Corona suppliciorum

Extrait de Maleficium | Par Martine Desjardins

Extrait de Maleficium

Vous m’excuserez, mon père, si je garde mes gants pour me confesser. Je préfère ne pas toucher cet accoudoir contaminé par tant de doigts souillés par le péché, car ce qui salit les mains ne salit-il pas aussi l’esprit ? Je sais que seuls les prélats sont autorisés à porter des gants à l’église mais, comme vous voyez, ceux-ci n’ont rien en commun avec les objets de vanité brodés d’or et sertis de perles dont se paraient les rois jusque dans leurs tombeaux. Ils ne sont ni en samit ni en chevreau, et n’ont pas bénéficié, comme ceux du Beau Brummel, des soins de trois gantiers — un pour les doigts, un pour l’empaumure, un pour la manchette. Ce sont d’humbles gants de jardinage, semblables à ceux dont se munissent tous les amateurs de roses depuis l’Antiquité. Vous en auriez aussi besoin, mon père. Je vous ai vu tout à l’heure tenir à mains nues la rose qu’une paroissienne anonyme avait laissée sur votre autel. Vous auriez pu vous blesser le doigt et qui sait quelle infection purulente cette piqûre aurait entraînée…

La Bible ne dit-elle pas que les épines et les chardons ne poussent que sur terre ? Il n’y avait donc pas de roses dans le jardin d’Éden. Que des arbres aux fruits comestibles, ainsi que quelques bosquets où Adam et Ève cachèrent leur nudité. Si vous voulez mon avis, ce soi-disant jardin, avec ses quatre parcelles séparées par les quatre bras d’un fleuve, mérite plutôt le nom de verger. Vous trouverez peut-être que je blasphème, mais il me semble que l’homme, à la sueur de son front et sans l’aide d’aucune puissance supérieure, a réussi à créer ici-bas des espaces infiniment plus dignes du nom de paradis. Je ne parle pas de ces parcs anglais, de ces parterres à la française ni de ces folies à l’italienne où la nature domestiquée pourrait servir de salle des pas perdus aux âmes du purgatoire. Non, les jardins de délices auxquels je fais allusion sont ceux conçus par les Persans pour donner aux bons musulmans un avant-goût de l’au-delà.

J’ai vu moi-même les jardins de Chiraz, et laissez-moi vous assurer que rien ne semble plus miraculeux, au milieu des plaines arides, que ces sanctuaires de verdure où l’on cultive avant tout l’ombre et la fraîcheur. Leur espace, toujours rectangulaire, est délimité par une lisière de sycomores, de myrtes et d’arbres fruitiers, où le promeneur n’a qu’à tendre la main pour cueillir une figue sucrée ou un abricot juteux. À l’intérieur s’étendent les mosaïques fleuries des parterres, avec leurs quatre écoinçons de lilas et leurs arabesques de zinnias, de tulipes, d’iris, d’œillets. Leurs allées se rejoignent au bassin central, où les décors élaborés des carreaux de faïence bleutée se mêlent aux reflets d’un pavillon de plaisance ployant sous le poids des roses. Ces jardins ont atteint un tel degré de perfection qu’ils ont inspiré les motifs ornementaux des magnifiques tapis tissés sous les dynasties sassanides, samanides et safavides. D’ailleurs, le premier tapis dont il est fait mention dans la littérature perse est une œuvre fabuleuse représentant le jardin du palais de Ctésiphon, avec ses fleurs incrustées de rubis et d’émeraudes, offert au roi Chosroês pour qu’il ait quelque chose à contempler durant les mois d’hiver.

Je dois vous dire, mon père, que je collectionne les tapis persans depuis plus de trente ans. J’ai hérité cette passion de ma mère, pour qui le mobilier, les tentures et les bibelots n’étaient que des accessoires destinés à complémenter et à mettre en valeur les riches ouvrages couvrant les parquets. Elle prétendait qu’il n’y avait pas de meilleur critère pour juger du goût des gens, de l’étendue de leur culture et de la profondeur de leurs sentiments que l’intérêt qu’ils démontraient envers ses tapis. Quiconque avait le malheur de les fouler sans respect n’était plus jamais invité chez elle. J’appris dès mon plus jeune âge à retirer mes chaussures en entrant dans la maison, à distribuer mes pas équitablement à travers les pièces afin de ne pas causer d’usures indues, à enjamber les franges sans les déranger. Pour m’amuser, les jours de pluie, ma mère me défiait d’identifier les divers motifs décoratifs qu’elle pointait du pied : la larme stylisée que l’on nomme boteh, le gol octogonal — aussi appelé « patte d’éléphant » —, la rosace herati, le vase zil-i-sultan flanqué d’un oiseau, ou encore l’arbre de vie. À treize ans, je savais déjà distinguer un Tabriz d’un Kashan, un Kerman d’un Feraghan. À vingt ans, il me suffisait de passer la main sur le revers d’un tapis pour en déterminer la densité — pas un petit exploit quand on sait qu’un tapis digne de ce nom compte bien trois cent cinquante nœuds au pouce carré.

J’étais très attaché à ma mère. Je l’accompagnais souvent chez la couturière et je passais des heures à coiffer sa magnifique chevelure aux reflets acajou. J’avais vingt ans lorsqu’elle mourut d’une mauvaise chute de cheval. Pour me remettre de ce deuil cruel, je vendis les trente-deux tapis de sa collection et misai ce que j’en tirai sur une pièce d’une beauté inouïe, trouvée dans une enchère privée : un tapis de Khorasan ressemblant à celui qui figure dans La leçon de musique de Vermeer. Je l’exposai sur le sofa du salon, où il était toujours à portée de ma main. La consolation qu’il m’apporta, toutefois, fut de courte durée. Au bout de quelques semaines, je m’étais lassé de sa texture un peu rugueuse et songeais déjà à le remplacer par un tapis de prière tout en soie d’Ispahan, que j’avais d’abord aperçu dans la vitrine du fournisseur attitré des magnats ferroviaires de Montréal et sur lequel j’avais jeté mon dévolu après l’avoir seulement effleuré du doigt. Cet ouvrage d’une douceur exceptionnelle, une fois en ma possession, ne parvint pas plus à retenir mon affection, puisque je l’échangeai presque aussitôt contre un tapis tissé à Senneh sous le règne du shah Abbas le Grand et dépeignant une scène de chasse au sanglier. Le pelage des animaux était si bien imité que j’en avais des frissons à les caresser.

J’aurais pu meubler dix maisons avec tous les tapis qui me sont ainsi passés entre les mains, et prendre ma place parmi les plus grands collectionneurs. Or, il n’est pas dans ma nature d’accumuler. Peut-être m’accuserez-vous de frivolité, mais je ne m’attache à rien et je n’ai aucun scrupule à abandonner ce qui m’appartient pour poursuivre ce qui n’est pas encore à moi. C’est ainsi que, de conquête en conquête, et par une série de transactions judicieuses qui m’ont chaque fois apporté des profits faramineux, je devins l’an dernier le propriétaire de ce que maints experts considèrent comme l’un des tapis les plus rares du monde : le célèbre Ardabil étoilé. Il devait ce surnom aux constellations ornant sa bordure. Son champ indigo parsemé de fleurs nacrées représentait un jardin sous la lune. La première fois que j’y touchai, je manquai m’évanouir tant son velours était dense et touffu. Imaginez : le tapis comptait pas moins de trente-deux millions de nœuds — une somme de travail phénoménale même pour un artisan capable d’en nouer dix mille par jour ! Selon la légende, il aurait été autrefois le plus précieux joyau de Jannat Sara, la « maison du paradis » attenant au mausolée du cheikh Safi al-Din, à Ardabil. Les Russes l’auraient volé en 1827, lorsqu’ils mirent la ville persane à sac. Quoi qu’il en fût, c’est par l’entremise de la réputée maison Siegler de Vienne que je m’en portai acquéreur. Le propriétaire, monsieur Karl, avait été l’un des premiers à se lancer dans l’importation après que l’Exposition universelle de Vienne eut ranimé l’intérêt des Européens pour les tapis orientaux, quelque trente ans auparavant. Nul ne connaissait mieux la Perse que lui. Il avait traversé le massif de l’Elbourz et les monts Zagros à la recherche des plus beaux ouvrages tissés par les tribus nomades. Il avait ainsi rapporté, de chez les Qashqai, un tapis de laine non tressée aussi fine que la soie, aux bleus et aux rouges exceptionnels, qu’il avait vendu au réputé neurologue Sigmund Freud et qui recouvrait maintenant un divan dans son cabinet de consultation. Si quelqu’un pouvait apprécier ce que représentait l’Ardabil étoilé, c’était bien monsieur Karl — et il me le fit payer en conséquence.

« Cette fois, lui dis-je après avoir conclu la transaction, je crois que je devrai mettre la Perse sens dessus dessous pour trouver un autre tapis qui me cause autant d’émotion. »

Monsieur Karl commença par acquiescer, puis, après une légère hésitation, se ravisa :

« À moins, bien sûr, que vous ne vous rendiez à Chiraz…

— Qu’irais-je faire à Chiraz ? demandai-je sans cacher mon étonnement. Les artisans de là-bas sont certes habiles, mais leurs ouvrages ne peuvent rivaliser avec cet Ardabil !

— Lors de mon passage dans cette ville, le maître de la corporation des tapissiers m’a affirmé que dans un des palais se trouvait un tapis à peine plus grand qu’un tapis de prière, tissé par un seul artisan, et comptant pas moins de quarante millions de nœuds.

— C’est à peine croyable ! Il faudrait qu’un homme y ait consacré toute sa vie !

— Je n’ai pas vu l’objet moi-même, concéda monsieur Karl. Il pourrait s’agir d’une simple rumeur… »

Je ne sais si le marchand viennois avait prononcé cette phrase pour me consoler, mais elle me fit l’effet contraire : je perdis aussitôt tout intérêt pour l’Ardabil étoilé. Une fois revenu à mon hôtel, je ne pris même pas la peine de le dérouler ; je le fourrai dans une malle et préparai mes bagages. Le lendemain, je partais pour Istanbul par l’Orient-Express. De là, ni les cahotements des chemins de fer ottomans ni les embûches des routes persanes ne m’empêchèrent de rejoindre Chiraz. À cette époque, le shah Mouzaffer-ed-Din venait à peine de monter sur le trône de son père assassiné ; en quelques mois, il avait déjà mis son royaume au bord de la faillite en empruntant des sommes colossales aux Russes et aux Français pour financer ses dépenses extravagantes et ses voyages d’apparat dans les capitales européennes. Ses débiteurs, en retour, s’étaient approprié les concessions minières et s’étaient immiscés dans toutes les sphères d’influence. Chiraz, à mon arrivée, pullulait d’étrangers qui se disputaient la voie commerciale vers le golfe Persique pour acheminer de l’opium, du tabac et du coton aux comptoirs de Port-Saïd et de Bombay. Au bazar Vakil, les petits commerçants vendaient les pantoufles et les épices à prix d’or. Quant aux marchands de tapis, ils n’avaient aucun scrupule à refiler aux acheteurs naïfs des carpettes teintes avec des colorants de synthèse, bien que ceux-ci fussent formellement interdits par le gouvernement. Le maître de leur corporation, le seigneur Arash Borhani, ne cessa de déplorer cette détérioration de la qualité lorsque je le rencontrai dans l’alcôve qu’il occupait en plein cœur du bazar. Lui-même n’approuvait que les teintures à base de brou de noix, de feuilles de vigne, d’écorce de grenade et de pierre d’azur.

« Autrefois, dit-il en me servant un verre de thé aux pétales de roses, du temps où Chiraz était la capitale de la Perse, les plus beaux tapis tissés dans les montagnes environnantes n’étaient pas pour les yeux des étrangers. Ils étaient réservés à l’usage exclusif du shah. Tous ont été emportés à Téhéran lorsque la cour y a déménagé, à l’exception d’un seul, qui est aujourd’hui propriété de notre gouverneur. On l’appelle Eram : le tapis du paradis. »

Le seigneur Borhani m’ayant confirmé qu’il s’agissait là du fameux tapis aux quarante millions de nœuds dont il avait vanté les beautés à monsieur Karl, je le suppliai de m’introduire auprès du gouverneur.

« Pour le rencontrer, vous n’avez pas besoin d’introduction, dit-il. En tant qu’étranger, vous êtes naturellement bienvenu aux fêtes qu’il donne tous les après-midi dans ses jardins. S’il apprend que vous êtes amateur de tapis, il ne manquera pas de vous montrer le sien, car il en est très fier. »

Je fus un peu étonné d’entendre que l’on pouvait entretenir un jardin dans un climat aussi aride, mais j’allais bientôt découvrir que Chiraz était baignée par un important réseau de canaux souterrains amenant l’eau des montagnes et irriguant la moindre parcelle de terre. En fait, la ville recelait tant de jardins et de vignes qu’elle avait acquis le titre de Cité du vin et des roses — des douceurs abondamment célébrées par les poètes Hafez et Saadi, tous deux originaires de Chiraz. L’heure étant déjà avancée, je ne perdis pas une minute et filai vers le palais d’Eram, qu’occupait le gouverneur par prérogative royale. Les deux gardes postés aux grilles me firent force salamalecs en m’invitant à entrer. Je suivis une allée bordée de cyprès et atteignis un bassin limpide où se dédoublaient les colonnes torsadées d’un de ces élégants palais persans aux moulures aussi appétissantes qu’une vitrine de pâtissier. Entre les parterres fleuris, à l’ombre d’amandiers vénérables, déambulaient les invités du gouverneur — des attachés britanniques, une délégation russe, un comte italien, un ambassadeur ottoman et je ne sais combien d’envoyés français dont les péroraisons couvraient le chant des rossignols. L’air était chargé des parfums que les roses avaient emprisonnés dans les replis de leurs corolles et qu’elles exhalaient maintenant sans vergogne. Comme je me penchais pour mieux les respirer, j’entendis derrière moi une voix chevrotante déclarer :

« Les jardiniers se divisent en deux clans : les amateurs de roses et les autres. J’espère que vous ne faites pas partie des autres… »

L’homme qui m’avait adressé la parole était un pasteur anglican, fondateur de la Société horticole du Sussex. Il était à Chiraz à l’invitation du gouverneur, qui lui avait demandé de créer une rose bleue qui porterait le nom du shah Mouzaffer et qui serait offerte au souverain le jour de son anniversaire. Le révérend Baxter était accompagné d’une jeune femme qu’il me présenta comme son assistante et qui avait elle-même l’air d’un rosier tant il y avait de fleurs piquées en couronne autour de sa tête. Ses cheveux avaient d’ailleurs la couleur du bois de rose et lui tombaient jusqu’au bas du dos — pas en boucles souples et soyeuses, toutefois, mais en broussailles rêches, enchevêtrées, hirsutes ! On aurait dit une forêt de ronces gardant le château d’une belle endormie, prête à retenir dans ses rets toute main qui s’y serait égarée. Cette coiffure donnait à la dame un air revêche, qui n’était en rien adouci par un défaut qu’elle avait à la lèvre supérieure, une sorte de cicatrice en forme de dard. Cette cicatrice se tordit en une moue désapprobatrice lorsque j’assurai le révérend que j’avais peu d’intérêt pour les jardins, de roses ou autres, et que mon unique passion était les tapis persans.

« Qu’est-ce qu’un tapis persan sinon un succédané de jardin en format réduit et artificiel ? dit-elle d’un ton un peu méprisant. Nul ne peut apprécier les beautés du premier sans comprendre l’art du second. Fort heureusement, vous ne pouviez mieux tomber pour vous instruire, puisque ce jardin est le plus beau de tout Chiraz. On l’appelle Bagh-e-Eram — le jardin du paradis.

— Peut-être avez-vous raison, répondis-je, un peu piqué. Mais le tapis a un net avantage sur le jardin : c’est un coin de paradis que l’on peut posséder. Et j’ai bien l’intention de convaincre le gouverneur de me vendre le sien. »

En entendant cela, le révérend Baxter s’empressa de me mettre en garde :

« Le gouverneur tient au tapis d’Eram comme à la prunelle de ses yeux ! Il n’acceptera jamais de vous le céder.

— Au mieux, il vous proposera un pari, dit son assistante. Mais méfiez-vous de lui. C’est un tricheur qui vous fera perdre ce que vous avez de plus précieux. »

Négligeant ce sage avertissement, j’allai trouver le maître des lieux, un homme avenant qui portait une paire de gants en satin de la plus grande extravagance. En entendant que j’étais propriétaire de l’Ardabil étoilé, il ne se fit pas prier pour me montrer son tapis du paradis.

« Il faut nous presser si nous voulons profiter des derniers rayons du jour », dit-il en me précédant dans l’escalier qui menait à la terrasse du palais.

De là-haut, je jetai un coup d’œil au jardin qui se déroulait à mes pieds et pus constater, malgré la pénombre envahissante, que l’assistante du révérend ne m’avait pas menti : qu’il fût d’Eram ou d’Éden, ce jardin était bel et bien un immense tapis naturel avec son médaillon central, sa bordure, ses franges. Le gouverneur frappa dans ses mains et, au même moment, les serviteurs allumèrent des centaines de lampes ajourées autour du bassin et au détour des allées. L’eau se para aussitôt de moirures lunaires et les fleurs, dans les parterres, se mirent à luire comme du vermeil dédoré. Pour un peu, je me serais cru devant mon Ardabil. Cette merveille n’était cependant qu’un avant-goût de celle qui m’attendait dans le salon où me conduisit le gouverneur. Cette pièce, attenante à la terrasse, était tapissée de fragments de miroirs dans lesquels les lueurs orangées du crépuscule se morcelaient en paillettes pour allumer de leurs feux ce qui aurait aisément pu passer pour un des tapis magiques des contes persans. Son dessin représentait une luxuriante roseraie, avec des arbustes buissonnants et des espaliers de rosiers grimpants. Chaque fleur était tissée avec tant de précision qu’il était possible d’en compter les feuilles, les tiges et même les épines. Sur les corolles, des gouttes de rosée semblaient scintiller au soleil. Une profusion de fils d’or lui donnait l’éclat translucide des émaux.

« Palpez son velours, m’exhorta le gouverneur. Il a la douceur des pétales secrets d’une vierge… »

Mais je n’osais pas, mon père. Toute ma vie je n’avais songé qu’à posséder ; or, pour la première fois, je voulais me donner tout entier. Oui, me donner au tapis du paradis ! Cette vénération était si forte que je me sentais tomber dans l’idolâtrie. Ne pouvant plus contenir mon adoration, je me prosternai devant lui, en extase.

Le gouverneur profita de ce moment de faiblesse pour me faire une proposition des plus malhonnêtes.

« Donnez-moi votre Ardabil, dit-il. En échange, vous aurez une chance de gagner l’Eram. »

Je courais surtout le risque de me faire rouler, mais le miroitement de ce faible espoir suffit à me convaincre d’accepter les conditions du gouverneur. Sans discuter, je lui cédai mon trésor.

« À la bonne heure, dit-il en se frottant les mains. Je vous défie maintenant de deviner le nombre exact de couleurs que contient mon tapis. Et comme je suis magnanime, je vous accorde jusqu’à demain midi pour y réfléchir. »

Résoudre une telle énigme aurait dû être pour moi un jeu d’enfant. Mais le tapis d’Eram était un mirage aux reflets insaisissables. Ses brins, voyez-vous, n’avaient pas été teints. L’artiste qui les avait noués avait patiemment agencé les infinies variations des tons de laine naturelle, qu’il avait dû choisir avec circonspection sur des agneaux, des chevreaux, des chameaux et je ne sais quels autres animaux. Les bruns, les roux et les blonds se multipliaient sous leurs innombrables chatoiements. Même les blancs et les noirs n’étaient pas constants. Je passai la nuit à essayer de me fixer. Par moments, j’étais convaincu que le tapis n’avait que cinq couleurs. L’instant d’après, j’aurais mis ma main au feu qu’il y en avait mille. Au petit matin, je décidai d’aller méditer la question dans la roseraie du mausolée de Saadi. Des jeunes gens étendus à l’ombre des cyprès récitaient des vers du poète pendant qu’au bout des allées les jardiniers s’affairaient à réorganiser d’immenses massifs de bougainvilliers en pot — une tâche répétée quotidiennement afin d’assurer au parc un aspect toujours changeant. La brillance des fleurs pourpres, magenta et orangées, le parfum des roses, le chant modulé des rossignols composaient ensemble un poème qui me fit ressentir davantage le poids de mes soucis. En passant devant la maison de thé où les hommes fumaient tranquillement le narghilé, je reconnus, à sa coiffure exubérante, l’assistante du révérend Baxter. Elle était assise à une table devant un sorbet à la grenade. Je la saluai de loin et elle eut la gentillesse de me faire signe de venir la rejoindre. Je brûlais de l’entretenir du tapis d’Eram ; cependant, je crus plus poli de lui demander d’abord comment avançait l’hybridation de la rose bleue. Apparemment, le révérend n’avait réussi à obtenir qu’une fleur d’un parme timide, mais il ne perdait pas la foi : la roseraie de Saadi comptait soixante-douze variétés de roses et il avait l’intention de toutes les croiser.

« Il serait peut-être plus utile, hasardai-je, de chercher à créer une rose dépourvue d’épines… »

Sans le savoir, j’avais, par ce commentaire, démontré mon ignorance. Cela me valut une verte semonce.

« Les roses n’ont pas d’épines, s’insurgea ma compagne, elles ont des aiguillons ! Les épines sont de petites branches effilées qu’on ne peut arracher sans blesser la plante. Les aiguillons, au contraire, ne sont que collés à la tige et s’en détachent facilement. Leurs formes sont aussi variées que le sont les corolles des roses : certains ressemblent à des dents, d’autres à des crochets, d’autres encore à des poils d’ortie. Ce qui veut dire qu’il y a ici au moins soixante-douze façons de se piquer. D’ailleurs, n’avez-vous pas remarqué de beaux exemples d’aiguillons sur le tapis d’Eram ? »

Je profitai de l’occasion pour me plaindre à la jeune femme que je n’aurais sans doute plus jamais la chance d’admirer le tapis du paradis, puisque je ne parvenais pas à déterminer combien il comptait de couleurs. Elle me lança un regard plein de reproches.

« Vous voilà bien avancé. Ne vous avais-je pas mis en garde contre les tricheries du gouverneur ? Si vous m’aviez écoutée, vous seriez encore en possession de votre Ardabil étoilé. Heureusement pour vous, j’ai l’oreille fine et je peux encore vous aider. »

Elle me raconta que son hôte affectionnait beaucoup trop le vin de Chiraz. Un soir, elle l’avait trouvé dans le salon aux miroirs, vautré sur son tapis et marmonnant : « Qu’elles sont douces, vos toisons, mes soixante-douze houris du paradis ! » Sur le coup, elle n’avait pas accordé d’importance à ces divagations d’ivrogne.

« Maintenant que j’y repense, toutefois, je me dis que l’Eram a peut-être été tissé avec les cheveux de soixante-douze vierges… »

À ces mots, je bondis sur mes pieds. J’assurai la jeune femme de toute ma gratitude, je m’excusai de prendre congé d’elle de façon aussi cavalière et je quittai la roseraie de Saadi sur-le-champ. Un tapis fait de chevelures féminines ! Si j’avais eu seulement l’audace de l’effleurer, j’aurais immédiatement reconnu l’origine humaine de ses brins si fins et je n’aurais jamais commis la grossière erreur de les prendre pour de vulgaires poils d’animaux ! Je me présentai chez le gouverneur sans même avoir pris le temps de me raser. Je fus à nouveau conduit dans le salon des miroirs, où le soleil entrait cette fois par toutes les ouvertures. Un seul regard suffit à m’assurer que la jeune femme ne s’était pas trompée : les teintes du tapis correspondaient bien à celles des cheveux humains. Quant à savoir si ceux-ci provenaient de vierges véritables, voilà une énigme que je n’étais heureusement pas tenu de résoudre. Je me gardai de dévoiler mon jeu au gouverneur et pris mon air le plus piteux pour lui annoncer que je devais déclarer forfait. Je n’avais, lui dis-je, pas réussi à trouver la réponse à sa question et j’en étais donc réduit à la deviner.

« Bien sûr, cher ami, s’exclama-t-il avec un large sourire. Dites un chiffre, n’importe lequel… »

Je dodelinai de la tête, je dansai sur un pied et sur l’autre, je fis mine de compter sur mes doigts. Après une éternelle hésitation, je finis par lancer de ma voix la plus claironnante :

« Soixante-douze ! »

Le gouverneur blêmit et, en émettant de petits couinements, se mit à se ronger le poing. Je ne lui donnai pas le temps de se remettre de sa défaite. J’enroulai l’Eram, le chargeai sur mon épaule et quittai le palais sans autre forme de procès.

De retour dans ma chambre, j’étendis le tapis sur mon lit. Ainsi soutenu par les oreillers, il avait l’air d’une femme endormie. Durant tout l’après-midi, je restai immobile à contempler les beautés de sa roseraie des délices. Au coucher du soleil, je commençai à tourner autour, à m’approcher en douce, à le frôler fortuitement. J’enroulai quelques franges autour de mon index, puis mes doigts remontèrent le long de son flanc poli. J’espérais éveiller ses sens, susciter un frisson. Mes caresses plus insistantes finirent par lui arracher un soupir. Alors je me penchai sur lui et laissai mes mains le parcourir en tous sens, découvrir une à une les soixante-douze chevelures qui, dans mon esprit, se confondaient parfois avec des toisons pubiennes. Pendant ce temps, mes ongles tentaient de s’immiscer entre leurs brins profonds, mais ceux-ci étaient tissés trop dru : le velours était plus fermé qu’un hymen. Je n’insistai pas. Si j’étais patient, les vierges du paradis m’ouvriraient leurs mystères. Après des années d’errances éperdues, j’avais enfin trouvé le tapis de ma vie. Scellant mon engagement d’un baiser, je lui jurai amour, respect et fidélité.

Je ne pouvais quitter Chiraz sans remercier la jeune femme aux cheveux fleuris. Cherchant pour elle le cadeau le plus précieux, je retournai voir le seigneur Arash Borhani au bazar Vakil et lui demandai conseil. Il me montra un pommeau de selle incrusté de turquoises, un châle assez fin pour passer à travers un anneau, une bouteille d’eau de rose du même cru que celle servant à laver la Kaaba de La Mecque deux fois l’an. Mais il avait mieux encore : un flacon de verre soufflé contenant de l’essence de rose — le plus cher de tous les parfums, chaque once résultant de la distillation de dix mille fleurs et coûtant trois fois son poids en or. C’est ce que j’offris à l’assistante du révérend Baxter quand je la retrouvai dans les jardins de Saadi. Mon cadeau lui plut tant qu’elle s’en versa aussitôt sur la chevelure. Son geste déplaça sa coiffure et une des épingles qui la retenaient tomba sur le sol. Je m’empressai de la ramasser et je fus très surpris de constater qu’il s’agissait d’une longue aiguille au bout extrêmement piquant.

« Les épingles qu’utilisait ma mère étaient prudemment épointées, dis-je. Celle-ci risque de vous blesser !

— Ce n’est pas une épingle, répliqua la jeune femme. C’est un aiguillon ! »

Je restai un peu abasourdi : devait-elle donc tout ramener aux roses ? Je proposai plutôt de l’aider à se recoiffer. Comme autrefois avec ma mère, je m’installai derrière elle et commençai par fourrager dans ses cheveux, dont les tons de bois de rose auraient joliment agrémenté le tapis du paradis. Je n’avais pas sitôt enfoncé mes doigts entre ses boucles que la douleur fulgurante de mille piqûres me transperça les paumes. Figurez-vous, mon père, que le pourtour de sa tête était hérissé de dards dangereusement appointis, qui poussaient sur son cuir chevelu avec une vigueur inouïe.

« Vous avez une couronne d’épines ! m’exclamai-je en retirant mes doigts poisseux de sang. Comment est-ce possible ?

— Pas d’épines, répondit-elle simplement avec un soupir de découragement. D’aiguillons ! »

* * *

Ces aiguillons devaient avoir un pouvoir urticant, car dès que j’eus pris congé de la jeune femme, mes mains se mirent à enfler et furent bientôt si tuméfiées que j’y sentais battre mon pouls. Quand j’eus regagné ma chambre, je courus les faire tremper. Mais je n’éprouvai que des sensations dégoûtantes. Dans l’eau fraîche, dont rien ne troublait pourtant la parfaite limpidité, il me sembla d’abord effleurer de longs rubans d’algues échevelées. J’agitai la masse liquide et j’eus alors l’impression de patauger dans un magma de feuilles gluantes à travers lequel je rencontrais des rhizomes pourris et toutes sortes de plantes palustres en décomposition. J’attribuai ces hallucinations tactiles à l’œdème affectant mes mains et tentai de me rassurer : elles se dissiperaient sûrement au fur et à mesure que l’inflammation se résorberait. Or, l’hypersensibilité ne faisait que s’aggraver et, au bout de quelques jours, toute surface plane m’apparut accentuée de reliefs. Je ne pouvais passer mes doigts sur une pierre polie, sur un meuble laqué sans aussitôt me frotter, avec une acuité douloureuse, à des écorces rugueuses, des brindilles décharnées, des pétales rongés par les insectes, des tiges boursouflées de chancres. C’était comme si quelque sculpteur infernal s’était amusé à gouger des horreurs végétales à la surface du monde entier.

Il n’était plus question, dans ces conditions, de toucher au tapis d’Eram, et son contact commençait à me manquer cruellement. En compensation, j’y glissais le dos de la main ; toutefois, je n’en tirais pas le même plaisir qu’en le chatouillant des doigts. Vint un moment où la tentation fut trop forte et, afin d’y céder sans remords, je réussis à me convaincre que le tapis du paradis contribuerait à ma guérison. Quelle folie ! J’y déposai mes paumes malades. Immédiatement, je constatai que quelques poils disgracieux dépassaient du velours et le rendaient rêche, presque rugueux. Contrarié à l’extrême, j’allai chercher mon rasoir et j’égalisai méticuleusement la surface. Tout en travaillant, mes mains découvraient que le tapis n’était pas aussi lisse qu’il en avait l’air. En fait, il était couvert d’aspérités. Celles-ci, de toute évidence, n’étaient pas des accidents dus à la maladresse de l’artisan, mais des motifs en bas-reliefs volontairement ciselés, formant une image cachée qui ne pouvait être perçue que par de soigneuses palpations. Ce tableau secret n’avait rien en commun avec les plaisants motifs de roseraie qui s’offraient à l’œil. Non, sa bordure représentait un parterre de chiendent et d’ivraie où s’ébattaient des couleuvres et des crapauds pustuleux ; les doigts qui s’y aventuraient se blessaient sur des massifs de plantains aux arêtes coupantes, et avaient peine à se frayer un chemin entre les bractées épineuses des chardons. Je cherchais les soixante-douze vierges parmi ce jardin des supplices et les trouvai emprisonnées dans des buissons de ronces. Ligotées par des lierres rampants, les yeux bandés d’orties, elles hurlaient de douleur à travers leurs bâillons de vignes. Je repris mon rasoir et, à coups de lame acharnés, entrepris de les libérer. Dans mon excitation fiévreuse, je ne me rendis pas compte que je rasais le tapis tout entier.

Si je ne me sépare plus de mes gants, c’est parce que je n’ai jamais perdu cette hypersensibilité qui me fait douter de mes mains. Elles voient le mal dans tout ce qu’elles touchent. Elles s’accusent même mutuellement des pires obscénités lorsqu’elles sont jointes pour la prière. Je n’ose imaginer ce qu’elles croiraient surprendre sur les pages de la Bible, ou encore sur une hostie ! J’aimerais vous éviter un tel sort, mon père. Voilà pourquoi je vous mets en garde contre les roses que vous trouvez sur votre autel. J’ai vu la paroissienne anonyme qui vous les laisse tous les matins. J’ai reconnu la cicatrice en forme de dard sur ses lèvres. Elle viendra bientôt vous demander d’imposer vos mains sur sa tête affligée. Refusez-lui votre bénédiction. Même si vous êtes attiré par sa chevelure de la couleur du bois de rose. Car, comme vous le savez, il n’y a pas de roses sans épines. Pardon : sans aiguillons.