La chambre verte

Extrait | Par Martine Desjardins

Détail d'un billet de la Banque du Canada, 1954

Je savais bien qu’ils finiraient par trouver le cadavre. Ce sont, après tout, des huissiers consciencieux. Leur minutie, portée jusqu’à l’acharnement, ne leur a-t-elle pas valu la réputation d’être les plus redoutables de leur profession? Même si j’en avais douté, mes craintes se seraient dissipées dès l’instant où je les ai vus s’engager dans l’allée tortueuse qui mène à mon perron. Rares sont ceux qui osent s’aventurer à travers le labyrinthe d’impasses, de ronds-points et de croissants qui sillonnent notre banlieue et qui, mieux que la clôture entourant notre périmètre, protègent nos secrets des intrusions du vulgum pecus. Encore plus rares sont ceux qui réussissent à se frayer un chemin jusqu’à mon adresse sans devoir demander leur route à des promeneurs de chiens, lesquels préfèrent d’ailleurs feindre l’ignorance plutôt que de se lancer dans des indications confuses et interminables.

Notre avenue, je l’avoue, n’est pas la plus facile à trouver, puisque c’est la plus courte de l’Enclave, mesurant en tout et pour tout un seul pâté de maisons. Elle doit cette infirmité au plan saugrenu de notre ville, qu’un urbaniste zélé, dans un délire monarchiste, modela sur les lignes entrecroisées formant le drapeau du Royaume-Uni. Pour s’y rendre, il faut d’abord repérer l’un des deux boulevards en diagonale et atteindre le centre de la ville sans s’égarer, virer à gauche après le bureau de poste, enjamber le pont franchissant la voie ferrée, passer devant la gare, longer la roseraie, contourner le grand parc jusqu’à la quincaillerie, tourner à droite après la pâtisserie, bifurquer enfin au premier coin de rue pour emprunter un chemin assombri par les érables. Je me dresse au bout de cette avenue, du côté sud, sur un lot jouxtant l’une des six succursales bancaires de l’Enclave, avec lesquelles je suis souvent confondue en raison de mon architecture particulière.

De même que certains hommes éprouvent pour les chemins de fer ou les ponts une curiosité inexplicable, Louis-Dollard Delorme, mon vénéré fondateur, a toujours voué aux banques une dévotion sans bornes. Son plus cher désir était que sa résidence privée rivalisât d’opulence avec les grandes institutions de la place d’Armes et, à l’architecte chargé d’en réaliser les plans, il donna une liste détaillée de ses spécifications : en façade, deux portes de bronze historiées, six colonnes corinthiennes et un tympan arborant les armoiries de la famille; au centre de la maison, un atrium en marbre surmonté d’une coupole vitrée; en guise de hall, une grande salle des guichets avec un plafond à caissons; sans oublier une chambre forte blindée à l’épreuve des cambriolages. Les coûts exorbitants de construction, cependant, eurent vite raison de ses ambitions, et il dut renoncer à la coupole, au tympan, au marbre et au bronze, aux caissons. De son projet initial, je n’ai conservé que quatre colonnes sans chapiteaux sur le perron, un semblant de fronton orné d’un castor en bois sculpté, deux guichets en métal doré dans l’entrée, un modeste comptoir à bordereaux et, bien entendu, la chambre forte blottie dans l’épaisseur de mes fondations.

Les huissiers ne se sont pas laissé intimider par si peu. Il faut voir avec quel sang-froid ils ont pris possession des lieux après avoir défoncé ma porte. Ils ont d’abord expulsé les trois sœurs Delorme, qui s’étaient barricadées dans leurs chambres. Comme elles se débattaient en hurlant de vaines menaces, ils les ont saisies à bras-le-corps et les ont traînées dehors – une tâche d’autant plus aisée pour eux que les vieilles filles, depuis des mois, se nourrissaient exclusivement de thé et de toasts Melba. Aussitôt mes planchers débarrassés de cette encombrante présence, ils ont procédé à mon inspection et constaté que j’avais déjà été dépouillée de presque tous mes meubles. Sans jamais se laisser ralentir par les soixante-sept serrures qui verrouillent mes portes, mes armoires, mes tiroirs, mes coffres et mes compartiments, ils ont mis à peine quelques heures à faire l’inventaire méthodique des vestiges de mon passé, braves objets luttant seuls désormais contre l’écho des pièces désertes. Le bocal de Postum vide sur le manteau de la cheminée, le programme de l’hippodrome Blue Bonnets égaré entre les pages de l’annuaire téléphonique, la calculatrice Olivetti, la correspondance de train glissée sous la garniture d’un chapeau, le bout de savon Cuticura écrasé au fond du panier à linge, le coffre de pêche en métal vert, l’étole en fourrure de souris mitée, les gants de vaisselle en caoutchouc jaune abandonnés sur le bord de l’évier, le flacon de vanille caché sous un matelas, la vieille table à pique-nique rouillée, les ossements de chat calcinés dans l’incinérateur à déchets, le morceau de rosbif racorni derrière le calorifère, les élastiques de facteur autour des poignées de porte… Rien ne leur a échappé.

N’ayant rien déniché d’une quelconque valeur ni à l’étage ni au rez-de-chaussée, ils étaient sur les dents quand ils sont descendus au sous-sol. Tels deux loups en chasse à la fin d’un long hiver, ils m’ont remué les entrailles sans ménagement, ils ont fait sauter les arceaux des cadenas à coups de marteau, ils ont fouillé jusque dans mon ancienne soute à charbon. C’est ainsi qu’ils ont découvert, coincée derrière le réservoir à mazout, la porte de la chambre forte. Cette porte en acier blindé, de trois pouces d’épaisseur, ne présente ni poignée, ni serrure, ni charnières apparentes. Même un pied-de-biche n’aurait pu la forcer. Je leur ai donné un coup de main en déclenchant le mécanisme d’ouverture, dont je suis la seule ici à connaître le secret. La porte a tourné sur ses gonds mal huilés à la première poussée. Par l’embrasure, la chambre a exhalé une âcre odeur de fumée, à laquelle se mêlaient les vapeurs éthyliques des billets fraîchement imprimés. Les huissiers se sont précipités à l’intérieur, certains d’avoir enfin trouvé la fameuse réserve où, selon la rumeur, les Delorme cachaient leur fortune.

En admettant que l’on ait déjà entreposé de l’argent ici, il n’en restait certainement plus aucune trace. La chambre aux murs verdâtres était aussi dépouillée qu’une cellule de prison, à l’exception d’une masse informe mais néanmoins humaine qui était affalée sur le tapis de cendres recouvrant le sol. Je m’attendais à ce que les huissiers vomissent leur déjeuner sur-le-champ. Or, j’avais grandement sous-estimé la résistance gastrique de ces deux rapaces. Bien que, de leur propre aveu, ils n’eussent jamais fait découverte aussi macabre au cours de leurs longues années d’expérience, ils n’ont pas montré le moindre signe d’effroi. Ils ont sorti leur calepin et ajouté l’élément suivant à la fin de leur liste d’inventaire :

CADAVRE DE FEMME, cinq pieds et deux pouces de hauteur, âge indéterminé, vêtu d’une robe à pois blancs sur fond bleu en jersey de soie et chaussé de souliers lacés en cuir marine. Le corps semble momifié. Il a sans doute été préservé de la décomposition par la parfaite étanchéité de la porte d’acier. La peau a le même aspect noir et buriné que le cuir à rasoir d’un barbier. Les cheveux défaits sont de couleur cendrée. Entre les paupières mi-closes, on voit que les yeux se sont opacifiés. Les lèvres sont calleuses. Les dents sont solidement refermées sur une brique d’argile rouge, de facture artisanale, qui est rongée par endroits. Trois incisives sont cassées, les canines sont fracturées.

S’ils avaient pris la peine de dégager la brique de l’étau des mâchoires et s’ils l’avaient fendue, ils auraient trouvé à l’intérieur une très ancienne pièce de monnaie à l’effigie de la reine Victoria en argent terni, usée à force d’avoir été frottée. C’est le seul trésor ici digne de ce nom – et celui qui, il y a plus de quatre-vingts ans, sema dans le cœur des Delorme le germe de leur propre destruction.