’est encore fourré. Malheureusement, aucun instrument ne semble adéquat pour embrasser une zone aussi vaste et aussi profonde. À vrai dire, ce serait plutôt un cas de spéléologie, de descente dans les abîmes des coups tordus. Il faut dire que Goguenard, version originale du Gognegnarrr, manifeste un irréductible penchant pour la combine géniale censée le propulser au firmament mais qui dans les faits, ne parvient jamais à l’extirper de sa triste goguenardise. La liste de ses déboires est aussi longue que colorée. Tout a commencé il y a trente ans avec une première bonne mauvaise idée : les palettes rétractables. Une sorte de plateforme mobile, adaptable, censée faire gagner de l’espace dans le transport et l’entreposage des marchandises. En effet, ça s’est si bien rétracté qu’après plusieurs accidents de chariot élévateur, les transporteurs qui lui avaient fait confiance décidèrent tous de revenir aux méthodes traditionnelles. Non seulement les palettes se rétractaient bel et bien, mais la marchandise qu’elles supportaient aussi. C’est ainsi que des chargements entiers de télévisions terminèrent leur existence cathodique sur le bout d’un quai d’embarquement. Au bout du compte, il n’y eut que Goguenard qui ne se rétracta pas.

Un laps de temps suffit pour oublier cette douloureuse mésaventure. Il revint à la charge avec une autre bonne mauvaise idée : le pieu de clôture, rien de moins. Réinventer le piquet est un acte mystique puisque cela fait huit mille ans qu’il existe. Qu’est-ce que Goguenard pouvait apporter à cette chose si simple, mais terriblement aboutie? Le patron avait été prêt à nier le néolithique. Il avait conçu un ressort mécanique pour tendre le barbelé ou tout autre grillage. Effectivement, sur le papier, ça marchait. Sur le terrain, ça coinçait plutôt les doigts. Toujours à grand renfort d’arguments massue, il finit par convaincre des coopératives agricoles de vendre son mécanisme révolutionnaire. Des agriculteurs ouverts au progrès encaissèrent quelques bonnes douleurs aux doigts; même les vaches, seulement accaparées d’habitude par le passage du train, surtout le quinze heures quinze de Montluçon, dressèrent des oreilles inquiètes. Goguenard dut faire face à de nombreuses plaintes au tribunal de Guéret et connut un peu de célébrité dans le journal régional dans la rubrique des doigts écrasés.

La résurrection n’attendant jamais la fin du deuil chez Goguenard, il fomenta aussi la revente de vieilles mobylettes en Roumanie, de conteneurs de machines à écrire en alphabet cyrillique, de pneus avec des petits défauts (si petits les défauts, si grande l’autoroute), sans oublier la mise en marché de ces fameuses montres de l’ère soviétique avec une seule aiguille dans le cadran, la petite. Le Kremlin tournait aux heures et avait envoyé les minutes au goulag. Une montre d’une précision toute CCCP qu’Amédée s’était empressé de porter au poignet pour justifier ses retards au travail. Aussi n’est-il pas étonnant qu’avec une telle conjoncture de planètes et autant de dévotion envers le culte du raccourci, Goguenard soit un jour poursuivi par d’autres adeptes du couper court.

***

Mais n’est-ce pas la Mercedes grise de Goguenard qui se trémousse au portail d’entrée? Décidément, les visiteurs jouent au chat et à la souris ce matin. Môssieur Goguenard roule toujours en voiture d’homme d’affaires, sièges en cuir, brise nordique au mois de juillet, et un moteur qui ne demande qu’à en découdre. L’étoile de Stuttgart, signe extérieur de réussite, remonte l’estime mieux qu’une paire de bretelles un pantalon. Du régime dans les reprises, certes, mais jamais dans l’assiette. À la maison, Goguenard a sa Germaine. Sur la route, sa germanique. La première freine, la seconde accélère. Le patron n’est pas de bonne humeur.

« Zut et zut, ce con d’Auvergnat a encore raflé toutes les enchères, à cinq mille l’arbre! Je n’ai pas pu suivre! Si tu les avais vus, des vraies colonnes grecques. On aurait pu fournir les tonneliers pour tout le Bordelais.

— On continuera à faire des palettes, alors… répond Amédée.

— Quoi? c’est tout ce que tu trouves à dire, Médée? Moi je te parle de l’Antiquité grecque, du Parthénon, et toi tu me reviens avec tes palettes. Le Parthénon, c’est quand même mieux qu’une estrade!

— Godasse, y a deux blaireaux qui te cherchent furieusement. Le premier a l’air con et l’autre a l’air méchant. Tout un alliage, ces deux-là. Qu’est-ce que tu leur as fait? Ils roulent en compte en banque, si tu avais vu la bagnole… et ils sont pas là pour t’acheter des palettes.

— Ils sont combien?

— Deux! Je viens de te le dire, mais deux qui paraissent nombreux, très nombreux.

— Dis-leur que je ne vis plus à Saint-Priest-la-Brume, que j’ai changé de département, trouve quelque chose et préviens-moi quand ils seront partis.

— Combien tu leur dois?

— Ça dépend si on parle en vies ou en argent. En argent, beaucoup. En vies, il faudrait que je meure au moins trois fois pour pouvoir les rembourser. Une, ce ne serait pas assez.

— Ah, tiens, quelle coïncidence, Ginette n’arrête pas de me casser les oreilles avec un livre qu’elle lit en ce moment sur la réincarnation. Paraît qu’on a plusieurs vies en banque. C’est bon à savoir. Mais dis-moi, qu’est-ce qu’un gars comme toi peut bien leur avoir fait?

— C’est encore à cause de ces foutus écrins à macchabées. Une vraie malédiction, je te jure. Au lieu de les laisser pourrir, j’avais trouvé l’occasion de les rentabiliser un peu en faisant du transport pour une entreprise qui préfère ne pas avoir son nom dans l’annuaire. Un Federal Express du ni vu ni connu, si tu veux, où le bon de livraison se résume à un regard méchant. Après tout, quoi de mieux qu’un cercueil pour planquer des trucs? J’ai commencé à faire de la livraison, par-ci par-là, les trois premières ont marché et ça payait plutôt bien. Convoyer un cercueil, c’est reposant, au moins t’es pas obligé de parler au client comme les chauffeurs de taxi. Tu imagines? « Et vous êtes mort de quoi exactement? » Enfin, tout allait comme sur des roulettes, mais voilà… Dans l’un des cercueils que je convoyais au port du Havre, il y avait un objet très convoité par des gens de l’Est. Non seulement j’avais mis les pieds dans une chasse gardée, mais en plus je me suis fait piquer le corbillard dans un stationnement. Depuis, ils pensent que j’ai monté le coup et veulent absolument récupérer ce qu’il y avait dans le cercueil.

— Et c’était quoi?

— La fille du soir, un tableau volé dans la résidence d’un riche industriel à la retraite. Le genre de vieux qui se fait momifier après sa mort avec des bandelettes de billets de banque comme le pharaon Toutanpognon. »

Sur ce, Goguenard s’engouffre dans sa Mercedes, sur le seuil glissant de la fuite.

Dans la scierie, un arbre réduit à son plus simple appareil, dont les branches naguère portaient le ciel avec fierté, fait face à son bourreau d’acier. Amédée décide alors d’éteindre le moteur électrique de la scie. Il voudrait tant recoller tous les morceaux de ce centenaire, lui redonner un peu de sa dignité. Et laisser aux hommes de mauvaise volonté l’immense décousue qui leur va si bien.